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Jean-Vincent Brisset : «La Chine est passée maître dans l'art de la diplomatie du verbe»
Décembre 2002 - Propos recueillis par Julien Nessi

Directeur de recherche à l'Institut des relations internationales et stratégiques, Jean-Vincent Brisset est l'auteur de «La Chine, une puissance encerclée» (1). Dans son ouvrage, il dresse un état des lieux sans complaisance sur la puissance militaire chinoise et sur son environnement géostratégique. Spécialiste de l'Asie et du monde chinois, il revient pour Cyberscopie sur la stratégie de l'Empire du milieu dans l'après-11 septembre.

Cyberscopie - Dans votre livre «La Chine, une puissance encerclée», vous avez cherché à rétablir quelques vérités sur la puissance militaire chinoise. Qu'est-ce qui vous a incité à aborder de front cette question ?

Jean-Vincent Brisset. - « J'ai essayé de sortir un peu du convenu dans mon livre. La fascination des ambassades françaises pour la Chine me paraît déraisonnable. Il y deux pays du verbe, la France et la Chine, où il suffit de parler pour avoir raison. Français et Chinois s'attirent mutuellement mais les Français n'ont pas des yeux sérieux sur la Chine. Ils ne la considèrent pas comme un pays normal donc ils n'appliquent pas les critères d'analyse normaux sur ce pays. La vision française est selon moi déformée, bizarre quelquefois. Voilà pourquoi j'ai voulu rétablir quelques vérités sur les réalités militaires chinoises. »

Vous avez plutôt tendance à relativiser la puissance militaire chinoise. Quel est l'état actuel des forces conventionnelles ? L'armée populaire de libération représente-t-elle encore une véritable menace militaire ?

Jean-Vincent Brisset. - « Quant on juge la puissance militaire chinoise, il faut à la fois la juger en valeur absolue et en valeur relative. C'est très important. La valeur absolue de la Chine est relativement faible. En comparaison avec les Etats-Unis, l'étalon international en matière militaire, la Chine n'est pas une force sérieuse. Par contre, en valeur relative, c'est-à-dire face à un adversaire désigné, comme le Laos ou le Népal par exemple, la puissance chinoise est forte. La Chine a une particularité qu'a aucun autre pays, c'est qu'elle est entourée d'une quantité de pays voisins qui ne sont pas des alliés, excepté peut être le Pakistan, un allié de circonstance. Pour revenir à votre question, je pense que l'armée chinoise est forte en nombre, elle possède un noyau dur qui ressemble à quelque chose de comparable à l'armée belge, voire un peu en dessous de l'armée espagnole. Mais le gros de la troupe est un rassemblement de va nus-pieds, dont l'équipement est totalement obsolète avec des doctrines militaires anachroniques. L'armée chinoise est donc une armée à deux vitesses. »

La Chine fait partie du club très serré des puissances nucléaires. Quel est l'état actuel des forces nucléaires chinoises ? La Chine a-t-elle encore les moyens de son ambition nucléaire ?

