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Pierre Conesa : «Les Etats-Unis reviennent à une lecture unilatérale du monde»
Mars 2002 - Propos recueillis par Xavier Frison et Régis Soubrouillard

Chargé de Mission au ministère de la défense, Pierre Conesa analyse les conséquences stratégiques des attentats du 11 septembre : la lecture des "conflits de basse intensité", la politique étrangère des Etats-Unis, le retour à une logique du monde unipolaire, l’atmosphère de "guerre froide" dans l’administration américaine, la crise du monde musulman, les nouvelles formes de guerre non conventionnelle, la mutation de la notion d’état et l'apparition de "non-états". Une réflexion sur la " dynamique autoalimentée entre unipolarité, prolifération et terrorisme ".

Cyberscopie - Dans un article du monde diplomatique " la géographie du monde inutile ", vous expliquiez qu’il existe des zones grises (conflits de basse intensité) dont le monde se désintéresse complètement. Une des leçons du 11 septembre n’est-elle pas que ces zones jugées peu dangereuses le sont plus qu’on ne le pense ?

Pierre Conesa. - " Incontestablement, ça a prouvé que la dangerosité était beaucoup plus grande que ce que l’on pouvait en supposer. A l’époque - c’était l’exemple somalien -, on estimait que ce qui pouvait justifier la vie d’un soldat américain était largement au-dessus de la vie de quelques millions de Somaliens. S’il n’y avait de pas de manifestation extérieure suffisamment probante de la dangerosité, il n’y avait pas de raison de s’en occuper. La meilleure preuve c’est que les Américains négociaient avec les talibans pour le passage du " pipeline ". Cela dit, je suis dans la tête de Ben Laden, j’apprends qu’il y a des négociations qui comprennent certainement l’expulsion de Ben Laden, je fais un attentat aux Etats-Unis. C’est le meilleur moyen de rompre les négociations. J’estimais que les zones grises étaient par nature dangereuses soit parce qu’elles étaient des zones de production de drogues, soit parce qu’elles entretenaient une économie criminelle. A l’époque on pensait qu’il n’y avait pas de raison de prendre en charge l’ensemble de la sécurité. Il y avait un monde inutile et un monde utile. Le monde inutile étant déterminé par Washington et quelques puissants. Et le 11 septembre est arrivé après… "

Le 11 septembre est donc le signe d’une mutation de la lecture stratégique du monde. Les zones " non stratégiques " le sont peut-être plus que celles jugées " stratégiques " ?

P. C. – " C’est vrai, il y a au moins ça. Quand on a cherché à savoir quelle était la trajectoire de Ben Laden après avoir quitté l’Arabie Saoudite, il y avait le Soudan, la Somalie, l’Afghanistan. Donc pas mal de ces zones grises. De même qu’il s’y rajoute maintenant le sud des Philippines. Mais quand on se heurte à la question de l’Indonésie, par exemple, un Etat constitué par l’héritage colonial, en voie de décomposition, 13 000 îles, un ensemble d’archipels difficiles à tenir, une suprématie des Javanais, un islam intégriste etc.…Je ne suis pas sûr que si l’Indonésie s’en va en morceaux demain, ça justifiera que les Américains s’y intéressent. Ils s’y intéresseront seulement s’ils localisent des choses susceptibles de porter atteinte à leurs intérêts. "

En l’occurrence, cette partition entre monde utile et inutile n’est elle pas dictée seulement par des lois économiques ?

P. C. – " Il n’y a pas qu’une simple loi économique, il y a une question de proximité. Prenez la Yougoslavie, ce n’est pas son intérêt économique qui justifie une intervention. Dans le cas de la Somalie, c’est parce que l’Afrique c’est le bout du monde pour des Américains. 800 000 morts, cela ne justifiait pas une intervention au Rwanda. En Somalie les USA avaient perdus une trentaine de GI’S donc les Somaliens ils pouvaient continuer à se tirer dessus. Ce n’est donc pas qu’une vision économique. C’est aussi une certaine vision de la sécurité. Il y a des zones stratégiques et d’autres qui ne le sont pas. C’est un mélange d’intérêts économiques, de nœuds de communications, d’alliances importantes ou non etc.… "

Malgré le 11 septembre, il n’y a pas de changement de politique des USA par rapport à ces zones grises ?

