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Thomas Gomart : «Les questions de sécurité restent la grille de lecture la plus pertinente pour comprendre l'équipe Poutine»
Septembre 2002 - Propos recueillis par Agnès Bouchaud

Chercheur associé à l'IFRI (Institut français des relations internationales), chargé des questions russes et auteur d'une thèse sur les relations franco-soviétiques, Thomas Gomart explique l'évolution de la relation franco-russe de l'effondrement de l'URSS à la visite de Jacques Chirac, à Sotchi (Fédération de la Russie), en juillet dernier. Après avoir publié dans les "Notes de l'IFRI" une étude intitulée «Les rapports franco-russes vus de Moscou» basée sur une vingtaine d'entretiens d'experts, d'universitaires et de diplomates russes, il analyse la politique russe au regard du partenariat européen et de la présence américaine en Asie centrale.

Cyberscopie. - Dans une étude publiée par l'IFRI, vous estimez que " la relation entre Paris et Moscou a beaucoup perdu de sa spécificité ". Qu'est-ce qui peut expliquer cette évolution par rapport aux relations franco-soviétiques ?

Thomas Gomart. - «On a l'habitude de dire que les deux grands perdants de la Guerre froide sont la Russie soviétique et la France. La période 1985 à 2002 voit une diminution d'influence de ces deux pays. Les rapports franco-russes, avant l'effondrement de l'Union soviétique, se basaient sur un dialogue spécifique entre deux puissances nucléaires continentales qui avaient des positions parfois différentes, parfois décalées par rapport à la logique du système international bipolaire. La fin de la Guerre froide a entraîné la perte de la spécificité de cette relation. Immédiatement, Français et Russes ont compris le risque et ont élaboré un traité bilatéral, en février 1992. Ce traité, pour la première fois dans l'histoire franco-russe, n'était pas dirigé contre une autre puissance. Il inscrivait la Russie dans la continuité de l'Union soviétique et a mis en œuvre un nouveau type de relations. On peut se demander comment ont évolué les rapports franco-russes depuis. Ce qui est frappant pendant toute la Guerre froide, c'est le contre-sens historique qu'ont fait les autorités françaises. Elles croyaient en une politique française soviétique alors qu'en réalité celle-ci était subordonnée à la politique allemande de Moscou. Le travers français de penser à la relation franco-russe sans prendre en compte la relation germano-russe se retrouve encore de nos jours. Pourtant depuis 1945, il y a une constante dans la politique étrangère soviétique : l'Allemagne est la priorité.»

Qu'est ce qui explique aujourd'hui l'importance pour les Russes de la relation entre Moscou et Berlin ?

Thomas Gomart. - «L'Allemagne, puissance commerciale et financière, est le principal créancier de la Russie. Ce pays a un rôle central dans l'Europe des Quinze. Son poids s'agrandira encore avec l'élargissement de l'Union européenne à l'Est. Enfin, le forum de Saint-Pétersbourg - qui a réuni des spécialistes allemands et russes - a eu un impact considérable en Russie. Il y a aussi un héritage historique entre les deux pays dans les domaines industriels et militaires. Il y a toujours eu en Russie une fascination pour la technique allemande. Les autorités françaises ont compris qu'elles étaient en train de décrocher et par souci d'équilibre au sein de l'Union européenne, par rapport à la Russie, il a fallut trouver un moyen de renouveler le dialogue. On est donc un peu revenu à une logique de Guerre Froide, car ce sont les questions de sécurité qui rapprochent les Français et les Russes.»

Le 8 juillet 2002, une déclaration portant création d'un Conseil franco-russe de sécurité a été signée à Moscou par les ministres des Affaires étrangères français et russes. Quand est née cette idée ?

Thomas Gomart. - «L'idée d'un conseil franco-russe a été émise en janvier 2002 à Paris par Vladimir Poutine. Elle est née dans les milieux d'expertise avant le 11 septembre 2001. L'objectif était de donner un nouveau souffle à la relation bilatérale qui a connu une nette détérioration après l'arrivée de Vladimir Poutine à la présidence russe en mars 2000. Les deux raisons principales qui expliquent un refroidissement des rapports franco-russes, selon une grande majorité des analystes russes, sont la participation de la France aux bombardements de l'OTAN en ex-Yougoslavie et les critiques françaises contre les opérations militaires russes en Tchétchénie.»

