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Pierre Terzian : «Une guerre contre l'Irak ne mettrait pas en danger les approvisionnements mondiaux de pétrole si elle reste confinée aux frontières de ce pays»
Décembre 2002 - Propos recueillis par Dimitri Beck

Matière première stratégique, le pétrole attise la convoitise des grandes puissances industrielles depuis plusieurs décennies déjà. La plupart des spécialistes s'accordent à dire que les Etats-Unis veulent intervenir militairement en Irak pour mettre la main sur son précieux or noir, l'Irak détenant dans son sous-sol la deuxième réserve pétrolière du monde. Pour Pierre Terzian, directeur de la revue "PétroStratégies", l'énergie fossile n'est que l'un des enjeux de la région moyen-orientale. Les Etats-Unis, entre autres, mènent en parallèle d'autres actions afin de diversifier leurs sources d'approvisionnement. Il existe donc encore potentiellement d'autres eldorados pétroliers à travers la planète. Pierre Terzian livre à Cyberscopie sa version de l'échiquier pétrolier mondial qui se dessine à l'aube du XXIe siècle.

Cyberscopie - Le pétrole est-il l'enjeu primordial de la géopolitique actuelle moyen-orientale des Américains ?

Pierre Terzian. - «Le pétrole est l'un des enjeux ; il n'est certainement pas le seul, mais il n'est pas le moins important. Les Etats-Unis deviennent de plus en plus dépendants de pays étrangers pour leurs approvisionnements pétroliers et en particulier de la région du Golfe. Prendre le contrôle d'un pays comme l'Irak, qui recèle les deuxièmes réserves pétrolières du monde, peut paraître un moyen de sécuriser un peu plus ces approvisionnements. Les Etats-Unis tentent de diversifier les approvisionnements mondiaux de pétrole en encourageant les augmentations de production dans des régions comme la Caspienne ou l'offshore profond africain ou encore la Russie.»

En quoi l'intervention militaire en Irak (et la chute de Saddam Hussein qui pourrait s'en suivre) pourrait changer la donne géopolitique du pétrole dans la région ?

Pierre Terzian. - «L'Irak pourrait se retrouver soit dans un état d'instabilité prolongée, soit sous une domination plus ou moins directe des Etats-Unis désireux d'éviter cette instabilité. Dans les deux cas, les Etats riverains devraient revoir leurs relations avec ce voisin qui déjà dans le passé n'a jamais été un cohabitant facile.»

Quels peuvent être les retombées sur l'Arabie Saoudite voisine, premier producteur mondial de pétrole ? Les Etats-Unis ne risquent-ils pas de perdre leurs sources d'approvisionnement historiques et de ne pas pouvoir renouveler le pacte de Quincy [signé en 1945 sur l'exploitation pétrolière préférentielle pour les Américains en Arabie Saoudite] et qui prend fin en 2005 ?

Pierre Terzian. - «L'Arabie Saoudite vit cette situation avec le sentiment d'une fidélité mal récompensée. Pendant un demi-siècle, elle a assuré le monde en approvisionnements sûrs en pétrole, n'hésitant pas à déclencher des crises profondes au sein de l'OPEP lorsqu'elle pensait que cette organisation exagérait dans ses hausses de prix. Aujourd'hui, elle voit son principal allié la traiter avec méfiance. Cette situation pourrait affaiblir le régime saoudien qui est très loin d'être démocratique et moderniste, bien sûr, mais qui a su maintenir la stabilité intérieure pendant six décennies, ce qui n'est pas une mince affaire dans cette région.»

Les marchés sont-ils confiants ou pessimistes dans l'avenir alors que plane la menace d'une nouvelle intervention militaire américaine en Irak ?

Pierre Terzian. - «Les marchés pétroliers ont connu des crises autrement plus redoutables. Il ne faut donc pas exagérer leur inquiétude. Une guerre contre l'Irak ne mettrait pas en danger les approvisionnements mondiaux, si elle reste confinée aux frontières de ce pays. Le monde peut se passer du pétrole irakien pendant une période relativement longue, car les capacités de production sont suffisantes dans les autres pays de l'OPEP.»

