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Aymeric Chauprade : «La Chine est l'objet central de la géopolitique américaine»
Septembre 2002 - Propos recueillis par Dimitri Beck

Après la stratégie de containment de l'ex-URSS, c'est au tour de la Chine d'être dans le collimateur des Etats-Unis. D'après Aymeric Chauprade, directeur des cours de géopolitique au Collège Interarmées de Défense (École de Guerre) et auteur de "Géopolitique, Constantes et changements dans l'histoire" (Edition Ellipse), le choc des attentats du 11 septembre 2001 est l'évènement prétexte pour Washington, "gendarme du monde" de fait, de mettre enfin en place sa nouvelle stratégie globale. Elle passe à la fois par une redéfinition de sa politique moyen-orientale et par l'endiguement du géant chinois. La règle de l'Oncle Sam du " business as ususal " s'exprime par une politique de la canonnière des temps modernes. L'actuel profond déséquilibre de répartition de puissance à travers le monde fait craindre à Aymeric Chauprade une recrudescence du terrorisme transnational, en réaction à l'impérialisme américain. Entretien exclusif pour Cyberscopie.

La Chine dans la ligne de mire des Etats-Unis : la politique de la canonnière

Cyberscopie. - Peut-on parler de nouvel ordre mondial post 11-septembre ?
Aymeric Chauprade. - «L'événement du 11/09 ne fonde pas un nouvel ordre mondial. Il précipite plutôt un certain nombre de dynamiques géopolitiques en cours depuis la fin de la guerre froide russo-américaine. Les Etats-Unis ont engagé depuis à peu près dix ans une stratégie globale dans laquelle je vois se dessiner une certaine bipolarité entre les Etats-Unis et la Chine.»

Pourquoi la Chine ?

A. Chauprade. - «La Chine, c'est 1,4 milliard de personnes. Cette masse énorme reste encore à l'abri du capitalisme mondial. Les Etats-Unis veulent décloisonner la Chine comme ils l'ont fait en 1945 avec l'Europe occidentale en mettant en place tous les instruments du libre-échange, en poussant les Européens à s'ouvrir aux excédents industriels américains, etc. Décloisonner, profiter des avantages comparatifs qui sont les leurs, et donc investir toutes les zones économiques, c'est ça la stratégie américaine.»

Quels sont les principaux axes de cette stratégie américaine ?

A. Chauprade. - « Le premier est de contrôler l'approvisionnement énergétique de la croissance asiatique. L'Asie consomme de plus en plus de pétrole. Son taux de croissance s'est élevé et sa dépendance par rapport au Moyen-Orient augmente. Pour les Etats-Unis, avoir la main-mise sur cette région, c'est détenir la pompe à essence de l'Asie et par conséquent la demande énergétique de la Chine. Le deuxième axe américain repose sur la formation d'un réseau d'alliances serré autour de la Chine. De la même façon que les Etats-Unis avaient endigué la Russie soviétique pendant la guerre froide. C'était le containment [ndlr : doctrine formulée par George F. Kennan et appliquée par Truman à partir de juillet 1947 pour contenir l'influence soviétique].»

Quels pays sont directement concernés par cette politique d'endiguement de la Chine ?

A. Chauprade. - «Le réseau d'alliés autour de la Chine comprend évidemment les alliés actuels, le Japon, la Corée du Sud, Taiwan et quelques autres pays du Sud-Est asiatique. De plus, un rapprochement avec l'Inde est en train de s'esquisser. Il y a également le fait de provoquer la réunification de la Corée par le Sud et de se rapprocher de la Russie. La Russie pourrait jouer demain, à mon sens, le même rôle que la Chine jouait contre la Russie soviétique hier, c'est-à-dire une sorte d'allié de contrepoids des Etats-Unis tout en ayant son propre jeu face à la Chine.»

Comment le choc du 11 /09 et ses conséquences s'articulent au sein de la stratégie globale américaine ?

A. Chauprade. - «Les Etats-Unis ont pris pied en Asie centrale beaucoup plus qu'ils n'y étaient avant le 11/09. Ils ont donc, d'une certaine manière, couper la route des sources d'énergies de la Caspienne à la Chine et le projet d'oléoduc chinois. Ils privent ainsi la Chine d'une source d'apprivoisement complémentaire à celle du Moyen-Orient. La deuxième conséquence, c'est le bouclier antimissile. Les Etats-Unis ont fait passé comme une lettre à la poste la rupture de l'équilibre de la dissuasion nucléaire stratégique. Or, la seule puissance nucléaire visée par ce bouclier antimissile, ce n'est pas la Russie qui, quantitativement, peut percer le bouclier par son nombre de têtes nucléaires, mais la Chine qui n'en a qu'une vingtaine. La Chine est donc la seule puissance qui verra son potentiel de dissuasion nucléaire affaibli, voire dévalorisé, d'ici une dizaine d'années lorsque le projet antimissile sera réalisé. Par ailleurs, ce bouclier antimissile devrait être proposé à Taiwan.»

