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Chypre : Nicosie, une ville coupée en deux
Mai 2005 - Reportage de Julien Nessi

Avec l'ouverture des négociations d'adhésion pour l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne, à l'issue du sommet de Bruxelles du 17 décembre 2004, la question chypriote se retrouve à nouveau au centre de l'agenda européen. La division territoriale de Chypre n'est toujours pas réglée depuis plus de 30 ans et pourrait constituer un des principaux obstacles pour l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne. La Ligne verte, la ligne de démarcation militaire qui coupe l'île en deux, est le symbole le plus visible de cette partition. Reportage à Nicosie, la capitale divisée de Chypre, le long de la ligne verte, le dernier " mur de Berlin " de l'Europe.

Depuis juillet 1974, Chypre est coupée en deux par une ligne de démarcation, appelée " ligne verte " (ou " ligne Attila " par les Turcs). Au Sud, la République de Chypre abrite la communauté chypriote-grecque (environ 700 000 habitants). Au Nord, la République turque de Chypre-Nord (RTCN), qui n'est reconnue que par la Turquie, abrite les chypriotes turcs (environ 200 000 habitants, la plupart étant des colons turcs en provenance d'Anatolie).

Dans les quartiers nord-est de Nicosie, côté grec, les rues sont étrangement calmes. Les habitants qui vivent à proximité de la ligne de démarcation militaire se font rares. Dans cette partie historique de Nicosie-Sud, plusieurs milliers de chypriotes grecs vivent à proximité de la ligne verte qui coupe la ville en deux depuis la partition de 1974. Véritable enchevêtrement de barbelés et de tours miradors, " la ligne verte " impose sa présence et semble avoir arrêté le temps. A chaque coin de rues, de nombreux postes d'observation, gardés par de soldats de la Garde nationale chypriote grecque, marquent la limite à ne pas franchir. Par endroit, des barbelés, des sacs de sable et des bidons blancs rappellent la réalité de la partition et sur les murs ou les baraquements militaires, les couleurs du drapeau grec sont peintes en gros.

Au poste d'observation de Ledra Street, situé à l'extrémité de la vieille ville, les soldats sont de jeunes chypriotes grecs qui effectuent leur service militaire pour une durée de 24 mois. Ils sont chargés de surveiller la ligne verte et d'empêcher les habitants de franchir illégalement la frontière en traversant la zone de sécurité.

A Ledra Palace, principal point de passage entre le Sud et le Nord de l'île depuis l'ouverture des frontières en avril 2003, les chypriotes grecs et turcs sont autorisés à traverser la ligne verte. La traversée s'effectue au milieu de la " Buffer Zone " (BZ), la zone de sécurité (ou zone tampon) instaurée en 1974 par les Nations Unies. Cette " Buffer Zone " est un véritable no man's land, une zone démilitarisée où le temps s'est arrêté il y a trente ans. Des maisons en ruine, des traces de tirs sur des murs défoncés et une partie des vieux remparts vénitiens qui encerclaient jadis Nicosie, voilà ce que peuvent voir les chypriotes en passant d'un poste d'observation à un autre. Des patrouilles de Casques bleus circulent régulièrement dans la BZ pour surveiller la ligne de cessez-le-feu entre les deux communautés. C'est à Ledra Palace que se trouve également le quartier général des Nations Unies où dorment les Casques bleus. A l'entrée de Ledra Palace, des réfugiés chypriotes grecs se rassemblent régulièrement, côté grec, pour dénoncer " l'occupation turque ". Ces hommes et ces femmes ont du fuir le nord de la ville après l'invasion militaire turque de 1974 et réclament aujourd'hui justice et dédommagement. Lors de leur fuite en juillet-août 1974, ils ont abandonné leur maison, ont été chassés par les militaires turcs et se sont réfugiés dans la partie grecque. Charalambos Georghiades vient très souvent à Ledra Palace pour rappeler le sort tragique de son fils. Ce chypriote grec de 72 ans, ancien inspecteur de police, réclame la vérité sur la mort de son fils journaliste, Theophilos, " assassiné par les services secrets turcs en mars 1994 ". Le portrait de son fils est affiché en grand sur un mur à l'entrée du check point chypriote grec de Ledra Palace. Chaque samedi matin, les " veuves en noir " se retrouvent à Ledra Palace pour réclamer la vérité sur leurs proches disparus. Lors de l'exode de 1974, près de 1600 Chypriotes grecs ont disparu. Cette question des disparus envenime les relations entre le Nord et le Sud de l'île.