Le pétrole est-il toujours un moyen de pression sur la politique de l'Occident et en particulier des Etats-Unis ?

Pierre Terzian. - «Non, le pétrole n'est plus une arme politique. En outre, les pays producteurs ne se placent plus dans une perspective de confrontation avec les pays consommateurs. Au contraire, ils cherchent à développer le dialogue avec ceux-ci car les crises des années 1970 et 1980 leur ont appris que la confrontation ne débouche sur rien de bon.»

L'OPEP [Organisation des pays exportateurs de pétrole, créée en 1960, compte aujourd'hui onze membres] a-t-elle un pouvoir sur la scène internationale ?

Pierre Terzian. - «L'OPEP a trouvé une cohérence forte, lorsque la politique a été évacuée de ses débats et qu'elle a pleinement assumé son rôle d'une organisation économique dont l'intérêt fondamental réside dans la stabilisation du marché pétrolier. Sans cette stabilisation, l'avenir du pétrole comme source principale d'énergie serait menacé.»

Le cours actuel du pétrole est-il à un prix juste et justifié ?

Pierre Terzian. - «Le débat sur un " juste prix " du pétrole est très ancien. Il y a la théorie, sur laquelle on peut épiloguer longtemps, sans résultats. Et puis, il y a la pratique. Cette dernière nous apprend que le juste prix est tout simplement celui qui suscite le moins d'opposition dans le monde. Cela veut dire que le prix n'est ni trop élevé, ce qui réduirait la demande et augmenterait les productions concurrentes à celle de l'OPEP, ni trop réduit, ce qui, au contraire encouragerait le gaspillage du pétrole et augmenterait trop fortement la part des pétroles OPEP au détriment des autres. Aujourd'hui il y a un consensus implicite sur une fourchette des prix située entre $20 et $25 le baril. Et cette fourchette est remarquablement bien respectée depuis quelques années. C'est un signe de maturité de la part des consommateurs comme des producteurs.»

Où se situent potentiellement les futurs eldorados pétroliers ?

Pierre Terzian. - «Les zones " chaudes " du point de vue de l'exploration de pétrole sont dans le golfe de Guinée et dans le Nord de la Caspienne, essentiellement. On trouve aussi des gisements intéressants au large du Brésil, dans la partie profonde du golfe du Mexique, etc. Mais les deux tiers des réserves sont dans la région du Golfe.»

Les routes du pétrole, comme par exemple le détroit d'Ormuz ou du Bosphore ou encore le canal de Suez, sont-elles en danger ? Existe-il des menaces sérieuses contre des installations ou des embarcations pétrolières occidentales ?

Pierre Terzian. - «Le Détroit d'Ormuz est la seule voie pétrolière dont le monde ne puisse se passer. Mais il n'a jamais été fermé, même aux pires moments de la guerre Irak-Iran. En plus il est très surveillé. Les inquiétudes que l'on nourrit à son sujet sont très exagérées. Il faut savoir que la seule pénurie pétrolière dans le monde, depuis la seconde guerre mondiale, a été provoquée par la fermeture du canal de Suez en juin 1967 et non pas par un embargo pétrolier ou la destruction de gisements ou un acte terroriste. Lorsque Suez a été fermé, après l'occupation de sa rive est par Israël, les navires pétroliers ont dû faire le tour par l'Afrique et la capacité de transport pétrolier international a été diminuée mécaniquement par l'effet de la distance supplémentaire. Il a fallu alors mettre en chantier de très gros navires et le problème a été résolu.»

Pour combien de temps encore les spécialistes prévoient la domination du pétrole parmi les énergies consommées au niveau mondial ?

Pierre Terzian. - «Tant qu'on ne découvrira pas l'énergie miraculeuse non polluante et non ruineuse en termes de coûts, le monde aura besoin du pétrole, en particulier dans le secteur du transport.»

Propos recueillis par Dimitri Beck

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