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Pyongyang, ou la posture de la citadelle assiégée
Janvier 2005 - Benjamin Delannoy

En excellente place dans le peloton de tête des pays dénoncés comme les moins démocratiques et les plus liberticides du monde (1), la Corée du Nord aurait quelque inquiétude à avoir si le souci de liberté présidait exclusivement au dessein diplomatique de la communauté internationale. Mais, en dépit des menaces américaines répétées et d'une dissidence qui s'accroît discrètement, peut-on réellement soutenir que la stabilité du régime de Pyongyang est aujourd'hui peu ou prou en péril ? Avant de conclure hâtivement à la pérennité assurée ou à la chute imminente de Pyongyang, il est nécessaire de dresser un état de lieux des enjeux et des tendances géopolitiques de la République populaire démocratique de Corée, laquelle, incidemment, laisse filtrer peu d'informations vérifiables.

Les signes avant-coureurs de la chute ?

Dans une chronique parue dans Le Figaro du 1er décembre 2004, Alexandre Adler ne semble pas douter de la prochaine chute du régime de Kim Jong Il. L'historien et journaliste allègue que " si tout se passe bien, on pourrait assister, en Corée du Nord, à une prise de pouvoir inspirée par la Chine et à une solution " entre Asiatiques " du problème nord-coréen, laquelle ne déboucherait pas sur la réunification des deux Corée, mais bien plutôt sur leur rapprochement orchestré depuis Pékin et sur le départ définitif des forces américaines de Corée du Sud ". Ces spéculations se fondent sur l'information (parue dans l'International Herald Tribune) selon laquelle quelque 130 généraux auraient fait défection, voire intégré l'armée chinoise. Ce qui permet au chroniqueur d'affirmer que " le processus d'élimination de Kim Jong-il est enfin en marche ", en raison de " la mise en apesanteur de tout le système, par subversion généralisée ". Il est vrai que les défections sont nombreuses, et qu'elles concernent nombre de cadres haut placés du régime. Seulement, la question est de savoir si l'on peut tirer de telles conclusions de ces désertions. Zhao Huji, expert sur la Corée du Nord à l'Ecole centrale du parti communiste à Pékin, explique que ces privilégiés partent non pas tant à cause des conditions matérielles en Corée du Nord que pour se protéger. Il affirme que " certains craignent d'être arrêtés. Beaucoup ne sont pas d'accord avec ce que fait le régime et n'acceptent pas ses méthodes de gouvernement, mais ils ne peuvent rien changer à la situation " (AFP, Pékin, 9 décembre 2004).

C'est aussi le point de vue de Koh Yong Hwan - ancien diplomate nord-coréen qui a fait défection, ancien interprète français particulier de Kim Il Sung - qui s'est exprimé lors d'une conférence de presse au Centre d'accueil de la presse étrangère (CAPE) le 16 novembre 2004 (2) - avant, donc, la désertion des généraux. Voilà quatorze ans que l'on parle de la chute imminente du régime, fait-il remarquer, mais celui-ci est toujours bel et bien en place, muselant l'information nécessaire à toute sédition sérieuse. L'hypothèse d'un renversement interne de la République populaire démocratique de Corée (RPDC) est selon lui improbable, tant le pouvoir totalitaire demeure prégnant. Si les habitants des régions frontalières de la Chine commencent à savoir que l'on vit désormais mieux chez leur imposant voisin, il n'en va pas de même à l'intérieur du pays, où les citoyens sont encore en grande majorité absorbés par la supposée nécessité impérieuse de renverser le régime de la Corée du Sud. Le journaliste Khang Chol Hwan, qui fut incarcéré en camp de 8 à 18 ans avec toute sa famille, fait également remarquer la grande efficacité de la politique totalitaire : en cinquante ans, le système n'a eu à souffrir aucune manifestation hostile de la population. A ce stade, parler de " subversion généralisée " paraît donc un peu péremptoire.