P. C. – " Si, puisqu’ils ont une lecture plus sélective de ce que sont les zones dont ils doivent s’occuper ou non. Reste à savoir comment ils s’en occuperont. Fondamentalement l’Afghanistan c’est une forme de guerre dans laquelle la résorption des zones grises se fait avec une alliance locale. Si il n’y a pas l’Alliance du Nord, vous pouvez bombarder pendant des siècles et des siècles, vous n’aurez pas la maîtrise de l’espace politique qui vous permet de résorber le sanctuaire. En

Somalie, ils trouveront peut-être un allié local. La Somalie c’est comme l’Afghanistan, c’est une zone de confins dans laquelle il y a des structures claniques très compliquées. Le pouvoir central, c’et toujours le point d’équilibre de tous ces clans. Donc il y a toujours moyen de trouver une opposition au pouvoir central prête à s’allier avec un pays qui donnera un peu d’argent, qui fera les bombardements et rétablira à Mogadiscio une autorité centrale. "

«Les USA de retour à une vision binaire du monde»

Mais, fondamentalement les Américains n’ont tiré aucune leçon du 11 septembre, les ennemis désignés sont les mêmes qu’avant (Iran, Irak, Corée du nord), le berceau culturel d’Al-Qaida, l’Arabie Saoudite, n’est pas citée ?

P. C. – " Non, en effet. J’étais aux Etats-Unis il y a peu de temps. J’ai trouvé qu’il y avait une ambiance d’après " guerre froide". Il y a ceux qui sont avec nous et ceux qui sont contre nous. Dans ceux qui sont avec nous, il y a des mauvais mais c’est pas grave, ils sont avec nous. C’est la vieille rengaine " peu importe s’il y a des dictateurs, tant qu’ils défendent le monde libre ". Le Pakistan et l’Arabie Saoudite sont avec nous donc ils sont bons. Ils reviennent à une vision binaire d’après 1947, le monde libre et les autres. Le discours de Bush devant le Sénat est la proclamation d’une conception unilatérale du monde. Il fait une jonction intéressante mais que je trouve inquiétante entre le terrorisme et la prolifération nucléaire. Un lien mécanique entre les deux. Il évoque le danger terroriste mais il n’enchaîne pas sur la Somalie ou les Philippines, il parle des proliférateurs. Il y a les bons proliférateurs dont on ne parle pas (Israël, Inde, Pakistan etc.…), et les mauvais (Irak, Iran Corée du nord). Il a une lecture sélective du monde. Mais ni sur l’Irak, ni sur l’Iran, ni sur la Corée du nord, il n’y a de liens prouvés avec Al-Qaida. Il reconstruit une police internationale du monde, avec une espèce de justificatif de la guerre préventive. En gros " de toutes façons ces pays seront potentiellement dangereux, je me fais moi président Bush le policier international des gouvernements dont il faut se débarrasser à la surface du globe. "

On reste dans une logique similaire à celle de l’époque où les talibans étaient reçus à Washington chez le pétrolier Unocal et au ministère des Affaires étrangères…

P. C. – " A l’époque il n’y ’avait pas cette affirmation binaire, ils avaient plutôt une vision utilitaire du monde : " le monde est parsemé de régimes inadmissibles mais l’intérêt des USA est d’avoir des relations avec eux. Là on a quelque chose de beaucoup plus structurant sur le plan de la sécurité. Il y a la désignation précise de ceux avec qui il faut éventuellement envisager une guerre préventive. C’est beaucoup plus intrusif comme tonalité de discours. Mais ici, on mesure mal le choc qu’a représenté le 11 septembre, dans l’opinion publique américaine. Il y a une ambiance de consensus interne absolument extraordinaire. Nous on connaît le terrorisme, donc ça ne se traduit pas dans une vision du monde. Pour eux, si.

