>>> Bienvenue sur Cyberscopie, nous sommes le , il est .

Boris-Mathieu Pétric : «Les réseaux de solidarité sont au cœur du système politique ouzbek»
Mars 2003 - Propos recueillis par Dimitri Beck

" Pouvoir, don et réseaux en Ouzbékistan post-soviétique " (1) est le fruit d'un travail de trois ans et demi, entre 1996 et 1999 pour Boris-Mathieu Pétric, jeune anthropologue, chargé de recherche au CNRS, docteur de l'EHESS et membre de LAIOS (Maison des Sciences de l'homme). Boris-Mathieu Pétric éclaircit pour Cyberscopie l'obscur système politique et d'élites de l'Ouzbékistan, ex-République socialiste soviétique d'Asie centrale.

Cyberscopie - Comment fonctionne le système politique en Ouzbékistan ?

Boris-Mathieu Pétric. - «Les partis politiques ne jouent aucun rôle dans la manière d'organiser la politique. Ce sont les réseaux de solidarité qui permettent aux hommes politiques de se placer dans des rapports de force, d'asseoir leur pouvoir et d'avoir une influence sur la vie sociale. C'est avant tout un positionnement par rapport à une faction régionale qui va déterminer le statut du leader et non pas son projet idéologique. »

Comment se constituent les réseaux de solidarité ?

Boris-Mathieu Pétric. - «Ils se forment souvent lors des toy [mot mongol, prononcer " toye "] qui désignent les rites de passage comme la circoncision, l'anniversaire, le mariage ou l'enterrement.»

Les toy jouent donc un rôle clef dans la formation des alliances et des réseaux ouzbeks ?

Boris-Mathieu Pétric. - «Effectivement, mais cela ne suffit pas et il importe d'intégrer les institutions de l'Etat. D'abord les institutions de formation, l'école, l'université, la haute fonction publique. Il faut autant être attentif à ce qui se passe lors des toy que suivre les biographies des individus. Quelqu'un qui aura un réseau développé mais qui restera en dehors des institutions de l'Etat aura du mal à avoir une ascension sociale puisque tout poste est politique.»

Tout commence par le toy et se poursuit au sein des relations avec les institutions étatiques ?

Boris-Mathieu Pétric. - «Je dirai plutôt que cela se fait ensemble. Si vous suivez un ministre ou même un haut fonctionnaire, il fait son travail du lundi au vendredi et le week-end il passe son temps à des toy. C'est à la fois s'inscrire dans un registre nationale qui est celui des institutions de l'Etat, et dans la société locale qui est celle des toy, des pratiques sociales spécifiques.»

Parmi les différents événements de la vie ritualisée ouzbèke, le mariage semble un enjeu particulier ?

Boris-Mathieu Pétric. - «Le mariage ne résulte pas du choix de deux individus qui décident de se marier. La plupart des mariages est le résultat d'une négociation, de la volonté d'exprimer un contrat entre deux familles qui décident d'unir deux groupes familiaux. Donc, d'une part, il n'y a pas de choix et d'autre part, il y a une réelle stratégie. Il y a des implications économiques et souvent politiques qui dépassent la constitution d'une famille.»

Cela dépasse le destin de deux individus ?

Boris-Mathieu Pétric. - «Ce qui est en jeu, c'est souvent le destin de deux familles, la nécessité de s'intégrer dans une société. Le mariage va garantir l'accès à une intégration sociale meilleure pour trouver un emploi, etc. La nécessité d'accumuler des richesses pour marier ses enfants est donc très importante. C'est aussi un moyen pour les anciennes générations de peser sur les jeunes. C'est aussi un rapport entre les générations qui se joue, les jeunes se sentant ainsi redevables de leurs aînés. »

Et l'amour des jeunes mariés dans tout ça ?