Les dangers de la position américaine

Concernant l'hypothèse d'une intervention extérieure qui mettrait en péril la RPDC, Koh Yong Hwan reconnaît que les États-Unis sont tentés d'y avoir recours. Mais c'est sans compter avec la Chine, le Japon, la Corée du Sud et la Russie, qui s'opposent fermement aux projets d'agression, ne fût-ce que parce qu'ils sont susceptibles à leurs yeux de les entraîner dans un cycle dangereux et imprévisible de violence. Les États-Unis seraient aujourd'hui désireux de changer cette disposition. Soucieuse de rallier à sa position les voisins rétifs de la RPDC, la Maison Blanche aurait en effet, selon Selig Harrison, " présenté un scénario du pire comme une vérité incontestable, et déformé ses renseignements sur la Corée du Nord (très largement comme elle l'a fait en Irak), exagérant gravement le danger que Pyongyang soit en train de fabriquer secrètement des armes nucléaires à base d'uranium " (3), ceci afin d'alarmer le Japon et la Corée du Sud - allégations vivement démenties par le Département d'État. Toujours est-il que Pyongyang adopte, à tort ou à raison, une posture de citadelle assiégée, et a même affirmé en novembre être la cible d'un plan américain de guerre nucléaire.
Les négociations sur le programme nucléaire de la Corée du Nord semblent au point mort. Washington a annoncé le 4 octobre 2002 qu'il se considérait affranchi des obligations du traité de non prolifération nucléaire (TNP) de 1994, au motif (infondé, selon Selig Harrison), que la Corée du Nord développait un programme d'enrichissement d'uranium à des fins d'armement nucléaire. C'est précisément le problème, aux yeux du spécialiste, puisque cette rupture du traité a précisément entraîné le renvoi des inspecteurs internationaux hors de RPDC et la reprise du retraitement du plutonium (qui avait cessé depuis 1994). La position de Washington serait donc contre-productive et dangereuse.

Les États-Unis ont proposé le 24 juin 2004 un projet d'accord de dénucléarisation avec la Corée du Nord dans le cadre de négociations à six (Japon, Chine, Russie, États-Unis et les deux Corée). Mais, à quatre reprises, ces négociations ont échoué, car l'administration Bush conditionne l'aide économique à la reconnaissance préalable par la Corée du Nord de l'existence et de la localisation d'équipements d'enrichissement d'uranium. Jusqu'alors, Pyongyang, qui exige pour sa part de véritables garanties de sécurité, refuse de confirmer ou de démentir. Washington exclut de poursuivre le dialogue dans ces conditions. Ceci aurait également des effets contre-productifs : les agences de renseignement font en effet savoir que la Corée du Nord poursuit activement son programme militaire nucléaire afin de disposer d'un arsenal suffisant au moment où les pourparlers atteindront un seuil critique.

La situation est donc relativement délicate. " Le danger provient d'une conjugaison de facteurs : les provocations prévisibles de la Corée du Nord, l'intention américaine d'utiliser des armes nucléaires dès le début d'un conflit et la doctrine de guerre préventive du président Bush : le droit pour les États-Unis d'attaquer un pays dont ils pensent qu'il pourrait les attaquer en premier. " (4).

Vers une ouverture en douceur ?


C'est d'autant plus dommageable que " depuis début 1998, à l'instigation de M. Kim Dae-jung, d'énormes progrès ont été réalisés en vue d'une réconciliation entre les deux Corée " (5). Les dirigeants nord-coréens sont certes encore très rétifs à l'idée de voir leurs concitoyens côtoyer de trop près des Sud-Coréens dans le cadre d'initiatives économiques conjointes - la seule comparaison de leurs équipements ou habillements étant même susceptible, selon Koh Yong Hwan, d'entraîner des bouleversements majeurs, au moins psychologiques. A en croire l'ancien ambassadeur, la RPDC est encore dans un tel état d'isolement qu'elle ne pourra que se transformer lentement, le tissu social étant incapable de résister à une débâcle trop radicale du système. C'est pourquoi la politique d'engagement et d'aide de la Corée du Sud est selon lui adaptée. La libéralisation économique relative initiée en 2002 irait également dans le sens d'un changement progressif du visage de la société. Même s'ils sont flottants, il existe d'ores et déjà entre les deux Corée des projets d'échange touristique, un projet industriel mixte, ainsi qu'un projet de raccordement autoroutier et ferroviaire (qui demeure problématique). En décembre 2004, une usine du Nord, dans la zone économique spéciale de Kaeseong, a produit des ustensiles de cuisine pour une entreprise du Sud, ce qui constitue une première historique.

Pour Monsieur Kim Sang Hun, militant sud-coréen des droits de l'homme, le détournement systématique de l'aide alimentaire par l'armée du régime communiste ne doit pas inciter les pays donateurs à interrompre cette aide. Certes, la distribution à la population s'arrête dès que les donneurs étrangers ont le dos tourné, mais l'acceptation même d'une aide internationale par la RPDC serait un talon d'Achille considérable dans la propagande de Pyongyang, qui ne se lasse pas de répéter à sa population que tous les étrangers sont des ennemis. Accepter l'aide de ces supposés ennemis mortels introduit donc une fêlure de taille dans l'efficace de l'endoctrinement nord-coréen.