Je lisais dans une revue américaine absolument stupide une blague : un père et son fils passent devant le World Trade Center (WTC) vingt ans après le 11 septembre, il y a deux grands trous. Le fils demande à son père " qu’est ce qui s’est passé ici ? ", le père répond, " c’est un attentat commis par des arabes " et le fils dit " c’est quoi les Arabes ? ". C’était censé faire rire, sur le thème " les Arabes ont disparu de la carte du monde ". Au niveau comique, c'est-à-dire ce qui est censé renvoyer culturellement à ce qui fait rire une population, on se rend compte du décalage que ça représente. Les Arabes, les islamistes sont devenus une espèce d’entité sur le thème " tous pareils ". Ça n’est qu’une blague mais quand une blague est de cette nature, ça traduit une certaine virulence. Donc de fait, le discours de Bush est à usage interne, " on s’est débarrassé des talibans, on va continuer le boulot ".

Comment expliquez qu’aucun service de renseignement n’ait vu venir cette nouvelle forme de terrorisme ?

P. C. – " D’abord, c’est très difficile à démonter, il faut détruire des cellules qui sont à la fois, en France en Allemagne, en Malaisie, etc. Ensuite, les Américains avaient le sentiment de vivre dans une île, sans se soucier des menaces qui pouvaient inquiéter les services de police étrangers. Brutalement, avec le 11 septembre, ils se sont trouvés complètement démunis. Le boulot d’un service de renseignement, c’est d’anticiper. Cette notion de police préventive, elle n’existe pas aux Etats-Unis. Le système a été construit sur la défense des libertés publiques, la police est assez paralysée. Cela dit, le coup du World Trade Center était formidablement bien monté, si on avait arrêté les terroristes avant, on aurait pu seulement leur reprocher d’avoir embarqué des cutters dans l’avion. C'est-à-dire rien. Tout ce qui constitue des indicateurs pour un service de police (transfert d’armement, d’explosifs) n’existait pas. Donc, il faut voir ça avec beaucoup de modestie, la préparation était extraordinairement bien faite. Ils ont minimisé les risques et maximisé les dégâts. "

Pourtant il y avait eu une alerte au World Trade Center en 1993 ?

P. C. – " Oui mais c’était un attentat assez classique. Il y a eu des informations sur la préparation d’attentats contre les USA. La réaction de la CIA a été d’avertir ses ambassades dans le monde. Psychologiquement, l’idée que ça se fasse aux Etats-Unis n’était pas dans le domaine du possible. L’aspect culturel qui me fascine, c’est que notre télévision est envahie de reportages sur les polices américaines, de héros américains qui passent leur temps à sauver le monde contre des terroristes. Moi, je m’attendais à ce que Schwarzenegger et Bruce Willis se présentent pour aller faire le ménage en Afghanistan. Le décalage entre la " culture " diffusée et la réalité, entre l’idée qu’un pays se donne de lui-même et la façon dont il se comporte effectivement me fascine. C’est quand même la police qui n’a jamais réussi à trouver l’assassin de Kennedy ! "

La réputation des services secrets américains est donc largement surfaite ?

P. C. – " Là, ils en ont fait une démonstration grandeur nature, mais ça, j’en fais une lecture un peu différente. Si on fait le bilan, ils ont essayé d’assassiner Castro, ça n’a

jamais marché, le débarquement de la " Baie des cochons " a été un fiasco, la tentative de libération des otages en Iran aussi, la révolution islamique, ils n’ont rien vu venir. Mais la manière dont la guerre secrète est représentée dans l’imaginaire collectif et la réalité, ça me rend aussi sceptique. Il y a un style littéraire, le roman d’espionnage qui a essayé de montrer que l’espionnage était une guerre secrète, où il se passait des tas de trucs fantastiques. Il faut largement tempérer ce genre de visions. Je crois que les services secrets américains ont été piégés par leur propre image : quand on a une telle opinion de vous, on finit par être très exigeant. "

«Al-Qaida, c’est un processus sectaire»

Ce bilan vaut-il aussi pour les services secrets européens, français et anglais entre autres, plus sensibilisés au terrorisme ?