Accueillez-vous favorablement la création d'un tel conseil ?

Thomas Gomart. - «Il est indéniable que la création d'un conseil franco-russe de sécurité traduit une amélioration entre les deux pays. Il peut donner de la substance à la relation bilatérale puisque les Russes et les Français ont une culture stratégique et vont pouvoir multiplier les échanges. Les Français ont raison de vouloir parler sécurité avec les Russes. Cette question reste la grille de lecture la plus pertinente pour comprendre les choix politiques et économiques de l'équipe Poutine. L'obsession sécuritaire est un héritage historique important en Russie.»

Voyez-vous des limites à ce projet ?

Thomas Gomart. - «Ce projet de conseil de sécurité est en effet limité dans le sens où il est une survivance intellectuelle de la Guerre froide dans la plus pure tradition gaullienne. La création de ce conseil pourrait se résumer en un dialogue entre deux puissances nucléaires à l'écart, voire contre les Etats-Unis. Comment la France va t-elle articuler les positions franco-russes et les positions de ses autres partenaires européens ? Par ailleurs, les thèmes des discussions entre les deux pays peuvent aussi limiter l'intérêt de ce conseil. La question des armes de destruction massive et celle de leur prolifération seront abordées mais je doute que les Russes nous réservent la primeur de leurs analyses sur ces deux thèmes…»

Comment les Russes accueillent-ils ce projet ?

T. Gomart. - «Au sein de la communauté d'experts russes, il y a deux types d'écoles de pensée. Le premier courant considère nécessaire de faire une division du travail entre les capitales européennes. Par exemple, à Berlin, les questions économiques, et, à Paris, les questions stratégiques. Le deuxième courant considère à l'inverse que les relations bilatérales ne doivent être que des relais d'un dialogue au sommet Russie-Union européenne. Les relations bilatérales sont vues comme un moyen de rappeler sans cesse les décisions prises au niveau Russie-UE. La création du Conseil de sécurité franco-russe représente une victoire pour la première école.»

Pensez-vous que le Conseil de sécurité va redynamiser la relation franco-russe ?

T. Gomart. - «Cela va dépendre de la capacité française à articuler ce dialogue franco-russe avec le dialogue européen. La France ne doit pas donner l'impression aux partenaires d'entretenir une vision guerre froide, c'est-à-dire un dialogue entre deux puissances nucléaires. L'enjeu politique est dans une bonne articulation. Du côté russe, la difficulté est d'arriver à gérer les relations multi-bilatérales, c'est-à-dire le dialogue entre Moscou et Bruxelles et le dialogue avec chaque capitale de l'UE. La relation bilatérale était difficile à analyser sur le Kosovo entre 1999 et mars 2001 car il y avait des relations franco-russes " par le haut " bloquées et, en même temps, des relations " par le bas " qui fonctionnaient. Ces dernières sont régies par des programmes de coopération qui donnent de bons résultats. C'est le cas par exemple du programme Pouchkine dans le domaine culturel. Il y a également une coopération administrative franco-russe : les Russes sont très intéressés par les modes de gestion préfectorale et plus généralement par un système d'administration décentralisée. Il existe également une coopération universitaire, des projets dans l'aéronautique et dans le domaine spatial. On parle peu des succès de la coopération bilatérale dans l'espace public. Dans la presse, il y a un certain nombre de clichés sur la Russie qui alimente la méfiance des Français envers les Russes. Le tout est de savoir comment redynamiser la relation au niveau politique. Le Conseil franco-russe est un premier pas.»

Jacques Chirac en visite en Russie a expliqué qu'il comprenait la politique engagée en Tchétchénie. Est-ce que les conséquences du 11 septembre peuvent-expliquer le ton du président français qui était plus critique par le passé ?