A Nicosie-Nord, côté turc, les quartiers qui bordent la ligne verte sont majoritairement peuplés par des colons turcs venus du plateau d'Anatolie. Ankara les a volontairement fait venir dans le nord de Chypre pour coloniser le territoire après l'opération Attila de 1974 (voir encadré). Ils vivent aujourd'hui dans des conditions difficiles et habitent les vieilles maisons en ruine à proximité de la ligne de démarcation militaire. Cette arrivée massive de colons turcs - près de 110 000 depuis la partition de 1974 - a crée des tensions avec les Chypriotes turcs originaires de l'île. Ces deux populations, aux différences culturelles, religieuses et économiques marquées, cohabitent tant bien que mal dans la partie nord de l'île. Au Sabor Latino, un café branché dans les quartiers nord de Nicosie, côté turc, Deniz et Gorim sont toute les deux Chypriotes turcs. Elles avouent qu'un fossé culturel les sépare des colons turcs qui se sont installés sur l'île. Les colons turcs constituent également une bombe démographique à retardement pour l'avenir de Chypre en raison d'une natalité galopante par rapport aux Chypriotes turcs et grecs de l'île. Au train où vont les choses, ils pourraient être majoritaires sur l'île dans vingt ou trente ans.

Changement de décor. A l'aéroport international de Nicosie, à quelques kilomètres du centre de Nicosie, le temps s'est arrêté en août 1974, lorsque les Turcs et les Grecs se livraient encore des combats acharnés pour s'emparer de ce site stratégique. Un avion de l'ex-compagnie nationale Cyprus Airlines gît depuis 30 ans sur le tarmac de l'aéroport, les ailes criblées de balles et rouillées par l'usure du temps. A l'intérieur de l'aéroport international, des affiches de publicité datant de l'été 1974 figurent toujours sur les murs, dans un no man's land indescriptible. Contrôlé aujourd'hui par les Casques bleus, cet aéroport est au cœur de la " Buffer Zone " (BZ), entre les deux lignes de démarcation chypriotes grecque et turque. Interdit d'accès depuis la partition de l'île, seules les soldats des Nations Unies sont autorisés à y patrouiller pour s'assurer du respect du cessez-le-feu.


Reportage : Julien Nessi
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La " Buffer Zone ", la zone tampon
entre le Nord et le Sud de Chypre
Entre les deux Républiques a été instaurée une zone de sécurité infranchissable, longue de 180 mètres et suivant le tracé de la ligne verte : c'est la " Buffer Zone " (BZ), une zone tampon gardée en permanence par 1200 Casques bleus. La BZ sépare les deux forces armées, la Garde nationale chypriote grecque et les soldats turcs. C'est une zone interdite d'accès, qui coupe l'île en deux et s'étend d'est en ouest. Elle couvre approximativement 3% de la surface totale de l'île de Chypre. Par endroit, sa largeur ne dépasse par quatre mètres, notamment à Nicosie. La ligne verte a en fait été tracée en 1964, lors des premiers troubles intercommunautaires, par un officier britannique. Elle tire son nom de la couleur de la ligne tracée sur une carte de la capitale au crayon vert. Depuis avril 2003, les chypriotes turcs et grecs sont autorisés à traverser cette frontière militaire.

 

La Turquie, un acteur de premier plan à Chypre
Présent militairement sur l'île depuis l'opération Attila en 1974, la Turquie est un acteur de premier plan à Chypre. Ankara a déployé des milliers de soldats, finance une économie à bout de souffle et a volontairement fait venir plus de 110 000 colons turcs pour peupler et occuper le nord de l'île. Cette occupation militaire est toujours dénoncée par les chypriotes grecs. En votant contre le plan de réunification en avril 2004, ils ont clairement signifié qu'ils refusaient le maintien de l'armée turque. C'était aussi une manière de gêner la candidature d'Ankara à l'Union européenne, qui doit être examinée en décembre 2004 par les chefs d'Etat et de gouvernement des Vingt-Cinq.