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Laurent Weyl : «La guerre de l'eau n'aura pas lieu au Proche-Orient»
Décembre 2002 - Propos recueillis par Julien Nessi

Photographe membre du collectif Argos, Laurent Weyl a réalisé un reportage sur la géopolitique de l'eau au Proche-Orient qu'il a intitulé «L'eau, source de vie ou source de conflit ?». Durant deux semaines, et après une longue préparation de deux ans, il s'est rendu en août 2000 en Israël et dans les territoires palestiniens pour enquêter sur cette délicate question qui touche aux relations israélo-palestiniennes. Dans l'entretien qu'il a accordé à Cyberscopie, il revient sur son reportage et minimise les risques de guerre liés au contrôle de l'eau.

Cyberscopie. - Qu'est-ce qui vous a amené à réaliser un reportage sur l'eau au Moyen-Orient ?

Laurent Weyl. - « Je m'intéresse depuis longtemps à la géopolitique en général. J'ai suis alors tombé sur des articles de presse portant sur la géopolitique de l'eau : le Tigre et l'Euphrate, les problèmes du Jourdain ou encore la Syrie. Cela m'a donné envie de faire un reportage sur ces questions. J'ai alors commencé à me documenter, à lire, à m'informer sur la question de l'eau au Proche-Orient. La géopolitique de l'eau touche à beaucoup de choses. Plus je lisais et plus je découvrais et je me rendais compte que tout ce qui se disait dans la presse était faux. Les exemples étaient un peu dépassés. Pour moi, la guerre de l'eau n'aura pas lieu dans cette région. Elle n'a jamais existé sauf peut-être entre l'Iran et l'Irak. Quant au Jourdain [fleuve du Proche-Orient né au Liban et qui se jette dans la mer Morte. Long de 360 kilomètres, il sépare Israël de la Syrie, puis de la Jordanie (en aval du Lac de Tibériade), enfin la Cisjordanie et la Jordanie], on ne peut pas dire qu'une guerre de l'eau se soit déclenchée entre Israéliens et Palestiniens. Les facteurs religieux ou ethniques sont les principales raisons des conflits, loin devant l'eau. Pour moi, l'eau n'est pas vraiment un catalyseur de guerre armée mais plutôt un déclencheur de paix. Je pense qu'à l'avenir, l'eau sera plus un moyen de faire la paix. »

Pour quelles raisons ?

L. Weyl. - « A mon avis, il est obligé d'y avoir une entente sur la question de l'eau entre voisins. Une gestion de l'eau se fait à deux. Une nappe phréatique n'a pas de frontières. Si l'un pollue l'eau, l'autre la boit polluée aussi. Selon moi, les hommes sont obligés de s'entendre pour préserver cette ressource hydrique. Ils sont obligés de se rencontrer pour en parler et ne peuvent pas évacuer éternellement ce dossier. »

Comment s'est passée votre enquête en Israël ?

L. Weyl. - « J'ai rencontré des associations locales, des organisations non gouvernementales, des professeurs et des ministères aussi bien du côté palestinien que du côté israélien. Les chiffres sur l'eau sont très durs à avoir. Je me suis rendu en août 2000 dans la région. J'ai passé deux semaines sur place après avoir préparé le dossier pendant près de deux ans. Deux ans de recherche qui m'ont permis de trouver des histoires. J'ai travaillé avec un journaliste français installé à Jérusalem depuis 20 ans. Nous avons enquêté à Jérusalem, en Cisjordanie et à Gaza. Nous sommes également allés au Lac de Tibériade et à la mer Morte. »

Quelles ont été vos premières impressions en arrivant sur place après deux ans de préparation ?

