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Géopolitique de l'Europe. L'Union européenne élargie a-t-elle les moyens de la puissance ?
Mai 2005 - Pierre Verluise

Directeur du séminaire " Géopolitique de l'Europe " au Collège Interarmées de Défense et responsable du site géopolitique Diploweb (1), Pierre Verluise analyse, dans un nouveau livre paru aux éditions Ellipses (2) la géopolitique contemporaine de l'Europe. Ce spécialiste des questions européennes tente de répondre à une question essentielle, au centre de la nouvelle donne européenne : l'Union européenne élargie dispose-t-elle aujourd'hui des moyens de la puissance ? Cyberscopie publie en exclusivité et en accord avec l'auteur la conclusion de son livre.

L'étude de quatre paramètres déterminants - la démographie, l'économie, les institutions et les projets géopolitiques - appelle une réponse mesurée.

Sur le plan démographique, l'élargissement de l'Union européenne ne solutionne pas les faiblesses notoires de l'Union européenne mais les accentue. L'adhésion de la Roumanie et de la Bulgarie n'aurait pas un meilleur effet. L'intégration de la Turquie ne représenterait pas une " solution miracle ". Ce qui justifierait pleinement la conception et la coordination de véritables politiques familiales et migratoires.

Sur le plan économique, l'élargissement représente des opportunités pour les entreprises - européennes ou non - parce que les nouveaux Etats membres affichent une main d'œuvre encore peu chère et des marchés en forte croissance. A l'échelle de l'Union européenne, l'élargissement signifie cependant une économie moins productive, notamment face à la concurrence des Etats-Unis. Ce qui nécessite des efforts de longue haleine pour améliorer la compétitivité des hommes et des territoires.

Sur le plan institutionnel, l'élargissement se traduit par une capacité décisionnelle dégradée, alors que les défis n'ont jamais été aussi importants. Le financement et l'utilisation des prochains budgets communautaires seront déterminants pour la mise à niveau des nouveaux Etats membres. Chacun appréciera s'il faut en faire un argument pour la ratification du traité constitutionnel. Reste à savoir la date exacte de sa mise en œuvre effective. Nul ne peut préjuger de ses premiers résultats.

Sur le plan des projets géopolitiques, la Guerre froide marque encore les traités communautaires et les esprits, ce qui encadre les modalités d'expression d'une " Europe puissance ". Pour autant, de nouveaux projets - notamment la Stratégie européenne de sécurité et la Politique européenne de voisinage - peuvent demain faire leurs preuves.

Les quatre paramètres présentés se combinent entre eux. La conclusion du chapitre 2 cite une étude de la Commission européenne envisageant les conséquences économiques du vieillissement de la population européenne. Il est également possible de s'interroger sur les effets combinés des nouvelles règles institutionnelles et de l'augmentation de la proportion d'Etats peu peuplés au sein de l'UE.

Comment concevoir et mettre en œuvre un ambitieux projet géopolitique communautaire compte tenu des paramètres suivants :
- l'augmentation significative d'Etats peu peuplés bénéficiant d'une surreprésentation politique à la Commission, au Conseil et au Parlement
- la diminution relative du nombre d'Etat peuplés de plus de 35 millions d'habitants mais handicapés par une sous représentation politique à la Commission, au Conseil et au Parlement ;
- la faible probabilité d'une prise de décision au vu des compromis institutionnels de Nice.

Même s'il n'existe pas de lien automatique entre population et ambition géopolitique, le principe de réalité amène souvent les Etats peu peuplés à composer plutôt qu'à s'opposer. L'ambassadeur honoraire des Pays-Bas, Anton Smitsendonk, exprime ci-après une opinion que nombre de nouveaux Etats membres pourraient probablement reprendre à leur compte : " L'idée de faire de l'Europe une puissance ne m'intéresse pas le moins du monde. Ce que nous devons faire, pays membres de l'Union européenne, c'est survivre dans un contexte très difficile. Survivre, cela nous coûtera déjà beaucoup d'efforts et de sacrifices. Acquérir le rang de puissance, cela passe bien après. Pour survivre, il nous faut d'abord préserver la solidarité dont nous avons besoin pour nous imposer à nous-mêmes les sacrifices que nous devrons faire dans les prochaines décennies. La recherche d'une puissance mondiale ne nous intéresse pas du tout. " (3) Si un diplomate d'une ancienne puissance coloniale s'exprime ainsi, il semble envisageable que certains pays encore moins peuplés et moins productifs ne soient guère plus ambitieux.

L'UE pourrait pourtant fonctionner pour les pays les moins peuplés - voire les moins riches - comme un démultiplicateur de puissance. En plaçant leurs hommes aux postes clés et en développant des synergies opportunistes, ces pays peuvent espérer gagner en poids relatif. C'est peut-être encore plus vrai pour les deux Etats moyennement peuplés : l'Espagne et la Pologne.

