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Karolyne Postel-Vinay : «La Corée du Sud se construit un rôle d'intermédiaire au sein de l'Asie orientale»
Décembre 2002 - Propos recueillis par Delphine Parickmiler

Le 19 décembre 2002 se tiendront les élections présidentielles en Corée du Sud. Le Président sortant, Kim Dae Jung, ne peut pas briguer un nouveau mandat. L'actuelle majorité représentée par le Grand National Party s'opposera à une opposition conservatrice. Le possible changement d'orientation politique de la Corée du Sud pourrait avoir des conséquences sur l'équilibre géopolitique de l'Asie orientale. Karolyne Postel-Vinay, spécialiste de l'Asie au Centre d'études et de recherches internationales, vient de publier «Corée, au cœur de la nouvelle Asie» (Edition Flammarion).

Cyberscopie - En décembre auront lieu des élections présidentielles en Corée du Sud. L'actuel président Kim Dae Jung partira en retraite. Quelle trace laissera-t-il dans l'histoire de la Corée ? Il s'est surtout illustré par son action envers la Corée du Nord, alors que cette dernière a en octobre avoué qu'elle continuait à entretenir un arsenal nucléaire.

Karolyne Postel-Vinay. - « Kim Dae Jung est un vrai visionnaire pour la Corée et pour l'Asie. Son successeur, même s'il est probable qu'il ne sera pas du même bord politique que lui, sera obligé de faire avec le bilan de Kim Dae Jung. Celui-ci a notamment eu une vraie influence sur les relations avec la Corée du Nord. C'est lui qui a vraiment conduit au début de dialogue avec le voisin. De toute façon, la question de la réunification coréenne est prioritaire et indissociable du processus de construction régionale. Mai le but, dorénavant, est de dépasser l'horizon obsédant de la DMZ (zone démilitarisée) et de ne plus faire de la réunification la motivation unique des relations de Séoul avec le monde extérieur. C'est d'autant plus facile que la Corée du Nord a rejoint les rogue state, les ennemis américains. Le Premier ministre du Japon, Koizumi, a été voir PyongYang en septembre. C'est vraiment un mouvement de fond. »

Avec le prochain président de Corée du Sud, la Corée du Nord ne pourrait-elle pas faire les frais de ces élections présidentielles chez son voisin ? Est-il possible que le nouveau président de Corée du Sud poursuive longtemps une politique de recul par rapport à Pyongyang ?

Karolyne Postel-Vinay. - « Non. La Corée du Nord est dans un état catastrophique. Deux millions de personnes meurent de faim actuellement là-bas. Et elle peut donc coûter très cher à toute la région si elle s'effondre vraiment. Ce qui est en jeu aujourd'hui pour les Nord-Coréens, c'est le problème financier. Tous les voisins de la Corée en ont conscience. C'est d'ailleurs pour cette raison que le Japon aide la Corée du Nord, en fonction d'accords multilatéraux. Car le Japon sait que c'est lui qui supporterait les frais : manne financière de la région, il représente 60 % du poids économique de l'Asie. Pour le Japon, il s'agit d'une sécurité préventive. Le Japon préfère maintenir le régime communiste en place, coûte que coûte, pour ne pas que le régime explose. Et en même temps, plus le Japon aide le pays, plus le régime de PyongYang est contraint de faire des concessions. Car cela crée une dépendance. »

Par ailleurs Kim Dae Jung s'est aussi illustré par son action dans les organisations régionales asiatiques.