L. Weyl. - « Je n'ai pas fait une photo pendant une semaine. On a été très bien accueilli par les Palestiniens qui voulaient qu'on montre l'état de leurs infrastructures hydrauliques. Du côté israélien, nous n'avions pas vraiment accès ni aux chiffres, ni à certains endroits, considérés comme secret-défense. Le sujet est extrêmement politique et il y a un risque de désinformation. C'est pourquoi nous avons simplement donné la parole aux Israéliens et aux Palestiniens pour savoir comment ils vivent la question de l'accès à l'eau. Au cours de mon enquête, je me suis aperçu que les deux parties avaient à la fois tort et raison. Je peux donner des exemples. A Gaza, les Palestiniens disent qu'il y a une nappe phréatique qui part d'Israël. Ils accusent les Israéliens de faire barrage à l'écoulement de l'eau en construisant des puits. Certains Palestiniens vont même jusqu'à dire qu'il y aurait des détournements d'eau. Par contre, les Israéliens affirment qu'ils partagent l'eau mais que les Palestiniens n'en veulent pas pour des raisons de fierté. De plus, les Israéliens estiment que les Palestiniens ne savent pas la gérer mais ils ne vont rien faire pour leur apprendre la gestion de l'eau. En même temps, j'ai pu constater sur place que les Palestiniens gèrent très mal leur eau. Ils ont des puits pas assez exploités, ils ne retirent pas assez d'eau. Arafat ne fait rien et on a l'impression que ce statu quo l'arrange pour sa cause. On voit donc bien que c'est une question politique pour les deux parties. »

Comment se répartissent les ressources hydrauliques entre Israéliens et Palestiniens ?

L. Weyl. - « Le gros problème, c'est que la région est aride. Cela fait 9 ans qu'il y a une sécheresse dans la région. Le Lac de Tibériade, qui représente la source d'eau la plus importante d'Israël, n'a plus de réserves. Il y a une limite d'exploitation à ne pas franchir sinon l'eau de mer risque d'arriver dans la nappe phréatique par un jeu de pression et pourrait rendre impropre la consommation de l'eau du Lac Tibériade à tout jamais. S'il ne pleut pas, cela risque d'être catastrophique pour le pays. D'autant plus que les derniers chiffres de consommation que j'ai pu avoir concernant Palestiniens et israéliens, c'est 35 m3 d'eau pour les Palestiniens par an et par habitant pour 108 m3 pour les Israéliens. Des chiffres qui sont néanmoins à vérifier car ils évoluent.

Par ailleurs, il faut savoir que dans les chiffres les territoires palestiniens disposent le moins d'eau au monde par habitant. On voit donc bien que cette question est vitale pour la région et l'avenir du processus de paix entre Israéliens et Palestiniens. Face à cette situation de pénurie, Israël a affiné ses techniques de gestion des ressources hydrauliques. Les Israéliens sont considérés comme les plus grands spécialistes au monde de la gestion de l'eau pour l'agriculture. Ils font du goutte-à-goutte et évitent le gaspillage. Ils ont mis au point une technique pour utiliser de l'eau plus ou moins salée pour développer des cultures dans le désert du Néguev. En même temps, ils développent l'agriculture. Il faut savoir que 64% de l'eau disponible va dans l'agriculture, un taux relativement élevé pour un pays comme Israël quant on le compare au 60% des PVD. Remettre en cause cette utilisation intensive de l'eau dans l'agriculture, c'est toucher à l'histoire de la création de l'Etat d'Israël qui a démarré avec le slogan de fleurir les déserts. Israël pourrait changer sa politique sur l'agriculture mais il y a un lobby agricole très fort. Il faut aussi savoir que la personne qui gère les négociations sur l'eau avec les Palestiniens, dans le cadre des accords de paix, est un ancien du lobby agricole. On voit donc bien l'importance de cette question aux yeux d'Israël. L'eau est un bien très précieux et Israël cherche à garder ses puits.»

L'accès au Jourdain représente-t-il un obstacle au processus de paix ?