La stratégie globale américaine, " business as usual "

Comment les objectifs géopolitiques américains peuvent-ils se conjuguer avec le nouveau contexte actuel post-11/09 ?

A. Chauprade. - «Ce contexte est favorable aux Etats-Unis dans la poursuite de leurs objectifs géopolitiques. Derrière la lutte contre un ennemi à la fois réel et invisible, qui est Al-Qaida, il leur permet de poser le pied géographiquement dans les zones qui les intéressent. Des géopoliticiens américains dont Christopher Layne, qui est un des chefs de file de l'école néo-réaliste américaine, craignent un jour une alliance entre la Chine et l'islamisme radical qui prendrait possession d'un certain nombre de zones déshéritées du monde arabe où l'on trouve des masses arabes extrêmement miséreuses comme en Egypte. En Arabie Saoudite aujourd'hui par exemple, il y a une poussée face à un régime jugé corrompu et pro-américain. Rien ne dit que le fameux pacte Quincy contracté entre Roosevelt et le Roi Séoud en 1945 qui durait 60 ans [ndlr : accord sur l'exploitation du pétrole en Arabie Saoudite par des compagnies américaines], qui arrive à échéance en 2005, sera reconduit, car rien ne dit que l'Arabie sera encore Saoudite dans trois ou quatre ans.»

Le 11/09 n'offre-t-il pas aux Etats-Unis un moyen d'action derrière le paravent de la lutte contre le terrorisme international et l'islamisme ?

A. Chauprade. - «Les Etats-Unis étaient finalement assez diminué pour mettre en application leur stratégie avant le 11/09 par les limites qu'impose le droit international. A partir du moment où les Etats-Unis ont un ennemi invisible géographiquement par définition, ils peuvent le situer à peu près où cela les arrange. Par conséquent, au prétexte de réduire cet ennemi, intervenir sur des théâtres géographiques qui les intéressent d'un point de vue géopolitique. Je pense à l'Irak en particulier.»

Comme il y a eu une conférence des non alignés à Bandung en 1955, y-a-t-il une possibilité de voir surgir un nouveau pôle de non alignés contre les Etats-Unis ?

A. Chauprade. - «Un phénomène de non-alignement peut émerger, mais cela risque d'être difficile pour certains pays de s'exprimer explicitement contre la super puissance américaine. Dès le 11/09, le président Bush a fait en sorte que cela ne puisse pas se faire puisqu'il a déclaré : " tous ceux qui ne sont pas avec nous sont contre nous ". Pendant la guerre froide, les non-alignés étaient assimilés au bloc soviétique. De la même manière, aujourd'hui, tout pays qui traîne un peu du pied dans la réalisation des objectifs américains, est immédiatement stigmatisé et traité de complice du terrorisme. C'est peut-être très simpliste, mais au service explicite de la cause américaine, cela fonctionne.»

La règle du " business as usual " n'est-elle pas au fond le leitmotiv américain ?

A. Chauprade. - «Il faut regarder l'histoire sur le long terme. A chaque fois qu'il y a eu un empire mondialisateur, comme les Etats-Unis le sont aujourd'hui, qui ouvrait et décloisonnait le monde à son profit, il n'y avait jamais de limites. L'idée était toujours de casser le pays qui résistait et qui restait fermé à la prise en main des intérêts capitalistiques. La Chine a connu cela à l'époque des " traités inégaux " [ndlr : ouverture contrainte de plusieurs ports chinois au commerce occidental à partir de 1842] où elle a été complètement phagocytée du point de vue économique par les partages entre Européens, Japonais, Russes, etc. Aujourd'hui, le capitalisme américain souhaite ouvrir de nouveaux marchés, c'est la politique de la canonnière.»

C'est donc une politique clairement offensive ?

A. Chauprade. -
«Il faut quand même se poser la question. Les Etats-Unis tiennent toujours un discours défensif se présentant comme étant sans cesse agressés. Mais leur budget militaire est supérieur à la somme de tous les budgets du monde en terme militaire. Cela indique tout de même une volonté d'impérialisme fort. La politique étrangère américaine est aussi gouvernée par un certain nombre de lobbies très puissants comme le lobby militaro-industriel, celui des pétroliers et sur le volet israélien, il y a aussi le lobby juif qui pèse beaucoup. Ces différents groupes d'intérêts agissent de manière à faire en sorte que le bien commun américain soit l'addition de tous ces biens particuliers.»