P. C. – " En fait, on est en train de sortir d’une période d’illusion. Depuis la guerre du Golfe, à mon sens, on est parti sur des analyses, des visions partielles de ce qu’était l’effet de la décomposition de l’URSS. La guerre du Golfe, c’est une coalition internationale sous mandat de l’ONU, la Bosnie aussi avec l’OTAN comme bras armé. Le Kosovo, c’était déjà sans vote de l’ONU, l’Afghanistan, ce sont les Américains seuls, sans vote de l’ONU et sans appui de l’OTAN. C’est la première chose. Ensuite, aujourd’hui, on se retrouve avec des groupes armés non étatiques comme Al-Qaida avec des réseaux internationaux, une forme de terrorisme franchisée. Les liens entre les différentes bases d’Al-Qaida, c’est parfois un mail donc la structure, c’est pas le parti léniniste ! Le système est très flou. On n’a pas d’ennemi frontal. Les éléments de solidarité se font sur des critères qu’on a du mal à imaginer, le tout porté par une crise psycho-religio-mystique. La secte Aum, les milices fondamentalistes aux Etats-Unis, Kelkal en France, c’est pareil. C’est un processus sectaire. "

Le rôle de l’Europe n’est il pas amené à être beaucoup plus important sur les interventions mineures ?

P. C. – " Non, je ne crois pas. Au contraire, mon sentiment est qu’il sera de moins en moins important. L’Europe, ce n’est pas une unité, ni une entité. L’Europe, c’est un ensemble d’Etats qui ont tous des échéanciers électoraux différents, des contraintes économiques différentes. On ne voit pas l’Allemagne augmenter son effort de défense, ni la France. L’Europe, c’est rien de plus que la somme de ces nations. "

La construction d’une armée européenne, c’est illusoire ?

P. C. – " Non, ce n’est pas illusoire, mais on ne pourrait pas donner à l’armée européenne des missions que l’entité politique européenne n’avaliserait pas. Si vous voulez envoyer une force de projection en Somalie, je ne suis pas sûr qu’on arrivera à une formation européenne consistante. "

Il n’y avait aucune réflexion dans les milieux de défense sur l’émergence possible en parallèle au processus de mondialisation de mouvements opposés à celle-ci mais qui profiteraient de ses outils ?

P. C. – " Si, mais il faut reconnaître qu’il y a quelque chose de dramatiquement génial dans la préparation du 11 septembre. La conjonction de tout ce qui s’est fait pour arriver à un phénomène d’une telle ampleur sans indicateur d’alerte, c’est assez étonnant. Il ne faut pas nier la part de créativité des organisateurs des attentats. Pourtant tous les indices existaient, on connaissait les attentats-suicides, les réseaux dormants, etc. Il y a une capacité d’alerte interne mais il ne faut pas la surestimer. Le degré de crédibilité de l’hypothèse d’un avion qui vient s’écraser sur le WTC, il est fonction de la façon dont vous acceptez de " raisonner à l’envers ". C’est complètement irrationnel. "

Est-ce que ce qui nous empêche de voir venir culturellement ce genre de phénomènes ce n’est pas une forme de rapport à la mort ?

P. C. – " Oui, on a tendance à culpabiliser le suicide, ce qui est une très bonne chose. Cela dit on a aussi considéré dans notre propre histoire que les martyrs participaient d’une forme d’histoire glorieuse de la chrétienté. Là on a des gens qui raisonnent complètement à l’envers, puisqu’ils estiment que le suicide est une forme de témoignage de leur foi. Ce qui m’inquiète, c’est qu’on a toujours eu un traitement symptomatique du terrorisme. Hors la structure intellectuelle de ce qui conduit au terrorisme traduit quelque chose d’assez préoccupant. Prenez les GIA algériens : exclusion sociale, rejet du marché du travail, rejet de la sexualité, rejet de la culture. Vous leur fournissez la légitimité intellectuelle " le bien de l’islam ", vous en faîtes une bombe vivante ! Le pire c’est que le processus est compréhensible. Moi, je serai curieux qu’un psychanalyste s’entretienne avec des talibans et des membres d’Al-Qaida, pour essayer de comprendre, comment et quand se fait la fracture. "

Est-ce que la fracture Nord-Sud n’est pas une explication ?