L. Weyl. - « Le gros problème n'est pas le Jourdain en tant que tel. Le Lac de Tibériade, qui vient du Jourdain et de ses affluents, constitue un facteur majeur de tension car, comme je vous l'ai dit précédemment, il représente la source d'eau la plus importante d'Israël. L'aquifère de la montagne qui se trouve sur le territoire palestinien pose également un gros problème. Car la nappe phréatique de la montagne, venant essentiellement de l'eau de pluie, représente 400 millions de m3 d'eau ! Or, 80% de ce réservoir est rempli en Palestine tandis que 80% de cette eau est utilisée en Israël. On peut donc se demander si c'est normal. Est-ce que l'eau appartient à ceux qui se trouvent sur le territoire où elle tombe ou à ceux qui la gèrent ? J'ai un chiffre intéressant mais absolument pas officiel. Il y a 200 000 colons israéliens qui disposent de 60 millions de m3 d'eau sur ce territoire contre 110 millions de m3 d'eau pour 2 millions de Palestiniens.»

Comment les Palestiniens et les Israéliens perçoivent cette question de l'eau ?

L. Weyl. - « Les Israéliens disent que tant qu'ils ont de l'eau, tout va bien. Quand ils devront se priver un petit peu, cela devrait poser des problèmes. C'est vrai que l'été, on arrose pas son jardin en Israël. Quant aux Palestiniens, ils se sentent dépossédés de leur eau, volés, floués… Il y a des conséquences graves puisque à Gaza, par exemple, l'eau n'est pas potable. Les seules zones où l'eau est potable, ce sont dans les colonies juives. Tout le reste est alimenté en citerne ou il faut aller chercher l'eau dans des puits. Il y a aussi un problème de santé liée à l'eau. Chaque année, il y a des morts provoqués par des maladies véhiculées par l'eau. »

Vous avez donc pu constater que sur le terrain la pénurie d'eau provoque des conséquences humaines et sociales graves…

L. Weyl. - « Oui. Il y a des conséquences humaines directes et dramatiques. Les Palestiniens n'ont pas le droit de construire de nouveaux puits ou de creuser davantage leurs puits sans l'autorisation d'Israël. En général, cette autorisation est refusée. Il y a donc des puits légaux et illégaux qui se creusent pour l'agriculture. Lors des sécheresses, des villages palestiniens peuvent attendre l'eau pendant plus de 5 mois avant l'arrivée des camions citernes. D'autant plus que ces villageois payent cette eau une fortune. Tout leur argent va alors dans l'eau pour vivre, ce qui rajoute à la pauvreté de leur famille. Les conséquences économique et de santé sont donc très importantes. »

Avez-vous mené d'autres enquêtes sur la géopolitique de l'eau ?

L. Weyl. - « J'ai également mené une enquête en Turquie sur la vente de l'eau et son commerce dans le monde. Car il faut savoir que certains cherchent à faire de l'eau un bien de consommation courant pour faciliter la vente, avec un prix qui fluctue en fonction de l'offre et de la demande, comme le pétrole. D'autres pensent au contraire que l'eau doit rester un bien universel contrôlé par une agence mondiale chargée de prévenir les conflits. Cette question est problématique. Si l'eau devient un bien de consommation, cela veut dire que les sociétés pourront commencer à vendre l'eau et à se l'approprier. Il y a un risque de contrôle progressif de l'eau par de grosses sociétés privées qui signent des contrats d'exploitation et de distribution représentant des budgets colossaux. Il y a aussi un risque de monopole sur l'eau, qui est, selon moi, d'abord et avant tout un bien commun de l'humanité. Je ne suis pas sur qu'on ait vraiment besoin de transformer l'eau en bien de marchandise pour développer le commerce de l'eau. Il y a peut être des accords ou des idées à trouver pour encadrer tout ça. Il faut rappeler, et on ne le répète pas assez, qu'il y a seulement 3% d'eau potable dans le monde.

Propos recueillis par Julien Nessi
Photographies : Laurent Weyl


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L'intégralité du reportage est disponible sur demande auprès de Laurent Weyl, Collectif Argos, à l'adresse collectifargos@yahoo.fr
Site Internet du collectif Argos : http://www.collectifargos.com