Les faucons du président américain sont-ils prêts au leadership mondial même s'ils se disent parfois réticents à être le "gendarme du monde" ?

A. Chauprade. - «Ils le sont de fait. Leur potentiel militaire, leur présence mondial, leur nombres de sous-marins, de bateaux, de têtes nucléaires et autres engins, montrent très bien qu'ils utilisent la politique de la canonnière parallèlement à leurs appétits économiques. Il y a à la fois la conjugaison d'intérêts géopolitiques et ce qu'il faut lire dans la littérature stratégique américaine. On voit très bien que la Chine est alors l'objet principal de leur obsession. En recomposant l'ensemble, on constate que la stratégie globale engagée par les Etats-Unis est de contrer l'émergence de ce géant. J'étais en Chine récemment et j'ai pu découvrir un pays au potentiel extraordinaire qui se développe à la vitesse grand V et qui peut, à terme, remettre en question l'hégémonie américaine en Asie pacifique et, par conséquent, dans le monde.»

L'Europe n'a-t-elle pas son mot à dire pour ne pas perdre sa souveraineté face à l'empire américain ?

A. Chauprade. -
«L'Europe est peut-être aujourd'hui une réalité économique, mais elle n'est pas encore une réalité géopolitique en terme d'indépendance stratégique. Il y a des traditions et des choix de politiques étrangères qui sont tels que pour l'instant on n'avance pas vers une indépendance stratégique de l'Europe. Vous avez tout de même aujourd'hui une majorité de pays de l'Union européenne (UE) et plus encore de l'UE élargie à 27 pays, qui souhaite un bloc euro-américain plutôt qu'une Europe stratégique indépendante. Les politiques étrangères de l'Italie, du Royaume-Uni bien-sûr de l'Allemagne pour l'instant, sont extrêmement alignés sur les positions américaines. Si l'on regarde l'élargissement de l'UE vers les pays d'Europe centrale, le phénomène est encore plus marqué que ce soit la Pologne, la Hongrie, demain peut-être les pays Baltes, mais aussi d'autres petits pays. Ils ont la trouille depuis des siècles de l'Allemagne et de la Russie. Pour cela, ils pensent que le parapluie américain peut leur convenir. Je crains que l'on s'achemine vers un alignement fort de l'idée européenne sur celle des Etats-Unis.»

Les Etats-Unis versus " l'axe du mal " : la pax americana par la force

La dichotomie faite entre les " bons " Etats et ceux " hors-la-loi " par Bush Junior n'est-elle pas trop simpliste ?

A. Chauprade. - «Justement, cette dichotomie est voulue. Le manichéisme des discours et l'argument des droits de l'homme sont aussi un instrument géopolitique. Ils ont servi assez efficacement contre la Russie soviétique. Ils pourraient tout à fait servir demain contre la Chine. On peut imaginer à l'avenir une montée en puissance des arguments de diabolisation de la Chine sur les questions de liberté religieuse, comme la secte Falungong [ndlr : officiellement interdite par le gouvernement chinois], sur l'argument des droits de l'homme, sur le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes avec les Ouighours, le Tibet… Tous ces éléments peuvent être à terme utilisés pour augmenter leur capacité d'ingérence en Chine et briser l'unité intérieure du pays afin qu'il ouvre son marché au capitalisme américain.»

C'est diviser pour régner…
A. Chauprade. - «Les Etats-Unis ont déjà fait de la Corée du Nord, de l'Irak et de l'Iran, " l'axe du mal ". Trois pays dont ils veulent s'emparer géopolitiquement afin de les faire rentrer dans leur réseau d'alliés périphériques.»

Le discours de l'administration américaine sur " l'axe du mal " n'est-il pas manichéen ?

A. Chauprade. - « Il y a beaucoup de mauvaise foi dans le discours américain du " bien contre le mal "… Je ne veux pas trop rentrer dans le jugement de valeur, parce qu'au fond beaucoup d'Etats du monde mènent des realpolitiks [ndlr : Stratégie politique qui ne s'embarrasse pas de considérations morales]. Il y a aussi beaucoup de cynisme dans la politique russe, indienne, israélienne… Et au fond chez les Américains, ça se voit beaucoup plus parce qu'ils sont très puissants et sont présents partout.»

Pourtant, l'attitude des Etats-Unis semble un peu puérile ?

A. Chauprade. -
«C'est puéril dans la médiatisation. Et je vais être plus sévère. Il y a des commentateurs dans les pays occidentaux qui émanent d'institutions que l'on appelle des think tanks [ndlr : groupes de réflexions]. Certains francophones sont d'apparence française et reflètent la pensée stratégique américaine. Ils reprennent exactement la stratégie de stigmatisation des ennemis des Etats-Unis. Il va falloir que l'on arrive de plus en plus à décrypter ces discours pour voir quels sont les intérêts des uns et des autres.»