En revanche, certains pays peuplés de plus de 50 millions d'habitants auront beaucoup à faire - compte tenu des processus décisionnels étudiés - pour ne pas se retrouver contraints par un corset trop étroit pour leurs ambitions planétaires.

On affirmait volontiers durant les années 1990 : " La France sera plus forte dans une Europe plus forte ". Equation énoncée avec autorité pour justifier nombre de concessions majeures en matière de souveraineté nationale. Jusqu'à preuve du contraire, l'Union européenne n'est pas devenue - pour la France - le multiplicateur espéré d'une politique étrangère parfois inspirée par une propension à contester Washington. Il semble même envisageable que l'intégration de pays plus ou moins atlantistes se traduise à court terme par une marginalisation de cette approche. Ce qui explique une partie des amertumes françaises au sujet de l'Union européenne, dans les milieux les plus divers. Conserver une approche devenue anachronique serait faire de l'Union européenne non pas un multiplicateur mais un diviseur de puissance. Dès lors, les abandons concédés n'auraient vraiment aucun sens, sauf pour les acteurs extra-communautaires. Pour rebondir, il importe de dépasser la frustration par une meilleure compréhension des enjeux géopolitiques externes et internes de l'Union européenne.

Il convient d'abandonner de part et d'autre les réflexes contre-productifs pour repenser intelligemment les relations euro-atlantiques . Encore faut-il trouver aux Etats-Unis des interlocuteurs capables d'entendre les préoccupations européennes. Comment ne pas faire les frais des points de convergence - qui n'empêchent pas des divergences - entre Washington et Moscou ?

En interne, les 25 pays membres doivent apprendre à mieux se connaître et à se respecter davantage. Les années 1990 ont été marquées par un faible intérêt de la presse française pour les pays candidats, dont l'histoire et les sensibilités restent méconnues. Depuis 2002, la Commission européenne et les gouvernements des pays membres ont financé quelques opérations de marketing, mais cela n'a pas convaincu grand monde. Peut-être parce que l'approche s'inspirait davantage de la propagande que de l'information. Les citoyens des anciens comme des nouveaux Etats membres méritent plus de considération.

L'Union européenne ne sera efficiente qu'en respectant ses propres valeurs : la démocratie et le pluralisme. Depuis trop longtemps, le débat a été sciemment évité (4). La faible participation des électeurs au scrutin de juin 2004 pour le Parlement européen en est le médiocre résultat (5). Les prochaines élections, prévues en 2009, verront-elles s'inverser la tendance historique à la baisse de la participation ? Que signifierait un Parlement européen élu avec moins de 45% de participation ? Beaucoup dépendra de la qualité du débat européen dans les prochaines années. La presse doit pouvoir faire son travail non pas de manière superficielle mais de manière approfondie et régulière. Les citoyens ont à faire l'effort de chercher à comprendre les nouvelles règles du jeu.

Qu'on ne se fasse plus d'illusion : aucun des nouveaux Etats membres n'a l'intention de se taire. Pour que l'Union européenne devienne plus forte, il faut maintenant en construire une approche géopolitique. Parce qu'il devient vital de connaître les représentations, les craintes, les projets, voire les fantasmes de nos partenaires. Il importe tout autant d'être au clair avec les nôtres. Pour négocier au mieux et construire ensemble une Union européenne fidèle à ses valeurs et ses ambitions.

Pierre Verluise
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http://www.cyberscopie.info

(1) http://www.diploweb.com

(2) "Géopolitique de l'Europe. L'Union européenne élargie a-t-elle les moyens de la puissance ? ", Pierre Verluise, éd. Ellipses, 2005, coll. Référence géopolitique, 160 pages

(3) SMITSENDONK (Anton), " L'Union européenne vue de Hollande ", entretien avec Pierre VERLUISE, mis en ligne sur le site www.diploweb.com en mars 2004 à l'adresse http://www.diploweb.com/forum/smitsendonk1.htm

(4) VERLUISE (Pierre), " L'Union européenne, une démocratie paradoxale ", publié sur le site www.diploweb.com en janvier 2004 à l'adresse http://www.diploweb.com/forum/verluise10.htm

(5) Cf. GNESOTTO (Nicole), " Une Constitution sans citoyens ", Bulletin n°11 de l'Institut d'Etudes de Sécurité, mis en ligne en juillet 2004 à l'adresse http://www.iss-eu.org/new/analysis/analy087.html

Lire l'introduction du livre et consulter la table des matières :
http://www.diploweb.com/geopolitiqueeurope.htm

Lire une biographie de l'auteur :
http://www.diploweb.com/p2.htm