Karolyne Postel-Vinay. - « Le vrai régionalisme asiatique a pris forme dans la crise. La Corée du sud, fortement touchée, en a bénéficié. Désormais elle n'est plus seulement un allié des USA ou un acteur dans le vaste paysage de la mondialisation. Elle fait partie d'un ensemble régional, notamment parce qu'elle a su se tirer avec brio de la crise asiatique. En effet, fin 1998, la Corée du sud comptait 1 million de chômeurs. Kim Dae Jung est arrivé, il a reçu du FMI 57 milliards de dollars et la Corée du Sud a été la première à rembourser ses dettes. L'assemblée générale de l'ASEAN est, depuis 1997, toujours suivie d'un ASEAN plus 3 pays, qui rassemble le Japon, la Corée et la Chine. Kim Dae Jung a notamment proposé d'établir un groupe d'étude, appelé le East Asia Vision Group. Il est aussi à l'initiative de l'événement de 2002, consacrée à l'année des échanges entre peuples de Corée, du Japon et de Chine. La régionalisation se met en place de toute façon parce que ses enjeux sont économiques. Tout ce qui avait été acquis durant la guerre froide et qui structurait la région n'existe plus. Aujourd'hui, on ne sait plus très bien où va l'Asie, et c'est pour cette raison que le fait que la Corée du Sud se soit aussi bien sorti de la crise asiatique est aussi important. Avant la crise, ce qui structurait fondamentalement l'Asie au point de vue économique était la division entre dragons (Taïwan, Corée, Hong Kong, Singapour) et les autres : Malaisie, Thaïlande, Chine. Avec le Japon comme roi de la région. »

Quel rôle la co-organisation avec le Japon de la Coupe du Monde de football en 2002 a-t-elle joué dans les relations de la Corée avec l'extérieur ?

Karolyne Postel-Vinay. - « A l'échelle locale et nationale comme au niveau international, le football est un phénomène sociologique, économique et politique majeur. Le football, comme d'autres sports d'origine européenne, a été introduit en Corée et au Japon à la fin du dix-neuvième siècle, en même temps que se sont imposés les codes internationaux occidentaux. Les deux principales démocraties d'Asie orientale, le Japon et la Corée, en étant amenées à coopérer, ont eu l'occasion de montrer leurs avancées. Et le fait que la Corée ait été aussi loin dans la compétition la place en une certaine position de force sur le terrain diplomatique. La Corée a retiré de la compétition un certain prestige. »

Quelle est la position de l'opinion coréenne vis-à-vis de la politique de rapprochement de la Corée du Nord et de la politique de régionalisation ?

Karolyne Postel-Vinay. - « En raison de la crise asiatique de 1998-1999, la Corée a connu des difficultés économiques. L'opinion se demande : pourquoi aider le Nord alors que notre situation n'est pas au meilleur ? En revanche, en ce qui concerne le rapprochement avec les deux géants de la région, à savoir le Japon et la Chine, la société civile se sent très proche d'une culture asiatique régionale. Entre le Japon et la Corée, il y a énormément d'échanges entre population, entre cultures. Au sein de l'opinion japonaise, 80 % des Japonais approuvent les discours d'excuses aux pays asiatiques. Tout cela concourt à une bonne entente avec notamment la Corée. La société coréenne a anticipé le mouvement par rapport à la politique. Même si, du temps de la dictature coréenne Park, la nippophobie était un très bon moyen de mobiliser les troupes. 10 000 personnes voyagent chaque jour au Japon. C'est un véritable retour de bâton par rapport à l'après-guerre, où la nippophobie était véritablement encouragé par Synghman Rhee, avec le blocage des relations entre Séoul et Tokyo. D'autre part, la collaboration coréenne avec le Japon fasciste est pratiquement restée tabou. Aujourd'hui, il n'est plus nécessaire à la Corée d'avoir un ennemi japonais. »

Vers quel rôle la Corée semble-t-elle s'orienter en Asie du Nord-
est ?

Karolyne Postel-Vinay. - « La Corée du Sud continue à être un peu coincée entre les deux géants que sont évidemment la Chine et le Japon. Mai les deux géants ont beaucoup de mal à se parler directement. Du coup, la Corée du Sud est en train de se construire le rôle d'un intermédiaire entre les deux géants. Dans la régionalisation, la Corée a un rôle d'intermédiaire à jouer. Ni la Chine ne veut être dominée par le Japon, ni le Japon ne veut être dominé par la Chine. La Corée a un rôle d'autant plus important à jouer qu'avec le Japon, elle est le seul pays démocratique de la région. Et elle a le soutien des USA. »

Les relations avec les Etats-Unis peuvent-elles changer en raison des élections ?

