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Balouchistan, une poudrière mal éteinte
Septembre 2006 - Julien Nessi

Au Pakistan, il n'y a pas que les zones tribales pachtounes, sanctuaires des talibans afghans, qui posent problème et connaissent un regain de tensions. Province frontalière de l'Afghanistan et de l'Iran, le Balouchistan est en proie depuis 2004 à une résurgence du mouvement nationaliste baloutche. Retour sur un conflit de basse intensité aux enjeux multiples.

" La situation au Balouchistan est devenue explosive : attaques contre les infrastructures et les moyens de communication, sabotages de gazoduc, attentats à l'explosif et embuscades visant les forces de sécurité (…) Le gouvernement a choisi l'option militaire et accusé les pays voisins de soutenir l'insurrection dans cette province qui a retrouvé son importance géostratégique depuis l'intervention américaine en Afghanistan ", explique Mariam Abou Zahab, spécialiste du Pakistan (1). Très peu connue, isolée et à l'écart de projecteurs médiatiques, cette région pakistanaise est pourtant la proie d'une escalade de violence permanente entre l'Armée de Libération du Balouchistan (BLA, Balouchistan Liberation Army) et les autorités centrales d'Islamabad. La mort récente d'un chef rebelle nationaliste Balouchte, Nawab Akbar Khan Bugti, tué fin août lors de combats avec les forces gouvernementales, n'a fait qu'envenimer la situation sur le terrain.

A l'origine de ce conflit dit de " basse intensité " se croisent de multiples enjeux (politique, économique, géostragégique). Depuis la création du Pakistan en 1947, pas moins de trois guerres ont opposé les Balouchtes nationalistes aux Pakistanais. Peuple d'éleveurs nomades iraniens, venus autrefois des bords de la mer Caspienne, les Balouchtes revendiquent une plus large autonomie politique, et surtout, une meilleure redistribution des richesses tirées de ses sous-sols riches en matières premières (gaz, charbon, uranium, zinc, fer, cuivre). La province concentre près de 20% des ressources minières, principalement dans la région de Sui, et constitue une zone de transit géostratégique pour l'acheminement du gaz et du pétrole en provenance d'Asie centrale. Le Balouchistan est aussi la plus grande province du Pakistan, occupant plus de 40% du territoire (347 000 km2 sur 800 000 km2) et reste peu peuplée (seulement 7,5 sur 157 millions d'habitants !).

Pourtant, malgré ses atouts, le Balouchistan est la région la plus pauvre et la moins développée du Pakistan. Elle vit dans un état de sous-développement économique chronique en dépit de la richesse de ses sous-sols et les nombreux projets d'exploitation des ressources naturelles lancés par le gouvernement pakistanais. Le port de Gwadar, donnant sur la mer d'Arabie, cristallise toutes les tensions. C'est là que se construit un port en eaux profondes, destiné à devenir le centre d'exportation du pétrole et du gaz naturel d'Asie centrale. Une première phase a été terminée en 2005, alors que la construction, pilotée par le gouvernement pakistanais et soutenu par les Chinois, devrait se terminer en 2010. Les Balouchtes s'opposent à ce projet tant qu'ils estiment être lésés par le gouvernement central pakistanais.

Le territoire balouchte sert aussi de voie de passage des oléoducs et gazoducs en provenance d'Asie centrale (Turkmenistan notamment). C'est lieu de transit incontournable pour mettre en place une autre voie de sortie du pétrole et du gaz de la mer Caspienne vers l'Occident ou la Chine. Cet enjeu géostratégique, dans un contexte de régionalisation de la lutte contre le terrorisme et de tensions sur le marché des prix des matières énergétiques, constitue la toile de fond de ce conflit de basse intensité.

Dans un rapport récent, " Balouchistan, un conflit en voie de détérioration " (2), l'International Crisis Group (ICG), une ONG spécialisée dans l'analyse et la prévention des conflits dans le monde, tire la sonnette d'alarme sur le risque de radicalisation de la rébellion. Les auteurs s'inquiètent de la reprise du conflit entre les insurgés nationalistes et les forces armées pakistanaises. Afin de sortir de l'engrenage de la violence, ils préconisent un recours à une solution politique, à l'occasion des élections de 2007, et interpellent le gouvernement pakistanais sur l'impasse de la solution militaire. La résolution du conflit passe notamment par une meilleure implication des Baloutches dans les multiples projets d'exploitation des ressources naturelles de la région.

(1) " L'Etat du Monde 2007. Annuaire économique et géopolitique mondial ", sous la direction de Bertrand Badie et Béatrice Didiot, La Découverte, septembre 2006
(2) " Pakistan : the Worsening conflit in Balochistan ", Asia Report n° 119, 14 septembre 2006, International Crisis Group

Julien Nessi
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