P. C. – " Je ne crois pas trop à ça . J’ai l’impression que le tiers-mondisme a laissé la place au " Nord-Sud ". Le Sud il existe au Nord, si j’ose dire. Il y a plutôt un véritable problème d’identité arabo-musulmane. De ce point de vue, les Américains sur le Proche-Orient ont une attitude qui continue à alimenter le réservoir de l’insurrection. Vous regardez les " résultats " après un an d’Intifada au Proche-Orient, vous avez 200 morts Israéliens et 800 palestiniens. Aucun pays arabe ne peut croire que la menace c’est le terrorisme, c’est une évidence ! "

Par ailleurs vous expliquez que le problème est peut-être moins l’islam que la mondialisation ?

P. C. – " C’est vrai mais ça mérite d’être pondéré. Je reste convaincu qu’il y a un problème musulman. L’accroche du politique et du religieux me paraît par nature dangereuse. L’autre paramètre, c’est qu’on a laissé les pays musulmans entre eux. J’ai proposé un truc simple, que la France adhère à l’organisation de la conférence islamique (O.C.I.), en disant tout simplement qu’on a plus de musulmans en France que dans certains pays musulmans, pour expliquer qu’il vaut peut-être mieux être musulman en France que sunnite en Iran ou chiite en Arabie Saoudite. Ça renvoie les pays musulmans à leur responsabilité ! Pour l’instant, on nage en pleine contradiction, le principal partenaire américain dans le monde musulman, c’est l’Arabie saoudite. Soit le pays qui a la lecture la plus archaïque et la plus rétrograde du Coran. Si à l’intérieur de l’islam personne ne se lève pour dire que cette lecture est illégitime, vous n’avancez pas. Ça reste un des problèmes fondamentaux que le monde musulman n’a pas résolu, il n’y a aucune hiérarchie dans le Coran. Même Tariq Ramadan, qui passe pour un moderniste fait un papier dans Le Monde en 2002, pour dire qu’il n’y a pas à discuter de l’historicité du Coran. Les notions d’archaïsme et de modernité, elles ne sont pas toujours où on les attend. Peut-être que le 11 septembre peut marquer un virage, j’ai le sentiment qu’un certain type de rapport avec les populations immigrées musulmanes peut trouver son point d’équilibre. Les Britanniques sont descendus de leur nuage : pendant longtemps, ils ont dit que leur système d’intégration fonctionnait parfaitement. Alors que la réalité c’est que les populations vivaient les unes à côté des autres sans jamais se côtoyer. Par ailleurs, dans les pays musulmans le débat sur les valeurs culturelles de l’islam commence -lentement- à s’ouvrir. Maintenant quel impact ça aura sur les populations ? "

Le problème est peut-être moins l’islam que l’intégrisme ?

P. C. – " Le discours "il faut pas confondre intégrisme et religion", personnellement, ça m’emmerde ! Dans toutes les religions monothéistes, il y a des formes d’intégrisme. Je considère que l’intolérance a été influencée par le monothéisme. L’histoire est là pour le prouver : dès qu’une religion s’est trouvée en majorité, elle a tapé sur les autres. Je trouve que nos intellectuels manquent extraordinairement de courage en la matière. D’une manière générale, dès qu’on se sent menacé, on se replie sur son système de valeur. "

«Le rôle des Etats menacé en Afrique»

Vous avez créé le terme de " non-Etat " pour qualifier la structure d’Al-Qaida. Comment gérer cette nouvelle entité dans la mesure où on ne négocie pas avec un " non-Etat " ?