Karolyne Postel-Vinay. - « Un régime conservateur à Séoul est plus favorable à la relation avec Washington. Par exemple, pour la première fois, le régime de Kim Dae Jung avait envisagé d'acheter du matériel militaire non américain. Une telle chose ne pourrait pas arriver avec un régime conservateur. Il y a une relation militaire entre la Corée du sud et les Etats-Unis. En 1990, 30 000 militaires américains stationnaient encore en Corée. Lors des Jeux Olympiques de 1988 à Séoul, il y a eu effectivement besoin de la force de dissuasion américaine qui a servi comme service d'ordre. »

Comment s'orientent les relations avec les Etats-Unis ?

Karolyne Postel-Vinay. - « Sur le plan militaire, les accords doivent être renégociés. Ce qui est important, c'est que pour la première fois, la Corée du Sud a envisagé d'acheter du matériel militaire non américain. A mon avis ce genre de petites révolutions vont se multiplier. Car, pour l'avenir, les Etats-Unis n'ont pas de solution pour l'Asie. Ils s'arrangent de la situation, voilà tout. Les USA veulent avoir accès aux ressources et au marché asiatiques. Leur but est uniquement que la majorité des pays asiatiques soient favorables aux options diplomatiques de Washington. Par exemple, que la majorité des Asiatiques soutiennent leur intervention en Irak. Or, pour la Corée du Sud et le Japon, il y a actuellement un gros malaise sur l'Irak. Mais les deux pays ne sont pas en situation d'autonomie. Ils se sont donc alignés sur la position française. Les opinions publiques sont exactement dans cet état d'esprit. Les conservateurs au pouvoir feront certainement plus de compromis avec les USA mais sur ce plan, ça ne changera rien. C'est en fait plutôt le retour de la Corée du Sud du nationalisme. »

En revanche, la relation avec la Chine est avant tout économique.

Karolyne Postel-Vinay. - « La Corée a normalisé ses relations avec la Chine en 1992, deux ans après la normalisation avec l'URSS. Juste après, Séoul et Pyongyang ont signé leur premier accord de non-agression. Mais aujourd'hui, les relations avec la Chine sont avant tout économiques. Les investissements en Chine sont de plus en plus importants. Les grandes entreprises coréennes, les chaebols, ont investi en Chine, en ex-URSS. Aujourd'hui, personne n'a intérêt à faire cesser les relations avec la Chine. De plus, il y a aussi toute une minorité de Chinois d'origine coréenne. L'Asie est ainsi un ensemble de solidarités. La Chine se rapproche de l'ASEAN. »

Est-ce que le prochain président pourrait remettre en cause son bilan ?

Karolyne Postel-Vinay. - « Bien sûr, il y a toujours un changement assez net de coloration diplomatique dans ce cas parce que le nouveau gouvernement veut se démarquer du précédent. Kim Dae Jung a surtout eu une action spécifique sur la Corée du Nord, alors que la régionalisation, même si cela n'enlève rien à Kim Dae Jung, constitue plus une tendance de fond, indépendante des soubresauts politiques. Même les gens qui ne sont pas d'accord avec Kim Dae Jung sont d'accord sur ce point avec lui. Car cela correspond à la réalité régionale. Donc je crois qu'il va surtout y avoir des reculs politiques sur la Corée du Nord. Même si il est impossible que le nouveau gouvernement de Corée du Sud s'aligne sur les opinions de l'Amérique de Bush. Le nouveau gouvernement pourra uniquement agir à la marge, en ralentissant le processus. D'ailleurs, la Corée du Nord a peur du raidissement de la Corée du Sud. Depuis mi-2002, elle s'est à la fois ouverte sur le Japon et la Corée du Sud. »

Propos recueillis par Delphine Parickmiler

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