Jean-Vincent Brisset. - « Les quatre autres pays nucléaires officiels, membres permanents du Conseil de Sécurité des Nations Unies, ont une doctrine de dissuasion extrêmement simple. Jusqu'à présent, les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la France avaient tendance à s'allier pour faire pression sur la Russie et la Chine. La Chine est donc relativement isolée sur le plan stratégique d'autant plus qu'elle à un nombre de voisins nucléaires considérables. Aucun autre pays au monde n'en a autant. Il y a l'Inde, le Pakistan, la Russie et les Etats-Unis. Sans compter que le Japon et Taiwan sont des pays au seuil du nucléaire. Dans ce contexte géostratégique, il est difficile pour la Chine d'adopter une doctrine de dissuasion nucléaire aussi simple que les autres grandes puissances nucléaires, notamment le trio Etats-Unis, G-B et France. Vis-à-vis de pays proches, la Chine a des missiles à portée moyenne en nombre suffisant et relativement moderne. Il y a donc là une vraie menace militaire. Par contre, les missiles à très longue portée capables d'atteindre Moscou ou Washington, il n'y en a guère plus d'une douzaine. Ce sont des missiles assez vieux, qui doivent être sortis de leur silo et lancés avec des préparations à l'air libre pendant assez longtemps. Les satellites américains passent suffisamment souvent pour les repérer et les détruire très rapidement. Même les Russes sont protégés par les Américains. Les forces nucléaires chinoises atteignent une partie de leur but mais pas complètement. Elles étaient très dissuasives vis-à-vis de l'Inde. Mais, aujourd'hui, New Delhi est entrain de se doter d'une vraie force nucléaire. On voit bien que la menace militaire chinoise n'est plus à la mesure des grands pays, mais seulement à la mesure des petits voisins. Pour jouer dans la cour des quatre grands, la Chine devrait développer les missiles de nouvelle génération. Cela lui coûterait très cher. Elle refuse donc la guerre des étoiles avec les Etats-Unis, car elle est persuadée que cela la conduirait à la ruine, comme elle est persuadée que c'est la guerre des étoiles de Reagan qui a fait tomber l'URSS. »

La Chine exerce-t-elle encore une influence diplomatique décisive sur la scène internationale ? Comment se caractérise la diplomatie chinoise dans l'après-11 septembre ?

Jean-Vincent Brisset. - « Je crois d'abord qu'il y a une grande incompréhension de la part de la Chine concernant le 11 septembre. C'est une manière de faire qui n'est pas dans leur monde. Attaquer et perdre des combattants sans avoir d'objectifs, c'est quelque chose qu'ils ne comprennent pas. Après le 11 septembre, la grande angoisse des dirigeants chinois est de savoir si le fondamentalisme musulman ne risque pas de se répandre dans leur pays, car la Chine est l'un des plus grands pays islamiques au monde avec 50 millions de musulmans. On a tendance à l'oublier alors que ce chiffre est énorme. Pékin redoute un effet d'entraînement du 11 septembre sur l'Islam chinois qui pourrait s'en prendre aux symboles de l'Empire. La situation dans le Xinjiang n'est déjà pas terrible. Pour revenir à votre question, la Chine n'a jamais vraiment exercé une influence décisive. Aujourd'hui encore, elle est toujours en position de demandeuse par rapport aux grands. De plus, sur le plan de la doctrine, les attentats du 11 septembre ont réduit les efforts chinois en matière de sécurité collective en Asie centrale. La Chine avait pris une position de leader dans le groupe de Shanghai destiné à assurer la sécurité dans la région, la Russie suivant plus ou moins cette initiative de loin. Le 11 septembre a changé la donne : les Kazakhs et les Tadjiks se sont retournés comme un seul homme vers les Etats-Unis. Les Russes approuvant. Le groupe de Shanghai n'est donc plus qu'une coquille vide. On ne demande plus l'avis des Chinois sur cette question. »

Justement, quel rôle peut jouer la Chine en Asie centrale après le 11 septembre ?

Jean-Vincent Brisset - « La Chine a perdu de son influence en Asie centrale. Elle avait essayé de prendre le leadership de Shanghai Six. Elle l'a perdu après le 11 septembre. Et elle ne peut plus se poser en alternative à la puissance russe. De plus, la position sécuritaire positive qu'elle avait adopté a été reprise par les Américains qui sont désormais solidement implantés dans la région. Washington a repris à son compte la lutte contre l'intégrisme dans la zone, en plein accord avec le président russe Vladimir Poutine qui en a profité pour liquider ses tchétchènes dans l'indifférence générale. »

Comment ont évolué les relations bilatérales entre la Chine et le Pakistan depuis les attentats du 11 septembre ?