Rien n'est fait par hasard…

A. Chauprade. - «Les Etats-Unis diabolisent leurs adversaires et il y aurait beaucoup à dire sur leur propre façon d'agir. Ils ont aussi beaucoup agi sur l'événement prétexte dans l'histoire. Si l'on prend en 1898 l'explosion du croiseur Maine [ndlr : en rade de la Havane, Cuba], il a été le prétexte de la guerre contre l'Espagne. En 1964, l'explosion suspecte de deux croiseurs américains dans la baie du Tonkin fut celui de la guerre contre le Vietnam. Il y a souvent un événement important qui va dans la foulée servir aux Etats-Unis à déclencher la réalisation d'un programme d'intérêts géopolitiques qu'ils poursuivaient depuis un certain temps déjà. En cela, les attentats du 11/09 sont clairement en train de devenir un événement prétexte.»

La Russie : de l'ennemi d'hier à l'allié d'aujourd'hui

Comment expliquer le rapprochement entre les Américains et les Russes ?

A. Chauprade. - « Cela correspond aux ambitions de Washington qui sont de construire un vaste bloc euro-atlantique de l'OTAN qui comprendrait la Russie avec sont intégration au sein de l'OTAN. Je pense que la Russie va accepter de jouer le jeu du vaste projet géopolitique américain, ce vaste bloc euro-atlantique, qui va projeter les frontières de l'OTAN jusqu'à la Chine.»

Quel est l'intérêt de la Russie à faire le dos rond face à la stratégie des Etats-Unis ?

A. Chauprade. - « Le rapprochement de la Russie de Poutine vis-à-vis des Etats-Unis est probablement tactique. Il y a un partage de fait entre Russes et Américains dans la zone d'Asie centrale. Les Russes se désintéressent du groupe de Shanghai [ndlr : créé en 1996 par le Kazakhstan, la Chine, le Kirghizistan, la Russie et le Tadjikistan pour la lutte antiterroriste contre le fondamentalisme islamiste, le trafic d'armes et de drogue] pour se tourner de plus en plus clairement vers les Etats-Unis. Je ne dis pas que la Russie est vassalisée. Elle joue pour l'instant la carte de l'Ouest pour des raisons de reconstruction, de consolidation de son étranger proche et de développement économique. En terme stratégique, la Russie choisit plutôt les Etats-Unis que la Chine, mais je ne sais pas pour combien de temps.»

Résurgence du terrorisme : David contre Goliath

Comment expliquer la résurgence du terrorisme international, après une brève accalmie à la fin du XXe siècle ?


A. Chauprade. - «Cela s'explique par une répartition inégale de puissance. A partir du moment où les rapports de force entre Etats sont extrêmement inégaux, les plus faibles ne peuvent pas réagir explicitement et frontalement contre les plus forts. Fatalement, les réactions vont se faire de façon souterraine, à travers des mouvements transnationaux, non visibles, qui vont venir frapper et blesser les puissants. Ce n'est pas un phénomène nouveau en soit dans l'histoire. Le très puissant califat sunnite a connu le terrorisme des " haschischins " [ndlr : secte née au XIe siècle au Moyen-Orient. Le mot haschischin, transcrit de l'arabe haschisch, " herbe ", et haschîschi, au pluriel haschîschiyyîn, " ceux qui consomment du haschisch " -, a donné en français le mot " assassin "]. Ces réactions de terrorisme, liées à la frustration, viennent contester la toute puissance d'un pouvoir sur des régions géographiques. Le discours du kamikaze repose sur une logique jusqu'au-boutiste, du désespoir, qui est en fait celle de celui qui a un minimum de puissance entre les mains et qui va utiliser sa propre vie pour la montrer.»

La fin justifie les moyens…

A. Chauprade. - «En tous les cas, on va vers plus de terrorisme à cause de cette absence d'équilibre du monde. Les relations entre les Etats vont être normalement plus stabilisées du fait même de l'inégalité de puissance. Un certain nombre de gouvernements de pays du Sud sera contrôlé directement par les Etats-Unis. Il n'y aura pas de conflit ouvert entre ces Etats et les Etats-Unis. Mais on risque de voir se développer le discours d'hommes, comme par exemple Ben Laden qui, en reprochant aux Etats-Unis d'avoir installé en Arabie saoudite, sur la terre sainte, un pouvoir corrompu, et fait venir des G.I.'s, etc., vont revendiquer l'intérêt de la défense nationale de leur pays.»

Quelle est la frontière entre des actes de terrorisme et la guerre elle-même ?