Boris-Mathieu Pétric. - «L'amour n'est pas une conception importante dans la relation du mariage. L'individu passe au second plan parce qu'il y a des intérêts collectifs. Ceci dit, beaucoup de familles font cela de façon intelligente. Des rencontres sont organisées au préalable et les deux protagonistes sont consultés. Ce n'est pas systématiquement brutal. Mais bien souvent, c'est plus une histoire d'amour qui se construit après, voire qui ne se construit pas du tout parfois. »

Quels rapports hiérarchiques existent-ils entre hommes et
femmes ?

Boris-Mathieu Pétric. - «En général, les responsabilités politiques sont réservées aux hommes mais cela ne veut pas dire que les femmes ne jouent pas de rôle. Bien au contraire. On peut le constater dans les alliances matrimoniales, c'est ce que l'on appelle les entremetteuses. Ce sont souvent les femmes qui organisent ces alliances. Comme le mariage a une dimension politique, elles jouent forcément un rôle important. Lors de mes recherches, ce sont également souvent les femmes qui m'ont expliquées les stratégies de leur mari, les rapports personnels et qui m'ont permis de comprendre comment les rapports politiques se tissaient. »

Tout se cristallise au sein de la mahalla, la communauté de voisinage qui est le quartier traditionnel centrasiatique ?

Boris-Mathieu Pétric. - «Les relations sont beaucoup plus complexes et dépassent l'environnement très limité du quartier. Il faut le percevoir beaucoup plus comme le creuset de l'identité ouzbèke mais ne s'y réduit pas. Et le pouvoir l'utilise aussi beaucoup pour caractériser le retour de la tradition ouzbèke. Par exemple, 2003 est l'année de la mahalla prospère. Le pouvoir instrumentalise ainsi les rapports de voisinage, la surveillance collective, l'instauration de normes de contrôle. Et notamment sur les mariages, il y a tout un discours officiel pour limiter les dépenses ostentatoires.»

Le gouvernement ne perturbe-t-il pas le système établi des toy ?

Boris-Mathieu Pétric. - «Une loi n'est pas un problème. Cela demande juste une attitude. Par exemple, si pour un mariage, vous voulez inviter 2 500 personnes et que la loi limite à 500 le nombre d'invités, vous faites cinq soirées à la suite. Vous respectez à la fois la loi et votre conception du réseau de solidarité qui consiste à inviter tout le monde. Il y a aussi une loi sur la consommation d'alcool. Vous ne mettez plus de bouteilles de vodka sur les tables le matin lors d'une circoncision mais vous placez des théières remplies de vodka. Tout le monde voit que vous consommez du thé mais en fait vous buvez de la vodka. »

Dans votre livre, on apprend que le mariage est toujours l'occasion d'un faste incroyable…

Boris-Mathieu Pétric. - «Cela peut aller très loin. On peut voir l'organisateur lancer des liasses de billets sur la foule. Je commence d'ailleurs l'introduction de mon livre par l'exemple du ministre des Impôts qui a été limogé par le président ouzbek Karimov parce qu'on l'a accusé d'avoir organisé un mariage où les mariés seraient arrivés en hélicoptère, où il aurait fourni des téléviseurs à tout le monde, des voitures... »

Pourquoi dépenser autant ?

Boris-Mathieu Pétric. - «Cela m'a pris beaucoup de temps pour expliquer cela et aller au-delà des apparences. Et je suis tombé sur ces cahiers de comptabilité de dons où l'on enregistre tous les cadeaux que l'on reçoit. La famille note qui a donné et quoi. Car tout don oblige un contre don. La personne qui reçoit les cadeaux va réinvestir dans sa vie politique, acheter une place dans l'administration, progresser dans la hiérarchie politique et sociale. Donc, il se crée ainsi lors d'un toy des liens de dépendances à travers ce système d'échanges. »

Dépenser beaucoup lors d'un toy semble un investissement ?

Boris-Mathieu Pétric. - «En quelque sorte mais il ne faudrait pas caricaturer. Ce système de dons couvre tous les compartiments de la vie sociale. C'est aussi un rapport à l'esthétique et à la générosité. Il ne faudrait pas donner une vision trop utilitariste de ces pratiques. C'est toute une philosophie de la vie et une conception des rapports sociaux. C'est le moyen de constituer un meilleur réseau de solidarité, du lien social, du lien politique. »

Qu'est-ce que le faste d'un toy implique ?