Sans pouvoir décréter que la Corée du Nord connaîtra sous peu une réforme de grande ampleur, on peut espérer que le régime s'amende progressivement sous l'effet de prises de conscience de la population et de petits progrès successifs (6). Pour qu'il s'ouvre à la démocratisation, peut-être serait-il judicieux de ne pas entretenir la paranoïa (peut-être non feinte) dont le régime use et abuse pour maintenir sa population dans une soumission idéologique consternante, et qui le pousse par ailleurs à montrer souvent les crocs - rappelons à cet égard que l'armée nord-coréenne emploie un million d'hommes.

Dans la situation problématique actuelle, la Chine peut jouer un rôle stabilisateur important tout en favorisant l'ouverture de la RPDC. Elle s'emploie d'ailleurs depuis le début de 2003 à agir comme médiateur, en vue d'une solution pacifique au problème posé par le programme nucléaire de la Corée du Nord, n'ayant aucun intérêt à un envenimement des tensions (7). La Chine voit du reste d'un mauvais œil les 200 000 ou 300 000 réfugiés nord-coréens qui se trouvent déjà sur son sol, et à qui elle n'accorde pas le statut de réfugiés - statut qui serait notamment susceptible d'entraîner un exode massif.

De l'avis de nombreux spécialistes, l'éventualité d'une réunification entre les deux Corée, radicalement opposées ne fût-ce qu'au niveau des choix économiques et de l'organisation sociétale, demeure à ce jour un horizon improbable - incidemment, la Chine n'y est pas favorable et ne fera rien pour y aider. Le Japon n'est pas enclin non plus à accompagner la naissance d'une puissance économique concurrente.

Comme y a insisté le ministre de l'Unification sud-coréen Chung Dong-Young à Pékin à la fin décembre 2004, "la Corée du Nord ne fait pas confiance aux États-Unis et l'Amérique ne fait pas confiance à la Corée du Nord. Voilà pourquoi nous n'avons pas commencé les négociations". Il est urgent que cesse cette défiance réciproque. En effet, la disposition américaine de ces deux dernières années a accru le risque que la RDPC, qui, structurellement déjà, affecte - ou adopte de bonne foi - une posture de citadelle assiégée, se dote de l'arme nucléaire. " Le refus d'admettre que le régime "tient" toujours se conjugue à une ignorance de ses capacités réelles de nuisance." (8). Les menaces ouvertes de bravaches ne sauraient tenir lieu de diplomatie, qu'il s'agisse de viser la sécurité nucléaire régionale ou la liberté des individus. C'est même le contraire.

Benjamin Delannoy
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(1) Cf. notamment Pierre Rigoulot, Corée du Nord, État voyou. Paris : Buchet-Chastel, 2003. Voir également le rapport 2004 de Reporters sans frontières sur la Corée du Nord : " Corée du Nord. Le journalisme au service du totalitarisme ", octobre 2004, 12 p. (sur http://www.rsf.org) ;

(2) Conférence de presse organisée par le CERI et le Comité d'aide à la population nord-coréenne, avec Khang Chol Hwan (journaliste au Chosun Ilbo à Séoul, co-auteur avec Pierre Rigoulot du livre Les Aquariums de Pyongyang), Koh Yong Hwan (ancien diplomate nord-coréen qui travaille aujourd'hui à Séoul dans un think tank sur la Corée du Nord), Kim Sang Hun, (militant sud-coréen pour les droits de l'homme), animée par Dorian Malovic (chef de service Asie à La Croix, et co-auteur avec Juliette Morillot de l'ouvrage Evadés de Corée du Nord).

(3) " Did North Korea Cheat ? ", Foreign Affairs, January/February 2005, Volume 84, Number 1. L'auteur est membre de l'institut Center for International Policy.

(4) " Chantage nucléaire en Corée du Nord ", par Bruce Cumings, dans Le Monde Diplomatique de février 2003 : http://www.monde-diplomatique.fr/2003/02/CUMINGS/9950.

(5) Idem.

(6) Voir à cet égard " Péninsule coréenne : les obstacles à la réunification " par Éric Maurice, sur Cyberscopie, mars 2004 : http://www.cyberscopie.info/pages/art_archives/art18_archi.html.

(7) " Émergence d'une diplomatie active ", par Dingli Shen, dans Le Monde Diplomatique d'octobre 2004 : http://www.monde-diplomatique.fr/2004/10/SHEN/11560.

(8) " Corée du Nord et cécité américaine " par Philippe Pons, dans Le Monde du 17 décembre 2004.