A. Chauprade. - «La notion de terrorisme est très subjective. Elle est objective dans les dégâts qu'elle fait. Elle détruit et touche des innocents. Mais elle est subjective parce que l'on peut parler dans les bombardements d'Etat, de terrorisme d'Etat quand il y a des victimes civiles. Le débat existe aujourd'hui. Les anti-américains et les pro-israéliens et américains, c'est-à-dire les terroristes d'un côté et les terroristes d'Etat de l'autre, se renvoient les mots à la figure. La guerre a diverses formes. J'ai du mal à rentrer dans ce débat et à trancher parce que je considère, pour avoir vu les effets sur place, que concrètement une bombe lâchée d'un avion au cœur d'une réunion familiale a le même résultat qu'une bombe explosée par un kamikaze. D'un côté, on appelle ça " dégâts collatéraux ", de l'autre, le dégât est explicitement voulu.»

Moyen-Orient : une Palestine en peau de chagrin et le cas irakien

L'issue du conflit au Proche-Orient est-il l'antichambre d'un nouvel ordre mondial ?

A. Chauprade. - «Je crois qu'au Proche-Orient et plus largement au Moyen-Orient pour les Américains, il y a plusieurs priorités. Les destins d'Israël et des Etats-Unis sont très liés. C'est l'une des priorités à mon sens des Etats-Unis de protéger la géopolitique israélienne. Ils la protègent dans leur volonté de ne pas voir émerger un Etat palestinien. Le deuxième axe est de faire en sorte que le monde arabe ne s'unifie pas. Sinon cela risque de poser la question de la spécificité et de l'exception d'Israël au cœur de cette géographie arabe.»

Quelle est la stratégie américaine à venir dans cette région ?

A. Chauprade. - «Les Etats-Unis ne sont pas si aveugles qu'on le dit. Ils cherchent par tous les moyens à recomposer les alliances en leur faveur et à renverser les régimes de manière à repositionner l'Irak favorablement de leur point de vue, c'est-à-dire en vue d'y installer un régime pro-américain de manière à prendre parallèlement le contrôle de l'approvisionnement énergétique à partir de ce pays. En 1955, les Etats-Unis avaient crée le pacte de Bagdad, qui comprenait l'Irak, l'Iran, le Pakistan et la Turquie. Il avait pour objectif d'encercler l'expansion vers le Sud de la Russie soviétique. Les Américains, c'est le pari que je fais ou en tout cas l'intention que je leur prête, souhaitent, d'une certaine manière, recréer ce pacte de Bagdad. Ils voient bien que des alliés actuels comme l'Arabie saoudite et l'Egypte sont extrêmement travaillés par l'islamisme sunnite et qu'à terme ils risquent de les perdre. En revanche, si les Etats-Unis reprenaient pieds dans des pays beaucoup plus laïcs de tradition comme l'Irak, voire comme l'Iran avec un échec possible de la révolution islamique chiite et une normalisation des relations entre Washington et Téhéran. Ce nouveau pacte de Bagdad serait un formidable outil de puissance conjugué à la Russie contre la Chine.»

Il pourrait donc y avoir pour vous une importante redéfinition stratégique américaine dans le monde arabe ?

A. Chauprade. - «Elle consisterait à reprendre le contrôle de pays de traditions laïques que sont l'Irak et la Syrie et d'abandonner l'alliance avec l'islamisme sunnite qui a duré pendant toute la guerre froide russo-soviétique. Ce qui veut dire que les pays les plus travaillés par l'islamisme aujourd'hui à cause du désespoir, comme la Palestine, l'Egypte et l'Arabie Saoudite, pourraient à terme quitter l'orbite américaine. D'autant plus que l'Egypte coûte très cher aux Etats-Unis. Son aide est plus importante encore que celle versée à Israël.»

On est donc loin d'une solution pacifique à la guerre israélo-palestinienne ?

A. Chauprade. - «Si l'on regarde la géopolitique régionale, on constate une progression territoriale israélienne depuis la création d'Israël en 1948. Cette progression correspond aux objectifs régulièrement réaffirmés chez les Sionistes de gauche et de droite. Je pense que l'Etat d'Israël de 1948 était un proto-Etat, un Etat projet, et que Israël cherche à achever cet Etat dans le cadre des frontières de la Palestine géographique. La Cisjordanie, la Judée-Samarie du point de vue israélien, c'est l'Israël biblique. Si l'on en revient à ce paradoxe, cela explique beaucoup de choses sur la situation actuelle.»

Comment voyez-vous l'avenir de la région ?