Boris-Mathieu Pétric. - «Cela veut dire que tout le monde peut participer à la conquête du pouvoir. Nous sommes dans un système social où il ne faut pas accumuler des richesses. Au contraire. On doit les investir. Mais on ne les investit pas dans l'achat de choses à caractère privé car cela a un statut précaire mais on l'investit justement dans le capital social, c'est le réseau. Le réseau de solidarité est le capital social le plus précieux pour une famille. »

Quels sont les limites du réseau ?

Boris-Mathieu Pétric. - «Au bout d'un moment, un réseau de solidarité est tellement grand qu'une personne aura du mal à rendre la monnaie. Sa faction va alors se fragiliser. En fait, il ne va pas pouvoir garder longtemps cette position de pouvoir. On assiste alors à une circulation du pouvoir. Si l'on observe les responsables politiques au niveau local et régional, ils changent tous les trois ou quatre ans. Ils sont officiellement accusés de corruption, mais ce qui est important, c'est cette dimension des dons et contre dons. Le pouvoir n'est pas une position qui est due ad vitam eternam. La conquête du pouvoir repose sur le mérite qui est celle de savoir manipuler des richesses au cours des toy. »

Tout le monde a donc plus ou moins accès à l'ascenseur social ?

Boris-Mathieu Pétric. - «Exactement. Il y a des ascensions mais aussi des marginalisations sociales et politiques très fortes. Les parcours de vie ont une mobilité sociale importante. C'est constamment un combat dans lequel effectivement tout le monde a le fantasme de pouvoir y participer même si, dans les faits, ils ne sont pas tous égaux dans la possibilité de manipuler la richesse. »

Il n'y a pas un système de notables ?

Boris-Mathieu Pétric. - «On ne sociabilise pas entre notables. Ce qui est frappant dans les mariages, c'est de voir qu'un notable ouzbek sera à l'aise dans des rapports d'inégalité sociale et que l'on y retrouve toutes les couches de la population. Les rapports d'inégalité sociale et de respect sont des rapports qui conviennent aux ouzbeks. »

Les réseaux de solidarité sont donc le cœur du pouvoir ?

Boris-Mathieu Pétric. - «C'est la ressource principale dans une société où l'on élit pas ses responsables politiques et où il n'y a pas de propriété privée, dans le sens occidental du terme. En Ouzbékistan, tous les appareils de production sont entre les mains de l'Etat. N'ayant pas de propriété privée, il faut réinvestir toutes les richesses dans le capital social qui est le réseau. C'est ce qui va lui permettre de rebondir fasse aux évolutions politiques. »

Quelle est la qualité première d'un bon réseau de solidarité ?

Boris-Mathieu Pétric. - «C'est de pouvoir faire face à tous les changements. Ce sont des sociétés où justement il y en a beaucoup. Les bureaucrates tournent. Si l'on a un réseau très complexe, il est possible d'avoir toujours des gens en place et qui se renouvellent. C'est la manière de gérer la précarité et l'instabilité politique et économique de la société.»

Cette notion d'instabilité, n'est-elle pas un héritage du lourd passé historique de la région ?

Boris-Mathieu Pétric. - «Il y a eu de fréquentes incursions de différents empires conquérants. C'est une dimension conséquente dans leur rapport au temps. A l'époque soviétique aussi, la précarité dans un système policier où l'on pouvait faire face à l'arbitraire est un élément très important dans leur manière d'appréhender le futur. »

Avec la fin de l'URSS a-t-on assisté à une recomposition des groupes de solidarité ?

Boris-Mathieu Pétric. - «Il y a eut une forme de recomposition parce que Moscou en tant que centre politique a disparu. Moscou jouait un rôle d'arbitre dans la manipulation des différentes factions régionales. Aujourd'hui, le président ouzbek, Ismaël Karimov, essaye de se substituer à Moscou mais tout en étant associé à la faction régionale à laquelle il appartient.»