P. C. – " En fait, les Etats sont issus des colonies. Je prends l’exemple de l’Afrique française, majoritairement indépendante par la seule volonté de la France, tout comme les républiques d’Asie centrale, indépendante " du jour au lendemain ". Si il n’ y a pas ce ciment politique que constitue une histoire et un passé commun, vous obtenez un processus de décomposition de cette organisation politique. A un certain moment, les forces politiques profondes reprennent la main, par le biais d’un autre Etat ou d’un système politique complètement différent qui ne va pas aboutir à la création d’un Etat. Dans les zones de confins - Caucase, Balkans, Somalie- le démantèlement des Etats créés de toutes pièces par des entités extérieures font réapparaître les influences tribales ou ancestrales naturelles. On peut s’interroger sur l’utilité de la création systématique des Etats dans des endroits du monde qui ne fonctionnent pas de cette manière, comme en Afghanistan ou en Afrique par exemple. "

Doit-on s’attendre à voir disparaître certaines frontières ou des Etats tout entier ?

P. C. – " Sur le continent africain, on peut s’attendre à une multiplication d’organisations traditionnelles non étatiques en lieu et place des Etats. Les frontières vont soit disparaître, soit se modifier profondément. L’Erythrée, le Sahara occidental en sont déjà la preuve. Le problème, c’est que les acteurs internationaux se refusent à ouvrir le dossier très complexe des frontières en Afrique. Tout cela se réglera donc probablement par des conflits, comme ça se passe au Zaïre. L’Asie centrale sera un cas très " rigolo " aussi : les découpages frontaliers hérités du stalinisme dont le but avoué était de mélanger différentes ethnies à l’intérieur d’un même pays complètement artificiel est une bombe à retardement. Pour ce qui est de l’avenir du gouvernement provisoire d’Ahmid Karzaï , ça va dépendre de la quantité d’argent qu’on va déverser sur le régime. Si c’est lui qui distribue cette éventuelle manne, le pays sera solide. "

Quelle importance accordez-vous au conflit du Cachemire ? Olivier Roy estimait récemment que le Pakistan pouvait instrumentaliser à nouveau des groupes tribaux à la frontière afghane pour aller se battre là-bas.

P. C. – " Ca me paraît tout à fait concevable. Certains groupes vont même jouer le rôle de boutefeux indépendamment de ce que décidera New Delhi ou Islamabad. Ils sont dans une logique qui n’est pas celle d’un Etat. Ceux qui se battaient en Afghanistan sont là pour se battre, quel que soit le front. Il existe de nouveaux acteurs indépendants qui n’obéissent à aucune logique étatique. "

Quelles sont les grandes caractéristiques de la sécurité internationale aujourd’hui ?

P. C. – " Unipolarité, prolifération, terrorisme. On est en train de sortir de cette période d’illusion qui avait commencé après la guerre du Golfe. Le monde est dominé par une puissance qui use de son pouvoir sans vergogne : dénonciation des traités de désarmement, non-adhésion à la convention chimique, à la convention bactériologique, sur les mines antipersonnelles, etc. C’est aussi cette superpuissance qui décrète qui sont les terroristes et les proliférateurs. Or, quand un acteur domine à ce point la guerre conventionnelle, on rivalise avec lui dans le domaine de la guerre non-conventionnelle, donc du terrorisme et de la prolifération. Un Etat qui entend aujourd’hui ne pas se soumettre à la volonté d’un acteur a comme unique solution de développer un programme d’armes non-conventionnelles et, éventuellement, d’entretenir le terrorisme. "

On a beaucoup glosé sur ce qu’allait être " le nouvel ordre mondial " après le 11 septembre sans vraiment savoir ce que ça allait changer…

P. C. – " A mon sens, ce qui va structurer la vie internationale dans les années à venir, c’est une puissance américaine plus forte que jamais, comme le montre la hausse sensible du budget de la Défense annoncée par Bush. Le risque c’est qu’en réaction les oppositions à Washington vont être de plus en plus virulentes. Prenons les Iraniens : si l’on se met à leur place, ils ont parfaitement le droit de développer l’arme nucléaire dans une optique de défense contre des agresseurs potentiels, et c’est valable pour chaque pays du globe. Donc, toujours dans un point de vue " décentré ", au nom de quoi les Etats-Unis permettraient-ils de délivrer le ticket nucléaire à tel pays et pas à son voisin ? Le risque de la politique américaine, c’est le cercle vicieux : unipolarité, terrorisme et prolifération sont dans une dynamique autoalimentée. "

Propos recueillis par Xavier Frison
et Régis Soubrouillard