A. Chauprade. - «Je suis très pessimiste sur la possibilité de voir émerger à terme un Etat palestinien. Si vraiment les Etats-Unis en avaient voulu un, ils auraient pu l'imposer à leur allié israélien qui dépend d'eux pour parti économique et pour parti militaire. C'est ce qui me fait penser qu'il y a depuis longtemps une stratégie d'évincement de toute la partie palestinienne qui était celle du virage d'Arafat, même si elle acceptait un abandon des objectifs de 1947 en échange de la création d'un Etat palestinien au profit de l'émergence des radicaux qui ne seront de toute façon jamais appuyés par personne compte tenu du rapport de force. Et c'est ce qui me fait penser que d'ici moins de cinq ans, il pourrait y avoir des islamistes au pouvoir chez les Palestiniens. C'est-à-dire que les Palestiniens s'en seront remis aux islamistes.»

L'Emergence de " zones grises " et les guerres de demain

Le tournant du XXe siècle a été celui du déclin des Empires, ottoman, britannique, français… Celui du XXIe siècle ne pourrait-il pas être celui des Etats nations et voir l'émergence de micro-structures ?

A. Chauprade. - «Je suis très adepte du temps long, et si l'on regarde les constructions politiques depuis l'Antiquité il n'y a toujours que deux grandes formes de constructions politiques, l'Etat nation ou l'empire cosmopolite avec la construction impériale extensive. L'histoire n'est faite que d'effondrement et de reconstruction d'empires et d'Etats nation. Il y a une grande continuité dans l'histoire des peuples et l'Etat reste la forme essentielle d'indépendance et de liberté pour les peuples. Les peuples cherchent à s'incarner dans les Etats. La preuve c'est qu'il y a encore beaucoup de luttes de libération que ce soit chez les Palestiniens ou les Kurdes pour arriver à un Etat nation. Pour eux, il faut acquérir un Etat.»

Quel est l'élément perturbateur qui a tendance à affaiblir certains Etats-nations ?

A. Chauprade. - «C'est la profonde inégalité de répartition de puissance. Elle n'a jamais été aussi importante. Le sentiment que les souverainetés n'existent pas face à de tel pouvoir comme les Etats-Unis. Pourtant elles existent. D'autre part, en Europe, nous cherchons nous-mêmes à dépasser la notion de souveraineté dans le cadre de l'expérience européenne. Or, ce n'est pas le cas dans le reste du monde. Les constructions en Amérique latine et en Asie du Sud-Est sont des rapprochements économiques dans un cadre souverain absolu. Il n'y a pas de partage de souveraineté, il y a même des contentieux géopolitiques importants.»

Le déséquilibre de distribution de puissance est-il un effet secondaire de la mondialisation ?

A. Chauprade. - «Le phénomène de mondialisation par essence n'est pas récent même s'il en présente des caractères nouveaux. Il y a eu dans l'histoire du monde, des phases successives de mondialisation. Aujourd'hui, le phénomène est encore plus marqué par les progrès techniques ; la mondialisation est forcément plus accélérée, plus forte et plus absolue qu'elle ne l'était dans la Méditerranée phénicienne. Mais elle ne tombe pas du ciel. Elle est aussi l'expression de la puissance d'un Etat en général, d'un peuple ou d'une coalition de peuples au détriment des autres en général. C'est donc une dynamique d'inégalités de puissance et d'affrontements.»

Comment expliquer le retour des nationalismes en Europe comme par exemple en France ?

A. Chauprade. - «Je crois que ces expressions nationalistes sont un peu la poussée allergique d'un organisme qui absorbe trop de puissances étrangères. Un Etat comme la France a une tradition très ancienne de politique étrangère, de singularité ; on parle " d'exception française ".. Je pense que toute une partie de la population, au-delà des problèmes intérieurs comme l'insécurité, vit mal l'inféodation ou l'alignement. Depuis 1990 et la guerre du Golfe, la France s'est globalement alignée sur toutes les options américaines. Elle a suivi les Etats-Unis dans les principales transformations géopolitiques du monde. Et quoiqu'on en dise des connaissances en relations internationales par la population française, je crois que cela joue. En France, mais aussi dans d'autres pays. Le nationalisme n'est que l'éternelle réaction face à un déséquilibre de puissance important.»

Il y a également le retour du fait religieux ?

A. Chauprade. - «Effectivement, il y a le nationalisme au sens de l'indépendance d'un peuple mais il y a également le nationalisme identitaire au sens de l'identité ethnique, religieuse, de la non acceptation de la différence ou qu'il y en a trop…»

C'est d'ailleurs un problème que rencontrent les Etats-Unis sur leur propre sol avec des sectes réformatrices, chrétiennes en particulier, qui ont tendance à contester le gouvernement ?

A. Chauprade. - «Aux Etats-Unis, le phénomène est lié à la construction même du pays, de la puissance du fait messianique et religieux qui fait qu'il y a toujours des sociétés sectaires aux Etats-Unis qui considèrent en quelque sorte qu'elles sont les dépositaires de la mission divine des Etats-Unis. Elles sont toujours là pour rappeler au gouvernement qu'il est en train de s'éloigner de cette mission eschatologique. L'Amérique est une nation extrêmement religieuse dans ses fondements et dans sa façon de justifier sa propre politique étrangère.»