De nouvelles personnalités ont-elles émergé avec l'ouverture de l'espace post-soviétique ?

Boris-Mathieu Pétric. - «On a constaté l'apparition de figures religieuses et d'autres économiques. Auparavant, la figure traditionnelle religieuse était un mollah qui avait un pouvoir très parcellaire au niveau local et se limitait au pouvoir spirituel. Il jouait le rôle de médiateur entre les morts et les vivants et assurait les rites de passages du quotidien. Il ne jouait pas réellement un rôle politique. Aujourd'hui, de nouveaux leaders religieux ont la prétention à s'immiscer dans la gestion de la vie sociale et politique. Il y a eu une pénétration dasn la haute fonction publique ouzbèke de hauts fonctionnaires très religieux dont certains tenaient des discours inspirés des Frères musulmans. »

Ce qui a fait craindre à certains l'arrivée de toute une mouvance dite islamiste ?

Boris-Mathieu Pétric. - «On a beaucoup parlé du Mouvement islamique d'Ouzbékistan, un groupe armé qui a fait une incursion militaire spectaculaire dans le pays [Ndlr : en particulier dans la vallée de Ferghana pour y rétablir une République islamique]. Mais, à mon avis, l'enjeu de la transformation de la politique ouzbèke est davantage à l'intérieur du pays que cet événement assez facilement maîtrisé qui n'a pas autant déstabilisé le pouvoir que cela. En revanche, cette nouvelle forme d'influence sous-jacente est plus difficile à percevoir et sera un facteur beaucoup plus important de transformation de la société ouzbèke. C'est une société qui redécouvre son rapport à l'islam et qui a du mal à réélaborer son rapport entre le politique et l'islam. »

Et quant aux figures économiques ?

Boris-Mathieu Pétric. - «Dans une société soviétique très étatisée, la figure économique était forcément indissociable de la figure politique. Avec la perestroïka en 1986 et la privatisation, on a assisté à l'émergence d'individus qui ont fait fortune dans les bazars ou le petit négoce. Ils ont la caractéristique de n'avoir aucune légitimité dans les institutions soviétiques. De plus, ils viennent souvent d'un milieu alternatif, souvent du sport. Des sports qui étaient interdits à l'époque soviétique comme le karaté ou la boxe. Ce sont eux qui ont souvent relancé l'économie de marché. Il fallait forcément transgresser les lois et ce sont eux qui ont parfois réinvesti leur richesse dans des rapports politiques. Ils financent aujourd'hui les clubs de football, des festivités ou encore la construction d'une mosquée. »

Quels étaient les avantages de ces sportifs ?

Boris-Mathieu Pétric. - «Ils avaient essentiellement accès aux voyages, ce qui était difficile à l'intérieur de l'Union soviétique et surtout à l'extérieur. Certains ont voyagé dans les années 80 et ont bénéficié de réseaux pour organiser des échanges économiques tout en s'appuyant sur les lois du sport qui sont la solidarité, la confiance, des règles du jeu, tout un ensemble de normes propres au sport dans une société où tout s'effondre et où la justice n'est pas capable de garantir des investissements. L'autre élément important, c'est la force physique comme moyen de coercition par rapport à quelqu'un qui ne rembourse pas une dette et qui ne remplit pas ses engagements.»

Quel est le but de ces nouvelles figures économiques ?

Boris-Mathieu Pétric. - «A travers ces formes de mécénats, ils essayent d'asseoir une légitimité sociale et souvent politique. Donc ils ont aussi la prétention à postuler à des responsabilités politiques. »

Quelle place l'Etat a-t-il dans la société civile ?

Boris-Mathieu Pétric. - «L'Etat a un rôle important mais l'Etat c'est quoi. C'est finalement des hommes, des fonctionnaires, c'est un carnet. L'Etat est traversé par des factions régionales, par des réseaux de solidarité et des rapports clientélistes.»