T. Gomart. - «Les positions françaises et russes sur le terrorisme se sont rapprochées depuis le 11 septembre 2001. Jacques Chirac a également indiqué à Sotchi que la seule solution au conflit tchétchène était une solution politique. Ce qui est sûr, quoi qu'en dise certains journaux, c'est que les autorités françaises évoquent très régulièrement la Tchétchénie. Cependant, les critiques françaises n'ont pas fait bouger d'un iota la politique russe en Tchétchénie et elles n'ont eu pour conséquence que de bloquer la relation. La crainte russe à l'époque était que les critiques formulées par la France soient également émises par les Etats-Unis. La hantise des Russes était d'être classés parmi les " rogue states " (les Etats voyous). Je pense qu'on a plus de chance de faire changer ce qui se passe en Tchétchénie en discutant de sécurité avec les Russes qu'en arrêtant tout. Outre les problèmes moraux que posent le comportement des troupes fédérales russes en Tchétchénie, les critiques sur la politique sont nécessaires. Ce mode de gestion des crises dans l'espace russe est assez inquiétant. Les Russes pourront-ils faire face à un autre conflit intérieur ? En Tchétchénie leurs 100 000 hommes n'arrivent pas à contrôler la situation et une dizaine d'entre eux meurent par semaine. D'autre part, cette guerre absorbe des ressources dont le pays a besoin pour son développement et favorise les trafics. Enfin, ce conflit renforce le poids des militaires dans l'appareil d'Etat.»

La géopolitique russe a-t-elle subi le contre-coup du 11
septembre ?

T. Gomart. - «Ce qui a changé dans l'espace russe après le 11 septembre, c'est l'implantation américaine en Asie centrale et dans le Caucase, en Géorgie. Les militaires russes ont du mal à accepter la présence américaine aux portes russes. L'équipe Poutine n'a-t-elle pas compris que la présence américaine à ses portes pouvait être le moyen le plus sûr de garantir l'intégrité territoriale de la Fédération de Russie. La politique de Poutine est habile depuis le 11 septembre pour deux raisons. D'abord, le président russe n'avait pas les moyens de s'opposer aux Etats-Unis. Ensuite, il a réussi à donner l'impression d'une volonté de compréhension étroite avec Washington. Je crois qu'il a pour ambition de se placer près des Etats-Unis et de devenir un intermédiaire entre eux et les Etats voyous.»

Face à la montée de l'unilatéralisme américain, la France et l'Union européenne ont-elles intérêt à renforcer leur relation avec la Russie ?

T. Gomart. - «Historiquement, la France et la Russie soviétique ont été deux pays européens à avoir un discours universaliste. Ils contestaient l'hyper puissance américaine et ont toujours parlé de créer un monde multipolaire. Donc, dans le discours de Jacques Chirac, il y a toujours l'idée qu'il faut renforcer la Russie pour en faire un pôle de stabilité dans un monde multipolaire. Aujourd'hui, je ne sais pas si l'on peut envisager un axe UE-Russie contre les Etats-Unis. A mon avis, l'enjeu véritable pour l'Union européenne est d'ancrer la Russie, de la stabiliser et d'essayer de le faire dans tous les domaines. C'est un enjeu politique. Il faut créer les moyens d'ancrer la Russie à l'Europe. Il n'est pas question que la Russie entre dans l'UE à court ou à moyen terme mais il faut trouver un statut d'association particulier.»

Que peut-on dire de la relation Moscou-Bruxelles ?

T. Gomart. - «Plusieurs instruments ont été élaborés pour encadrer cette relation. Par exemple en 1999, à Cologne, la stratégie commune de l'Union européenne à l'égard de la Russie était intéressante car elle associait les questions économiques, politiques et de sécurité. Au mois de mai 2002, l'UE a reconnu le statut d'économie de marché à la Russie. Les dirigeants russes ne cessent de dire que leur principal partenaire est l'UE. Elle est effectivement un allié économique. Toute la question est de savoir maintenant si les Russes vont se décider à en faire un partenaire en matière de sécurité. Autrement dit, est-ce que la PESC [Politique étrangère et de sécurité commune] est prise au sérieux par Moscou.»