Plus généralement, quelles seront, selon vous, les causes des guerres de demain à travers le monde ?

A. Chauprade. - «On retrouve toujours les mêmes facteurs. Les questions de géographie physique viennent s'additionner aux facteurs de géographie identitaire et humaine comme les conflits ethniques, les facteurs religieux, ainsi qu'aux questions de géographie des ressources comme l'eau, le pétrole… Si vous conjuguez ces réalités qui sont la distribution des données géographiques avec les inégalités de puissances, le champ de force qui existe entre les différents peuples et identités, vous pouvez aboutir à des guerres. Comme ces champs de force sont toujours plus intenses puisqu'il y a des inégalités de puissances croissantes, les risques de guerres sont donc accrus.»

L'histoire se répète en somme…

A. Chauprade. - «Si les causes ne changent pas, il y a tout de même une petite prééminence pour le facteur transnational justement parce lorsque l'on arrive à un degré d'inégalité de puissance aussi important entre les Etats. Il peut y avoir déplacement des conflits inter-étatiques vers le conflit entre le transnational contre les Etats, le transnational étant en quelque sorte l'instrument dévié de la lutte entre les Etats eux-mêmes. Parce que le terrorisme déconnecté des Etats n'a jamais existé. En permanence, il y a, d'un point de vue logistique et des services secrets, des Etats derrière le terrorisme quel qu'il soit.»

On y retrouve par exemple les Etats-Unis…

A. Chauprade. - «En effet, l'islamisme a bu au sein des Etats-Unis pendant la guerre froide. D'autre part, Israël n'a pas toujours été très clair dans l'installation ou la réinstallation du Hamas en Cisjordanie pour faire contre-poids justement à l'Autorité palestinienne. Je vous renvoie pour cela au travail de Jean-François Legrain du CNRS qui a prouvé les liens très forts entre le Hamas et les services israéliens autour de 1994.»

C'est la raison pour laquelle les Etats-Unis soupçonnent aujourd'hui certains Etats de soutenir l'organisation Al-Qaida ?

A. Chauprade. - « C'est là où s'arrête mon expertise. Franchement, je ne sais pas ce qu'est Al-Qaida. C'est la première fois que l'on a à faire à une organisation dans la nébuleuse islamiste. En général, les groupes terroristes ont un nom bien précis, codifié qui fait référence à un combat défini. Là, on a quelque chose qui s'appelle " l'Organisation ". Cela ressemble vraiment à un nom de film de James Bond. On sait qu'il y a Ben Laden ; mais pour comprendre qui manipule qui et quelles sont les connexions, c'est beaucoup plus complexe. C'est vrai que je trouve cela particulièrement étrange et que l'on n'a pas encore le recul suffisant pour être en tout cas aussi affirmatif aujourd'hui que le sont les médias.»

La prolifération nucléaire, bactériologique et chimique

L'acquisition de l'arme nucléaire par d'autres pays, comme récemment l'Inde et le Pakistan, redéfinie-t-il la donne sur l'échiquier mondial ?

A. Chauprade. - «Acquérir la capacité de dissuasion nucléaire pour un Etat, c'était le cas pour la France, est un outil de sanctuarisation, d'indépendance stratégique. Il est clair que des Etats comme l'Irak et l'Iran voulaient le nucléaire, parce qu'ils estimaient qu'à partir du moment où ils menaient une politique d'indépendance refusant l'absorption dans les intérêts américains, il fallait le nucléaire pour rester tranquille chez soi.»

C'est le pouvoir de dire non…

A. Chauprade. - «Et ce n'est pas, comme on l'entend dire parfois, " un Etat va acquérir l'arme nucléaire pour attaquer ! ". Un Etat a une base géographique, à partir du moment où il attaque avec son arme nucléaire, il disparaît dans la foulée. En revanche, le danger nucléaire existe du point de vue transnational parce que, de fait, il n'y a pas de territoire géographique sur lequel on puisse porter les représailles. Mais un Etat comme l'Irak ou l'Iran s'il veut posséder l'arme nucléaire, ce n'est pas plus insolite que l'Inde ou le Pakistan. Quant au discours américain qui est de dire que ces pays n'ont pas la rationalité occidentale et qu'ils peuvent utiliser l'arme atomique, on peut répondre aux Etats-Unis que le seul Etat au monde qui l'ait utilisé jusqu'à présent, c'est eux-mêmes.»

Les craintes des armes biologiques et chimiques et du bioterrorisme sont-t-elles justifiées ?