Pour les différentes factions, l'accès au pouvoir donne-t-il accès aux richesses ?

Boris-Mathieu Pétric. - «L'enjeu n'est pas l'appropriation des ressources parce que nous ne sommes pas dans une société de type capitaliste, mais le contrôle des ressources. Un ministre chargé du gaz s'approprie une ressource de manière temporaire qui est le gaz. Et pendant cette période là, il va essayer de faire pénétrer dans ce milieu là son réseau de solidarité. »

C'est un système de piston et de parrainage qui consiste à placer ses proches ?

Boris-Mathieu Pétric. - «Ce n'est pas forcément des gens proches c'est-à-dire que la solidarité et la confiance sont fondées sur l'identité spatiale, c'est-à-dire que si l'on est de la même région, de suite quelque chose va se passer en plus. »

On peut parler de clan ?

Boris-Mathieu Pétric. - «Ce n'est pas la notion de clan. Le clan renvoie à l'idée de hiérarchie, d'un chef que l'on peut distinguer alors que les factions sont beaucoup plus souples. On ne sait pas forcément qui est le leader mais par contre, on sait qui est qui et de quelle région il provient.»

Il y a donc un privilège régional ?

Boris-Mathieu Pétric. - «Si l'on provient de la même région que tel recteur d'université, on peut essayer à travers son réseau de solidarité de trouver le moyen d'intégrer son université. Il y a des noms particuliers que les étudiants utilisent. Il y a le tanka, le tank en français. C'est celui qui vous déblaye la route. Cela peut être un professeur, un doyen. C'est celui qui va vous ouvrir la route de l'université. C'est en fait votre protecteur. Dans la fonction publique lorsque vous recherchez un emploi il y a le kricha qui désigne le toit en russe, c'est aussi celui qui vous protège qui va vous permettre d'intégrer la fonction publique. Il y a encore podpis qui signifie signature. Lui va couvrir des activités illégales temporaires. Par exemple, si vous voulez organiser un trafic de coton, vous avez besoin d'une signature pour sortir le coton de la région et de l'Etat ouzbek. Il faut alors une protection politique. »

Cela s'apparente à de la corruption ?

Boris-Mathieu Pétric. - «Je préfère le terme de clientélisme parce que cela recouvre une vision plus large et n'a pas à un aspect normatif. La corruption a forcément un aspect négatif dans les rapports politiques. »

Quelle est l'importance du pouvoir de Karimov ?

Boris-Mathieu Pétric. - «Souvent les politistes un peu pressés décrivent l'Ouzbékistan comme un pays non démocratique, autoritaire et détaillent de manière très précise la psychologie de son président. Mais il n'y a aucune société qui peut fonctionner sur le délire d'une personne, que ce soit la société irakienne, turkmène ou ouzbèke, même s'il y a des dictateurs et une personnalité autoritaire. Il y a forcément des relais, des gens qui participent à l'exercice du pouvoir qui ont eux-mêmes une certaine légitimité. Karimov a un pouvoir certain mais pas aussi omnipotent qu'on le croit. »

On compare souvent le pouvoir autoritaire de Karimov à celui de Moscou ?

Boris-Mathieu Pétric. - «La société ouzbèke est autoritaire et répressive mais il y a une marge de manœuvre. Il y a des personnes qui ont une influence dont il faut tenir compte. Dans la réalité, on peut souvent échapper à l'aspect répressif de l'Etat et à l'arbitraire grâce à son réseau de solidarité. »

Retrouve-t-on les mêmes modes de fonctionnement dans d'autres pays post-soviétiques d'Asie centrale ?

Boris-Mathieu Pétric. - «S'il y a quelques divergences dans la manière d'organiser la solidarité, les notions d'identité spatiale et de faction régionale se retrouvent un peu partout dans la région. Et, autant à l'époque soviétique qu'aujourd'hui dans les sociétés post-soviétiques et dans l'actuelle fédération de Russie, le réseau personnel est quelque chose de fondamental. »

C'était le système D au quotidien ?