Comment la Russie envisage-t-elle la politique de défense européenne ?

T. Gomart. - «Il est difficile de répondre à ce stade. Il y a eu très nettement un habile jeu Russie-OTAN-UE. Le rapprochement entre l'Alliance atlantique et la Russie a apporté des garanties aux Russes sur les questions d'élargissement de l'OTAN et a permis d'arriver à un système paneuropéen de sécurité recentré sur la Russie. Il y a une sorte de curiosité des Russes pour la PESC, mais en même temps, les Russes restent pragmatiques et attendent que la PESC ait fait ses preuves. L'autre point intéressant dans les relations Russie-UE est la question du libre transit des habitants de Kaliningrad dans une Europe élargie. Elle est présentée par les Russes comme un test de leur rapport à venir avec l'UE. A Sotchi, Jacques Chirac s'est un peu démarqué de ses partenaires européens, puisqu'il a indiqué qu'il était inacceptable d'envisager un système de visa que l'on voudrait imposer à des Russes pour aller d'un endroit chez eux à un autre endroit chez eux.»

" Une puissance comme la Russie, avec ses intérêts considérables en Asie et au Proche-orient, ne peut se contenter de marcher sur sa seule jambe occidentale" affirmait en 1997 Evgueni Primakov . Quelle carte la Russie doit-elle jouer pour profiter pleinement de sa position centrale sur l'espace eurasiatique ?

T. Gomart. - «La carte que devrait utiliser la Russie, c'est l'Iran. La Russie a des rapports privilégiés avec l'Iran, ce qui agace beaucoup les Etats-Unis. Il y a notamment un programme de coopération nucléaire irano-russe. Le secrétaire d'Etat à la défense américain, Donald Rumsfeld, a lui-même déclaré que l'Iran, à long terme, sous l'influence des femmes et des jeunes, pouvait évoluer, contrairement à l'Irak. Selon Bernard Olivier, un ancien journaliste qui a traversé ce pays récemment, l'Iran est en train de changer de l'intérieur.»

La Russie pourrait-elle préférer des alliances avec ses voisins asiatiques à un partenariat avec l'Occident ?

T. Gomart. - «A la fin de la période de Boris Eltsine, à un moment où la Russie s'éloignait de l'Europe en raison de l'intervention de l'OTAN au Kosovo, le ministre Primakov parlait d'un triangle Pékin-New Delhi-Moscou et souhaitait un rapprochement avec l'Iran. Je doute de la création d'un tel triangle en raison des relations entre l'Inde et la Chine. Les déclarations officielles indiquent aujourd'hui un recentrage à l'Ouest. En même temps, les jeunes analystes russes avancent que dans 20 ou 30 ans la Russie sera un satellite de la Chine. Les Russes ont extrêmement bien instrumentalisé la menace islamiste. Ils ont eu un discours sur la Tchétchénie qui est très bien passé dans les milieux militaires. De la même manière, ils sont en train de créer une menace chinoise. Il est intéressant de lire les variations de chiffres de la population chinoise qui aurait déjà dépassé la frontière sino-russe. En revanche, on ne peut nier la coopération militaire entre les deux pays. Elle permet une nette amélioration du système militaire chinois qui acquiert grâce aux Russes des sous-marins et des avions.»

Propos recueillis par Agnès Bouchaud
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L'auteur

Thomas Gomart est chercheur associé à l'IFRI (Institut français des relations internationales) chargé des questions russes et chargé de cours à l'Université Panthéon-Sorbonne (Paris I). Il est lauréat de la bourse Lavoisier du ministère des Affaires étrangères. Il a été invité à Moscou par le MGIMO (Institut d'Etat des relations internationales de Moscou) en 2001.

Bibliographie :

  • «Les rapports franco-russes vus de Moscou», Notes de l'IFRI, n°41, juin 2002
  • «La relation bilatérale: un genre de l'histoire des relations internationales», Matériaux pour l'histoire de notre temps, n°65-66, janvier-juin 2002
  • «Double détente : les relations franco-soviétiques de1958 à 1964», Paris I, thèse sous la direction de Robert Frank, 2002, 750 p.