A. Chauprade. - «La France à raison d'essayer d'éradiquer ces armes. Parce qu'elles sont beaucoup moins contrôlables que le nucléaire. Elles sont tout aussi abominables, même si dans l'horreur, il n'y a pas de hiérarchie. Mais surtout, elles rentrent plus dans la catégorie de la nuisance que dans celle de la dissuasion stratégique. Une bonne force de dissuasion nucléaire doit suffire à un Etat qui ne veut de mal à personne. Il n'y a pas de raison de développer du chimique et du bactériologique. D'où les efforts de la France pour réduire ces armements dans le monde, mais les Etats-Unis sapent ces efforts. Par exemple, tout récemment, ils ont fait tomber la convention sur la limitation des armes bactériologiques.»

Ce qui encouragent d'autant plus certains pays à s'en procurer ?

A. Chauprade. - «C'est l'arme du pauvre puisqu'en fait les pays comme l'Egypte, la Syrie ou l'Algérie n'ont pas signé ces conventions parce qu'elles n'avaient pas l'arme atomique. Elles rétorquent au club nucléaire que comme elles ne disposent pas de l'arme atomique, elles ont l'arme du pauvre qu'elles considèrent elles-mêmes comme une arme de dissuasion. Pour le Moyen-Orient, l'idéal, c'est d'ailleurs la position officielle de l'Irak, est la dénucléarisation totale de la région y compris Israël et l'empêchement de l'Iran à détenir l'arme atomique. On fait des reproches à l'Irak, dont le niveau est redescendu presque à zéro sur le nucléaire, mais son voisin iranien progresse à une vitesse grand V sur ce dossier. La dénucléarisation serait effectivement peut-être l'attitude la plus sage. Mais combien de temps un petit club réservé pourra-t-il empêcher d'autres Etats d'accéder à cela. D'autant plus que cette question rejoint celle plus complexe des choix énergétiques. Si l'on veut lutter contre la pollution, les effets de serre, etc., il faut s'attaquer aux hydrocarbures et, à terme, il faudra développer du nucléaire civil très propre. Et le nucléaire civil bien contrôler débouche sur du nucléaire militaire. Il ne faut pas se leurrer, on n'empêchera pas un certain nombre d'Etats d'aller vers le nucléaire.»

Y-a-t-il un risque que des organisations ou des groupes dits " terroristes " puissent se procurer et utiliser des armes chimiques et bactériologiques ?

A. Chauprade. - «Même si je ne suis pas spécialiste de ce point précis, ce que je peux vous répondre, c'est qu'il y a un risque sur les bombes radiologiques, chimiques et bactériologiques. Des puissances transnationales ont pu en acquérir au moment de la décomposition de l'URSS ou à travers des liens douteux avec des services secrets américains par exemple, car je rappelle que la souche de l'anthrax sortait d'un laboratoire américain. Leur utilisation, m'a t-on dit, n'est pas facile mais il y a toujours un risque. Il faut toujours partir du principe qu'une technique, cela se maîtrise un jour l'autre.»

D'autant plus avec la fuite des cerveaux depuis la fin de l'URSS…

A. Chauprade. - «Il y a eu énormément de scientifiques qui sont formés et qui n'ont pas nécessairement beaucoup de scrupules et qui peuvent être récupérés. En même temps, il faut aussi se méfier de l'instrumentalisation du risque dont les Américains sont assez spécialistes. Sous le prétexte du risque, il ne faut pas les suivre n'importe où.»

Récemment, les Etats-Unis viennent de créer un commandement de l'espace. La maîtrise de l'espace est-elle la clef de la puissance au XXIe siècle ?

A. Chauprade. - «Du point de vue informationnel, maîtriser l'espace, c'est maîtriser l'information. Et maîtriser l'information, c'est gagner les guerres de demain…»

Propos recueillis par Dimitri Beck

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L'auteur

Docteur en science politique, Aymeric Chauprade enseigne la géopolitique à l'Université de Paris-I Panthéon - Sorbonne. Il est également directeur des cours de géopolitique au Collège Interarmées de Défense (École de Guerre) et chercheur à l'Académie Internationale de géopolitique. Il s'occupe aussi en tant que directeur d'une collection aux éditions Ellipses. Aymeric Chauprade est aujourd'hui l'un des meilleurs spécialistes de la géopolitique contemporaine.

Bibliographie :

  • Géopolitique, Constantes et changements dans l'histoire, Ellipses, 2001
  • Dictionnaire de géopolitique, en collaboration avec François Thual, Ellipses, 2e édition, 1999
  • Beyrouth éternel, Asa éditions, 1997
  • L'espace économique francophone, Ellipses, 1996
  • Histoires d'Égypte, Les Belles Lettres, 1996