Boris-Mathieu Pétric. - «A l'époque soviétique, il y avait la notion de blat. Elle décrivait cette manière non officielle d'organiser les échanges économiques. Le blat, c'était les échanges entre les entrepreneurs qui géraient les entreprises qui vivaient les dysfonctionnements de l'économie administrée, qui se débrouillaient entre eux et qui avaient organisé tout un système d'échanges parallèles. Le blat, c'était aussi se débrouiller pour trouver une voiture, des biens rares, pour accéder à l'université. »

Le système de réseau de solidarité de la région ne posent-il pas un problème avec certaines règles draconiennes des institutions occidentales ?

Boris-Mathieu Pétric. - «J'en parle dans mon livre sous forme d'épilogue. Les organisations internationales et les ONG investissent pour réformer les institutions, les médias, l'économie, etc. En fait, ces structures internationales et leurs projets deviennent des enjeux pour renforcer la légitimité de telle faction ou telle faction qui cherche à se les approprier. Non seulement, elles ne modifient pas le jeu politique mais en plus elles en sont parties prenantes. Finalement, en arrivant avec beaucoup d'argent, on ne réforme rien et l'on renforce les logiques qui sont déjà en place. »

Quelle a été votre démarche pour travailler sur place ?

Boris-Mathieu Pétric. - «Comme j'enseignais à l'ancienne école du parti qui forme les élites et que j'ai exercé à l'ENA ouzbèke qui forme les hauts fonctionnaires ouzbeks, j'avais ma place dans le dispositif ouzbek ce qui m'a permis de comprendre les rapports de force entre les différentes factions régionales. Dans un second temps, je suis allé dans quatre localités différentes pour détailler le fonctionnement au niveau local. Je me devais d'avoir une fonction dans le sens où, pour être intégré dans leur logique, il fallait que je m'inscrive dans un réseau, même s'il y a toujours le risque d'être instrumentalisé. J'étais soit le professeur de français d'un de mes étudiants, soit un collègue.»

Cela vous a-t-il pris beaucoup de temps pour accéder à l'intimité sociale ?

Boris-Mathieu Pétric. - «J'ai passé des semaines avec quatre familles, à fêter la naissance d'un enfant, le mariage d'une fille, l'enterrement d'un grand-père, ce que nous on appelle perdre du temps, c'est-à-dire que l'on ne faisait rien en particulier mais on discutait. »

Tout est une question de confiance ?

Boris-Mathieu Pétric. - «La confiance se gagne. Il y a énormément de suspicions et de retenue. Il ne faut pas uniquement faire ce travail dans le but d'obtenir des informations. Tout se passe aussi avec des personnes avec lesquelles on a une relation intime et donc il y a quelques chose qui relève de l'amitié. C'est pour cela que je parle d'investissement personnel. La plupart des gens qui m'ont ouvert leur intimité sont des gens avec lesquels j'entretiens aujourd'hui encore des relations privilégiées. »

Je suppose que l'on a beaucoup de méfiance à votre égard ?

Boris-Mathieu Pétric. - «Effectivement. Lorsque je débarquais en général dans une famille, il faut avertir le chef du quartier, qui avertit le maire, ensuite la police et puis finalement il y a toujours plus ou moins l'entretien avec les autorités. L'environnement est hostile et on est en permanence sous pression. Les services de renseignement vous questionnent souvent et interrogent les gens qui vous accueillent. Je ne posais jamais directement de questions sur les rapports politiques. On sent bien que l'on vient gêner l'équilibre parce que c'est tout de même une société où l'étranger est un phénomène nouveau donc vous venez déstabiliser un ordre social relativement stable. Qu'est-ce qu'il vient faire ? Pourquoi ? Qui est-il ? On est souvent pris pour un espion. »

(1) " Pouvoir, don et réseaux en Ouzbékistan post-soviétique ", Boris-Mathieu Pétric, Edition PUF - Le Monde, Collection Partage du savoir, 2002.

Propos recueillis par Dimitri Beck

Copyright © Cyberscopie
http://www.cyberscopie.com