Jean-Vincent Brisset. - « Les Américains avaient laissé tombé le Pakistan. Les Chinois s'étaient précipités et avaient aidé le Pakistan. Maintenant les Américains sont revenus au Pakistan. Pervez Musharraf, le président pakistanais, dont tout le monde disait en octobre 2001 qu'il allait s'effondrer dans les huit jours, tient toujours. Il a réussi à faire le ménage à la tête de l'ISI, les services secrets pakistanais. Il semble contrôler un peu près ce qui se passe sur le territoire, excepté dans les zones tribales à la frontière avec l'Afghanistan. A partir du moment où il y a une bonne coopération entre Islamabad et Washington, la relation entre la Chine et le Pakistan s'effondre un peu. Le pourvoyeur d'armes nucléaires pakistanaises, c'était la Chine. Maintenant, j'ai l'impression que ces armes sont un peu sous contrôle américain. Cette nouvelle donne a fait perdre l'influence chinoise au Pakistan.»

La Chine est-elle toujours considérée par les Américains comme un nouvel adversaire stratégique ? Quelle est la position de l'administration Bush sur cette question ?

Jean-Vincent Brisset. - « A la fin de la guerre froide, les Etats-Unis avaient besoin d'un nouvel adversaire. Les Américains pensaient que ce serait la Chine, mais pas le terrorisme. Ils ont aujourd'hui engagé une lutte sans merci contre le terrorisme, ils n'ont donc pas besoin d'un autre adversaire. Les Américains s'aperçoivent aussi que la Chine est peut être un adversaire moins puissant que ce qu'ils pensaient. Les faucons de l'administration américaine sont plus modérés sur la Chine depuis le 11 septembre. Il y a une banalisation de la Chine. Par contre, il y a toujours le problème commercial. Les Etats-Unis ont un déficit commercial vis-à-vis de la Chine. »

Les relations entre Taïwan et la Chine sont toujours très tendues. Quelle est la marge de manœuvre réelle de Pékin sur ce dossier délicat ?

Jean-Vincent Brisset. - «Je crois que de plus en plus se fait l'idée chez certains dirigeants chinois que finalement vouloir absolument se battre contre Taiwan n'est pas forcément rentable. Et que la Chine pourra vivre sans Taiwan comme elle peut vivre sans Singapour. Je pense qu'en fait en bonne intelligence ce serait bénéfique pour tout le monde. Le problème, c'est que dans le contexte politique actuel, les dirigeants chinois maintiennent le discours de la menace et cultivent la diplomatie du verbe pour des raisons de survie politique. Pour le moment, la question taiwanaise est dans une situation de statu quo. »

Selon vous, la Chine dispose d'une doctrine de défense originale. Quelles sont les principales caractéristiques de cette doctrine de défense ?

Jean-Vincent Brisset. - « Sur le plan philosophique, les Chinois s'inspirent toujours des préceptes de l'Art de la guerre de Sun Zi. Ne livrer bataille que quand on est sûr de la gagner. Mais aussi essayer de ne pas payer le prix de la défense en intoxiquant l'adversaire. Voila pour les principes. Les Chinois sont aussi passés maîtres dans l'art de la diplomatie du verbe. Il y a beaucoup de roulements d'épaules, beaucoup de diplomatie, beaucoup de lobbying. Les ambassadeurs de Chine dans les pays occidentaux sont des spécialistes du lobbying. J'attire aussi votre attention sur le fait que les statistiques disponibles sur la Chine n'ont rien à voir avec la réalité. C'est une économie de slogans qui sert la doctrine chinoise. »

Dans votre livre, vous précisez que la Chine continue à vendre des armes à quelques Etats peu recommandables ? De quels pays s' agit-il ?

Jean-Vincent Brisset. - « La Chine s'est fait une spécialité de fournir en armes toutes les rebellions du monde pendant très longtemps. Le Pakistan a très largement bénéficié de l'aide chinoise. Je pense aussi au Soudan et à l'Irak. Les Chinois ont également fourni du matériel nucléaire à des pays comme l'Algérie, l'Iran ou encore la Corée du Nord. Tous les terrorismes sont équipés d'armes de petit calibre et d'explosifs chinois. Mais ce qui est le plus intéressant ce sont les transferts de technologie. »

Propos recueillis par Julien Nessi

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(1) «La Chine, une puissance encerclée», Jean-Vincent Brisset, Editions PUF, Collection Enjeux stratégiques, septembre 2002, Paris