>>> Bienvenue sur Cyberscopie, nous sommes le , il est .

La question chypriote, un test pour la nouvelle Europe
Julien Nessi

L'échec de la réunification de l'île et l'entrée de la seule République grecque de Chypre dans l'Union européenne créent une situation inédite. Pour la première fois, un Etat membre est toujours divisée territorialement. Après l'échec des Nations Unies, le règlement de la question chypriote pourrait être un test majeur pour les Vingt-Cinq. Reportage sur l'île de la Méditerranée orientale, au lendemain du référendum, côté grec et côté turc.

Vendredi 30 avril 2004. Place Eleftherias, dans le centre de la capitale, à Nicosie, côté grec. Des milliers de chypriotes sont venus des quatre coins de l'île pour écouter Anna Vissi à l'occasion des célébrations du passage de la République grecque de Chypre dans l'Union européenne (UE). La chanteuse pop, d'origine chypriote, est très populaire en Grèce et sur l'île. A minuit, alors que retentissent les feux d'artifice, le drapeau européen est hissé vers le haut, à côté de celui de la République de Chypre. Un symbole fort pour la partie grecque de l'île qui accède ainsi à l'UE, 30 ans après la partition et seulement quelques jours après le rejet du plan de réunification par les chypriotes grecs (75,83% ont voté contre). De l'autre côté de la ligne de séparation, côté nord, les chypriotes turcs ne font pas la fête. Alors qu'ils ont plébiscité le plan de réunification lors du référendum du 24 avril (64,91% ont voté pour), les chypriotes turcs sont privés d'Europe.

L'échec du " plan Annan ", le plan de réunification, est le fruit d'une double incompréhension. Vu de Bruxelles, on ne comprend pas pourquoi les chypriotes grecs n'ont pas saisi cette occasion historique. Vu de Nicosie, la question est présentée sous un autre angle. Pour la majorité des chypriotes grecs, le projet des Nations Unies - un rapport de 9 000 pages ! - a été ressenti comme imposé par le haut et dans la précipitation.
" Nous n'avons pas voté contre la réunification, mais contre le plan de Kofi Annan "
, explique Christos, étudiant en sciences politiques à l'Université de Nicosie-Sud. Une opinion largement répandue parmi ses compatriotes. Les chypriotes grecs ont rejeté ce plan, principalement pour des raisons de sécurité, craignant toujours autant la présence militaire turque au Nord (voir encadré). Le coût économique de la réunification, la question du retour des réfugiés et le maintien des colons turcs d'Anatolie ont aussi freiné leur enthousiasme. Quant aux chypriotes turcs, ils ont voté en faveur de la réunification pour briser leur isolement et favoriser les échanges économiques. Maintenus sous embargo depuis des années, et reconnus uniquement par la Turquie, les chypriotes turcs ont un niveau de vie quatre fois inférieur à celui de leur voisin du sud. Beaucoup d'entre eux traversent chaque jour la ligne de démarcation pour travailler du côté sud depuis l'ouverture de la frontière en avril 2003. Ils veulent en finir avec cette mise à l'index. En votant aussi contre l'avis de Rauf Denktash, le vieux président chypriote turc et souvent considéré comme un habile tacticien politique, la population a clairement montré sa volonté d'en finir avec le jeu politique intérieur. Au Sabor Latino, un café branché dans les quartiers nord de Nicosie, côté turc, Deniz et Gorim regrettent les résultats du référendum. Ces deux jeunes femmes chypriotes turques, qui ont voté en faveur du rapprochement communautaire, gardent l'espoir d'une réunification prochaine de l'île.
" Nous sommes maintenant aux portes de cette nouvelle Europe sans pouvoir y rentrer "
, expliquent-elles.

Le résultat aujourd'hui pour l'Europe des Vingt-Cinq, c'est une situation inédite. Après l'échec de la réunification et l'entrée de la seule moitié sud de l'île dans l'Europe, Bruxelles hérite maintenant de l'imbroglio chypriote. Pour la première fois, un Etat membre de l'UE est encore occupé militairement. Et la ligne verte, un enchevêtrement de barbelés et de miradors, est devenue depuis le 1er mai la frontière orientale de la nouvelle Europe. La solution au problème chypriote passe dorénavant par Bruxelles et non plus seulement par le siège des Nations Unies. La stratégie adoptée par Bruxelles semble pour l'instant de favoriser le développement économique du nord de l'île pour conduire à un rapprochement politique. Une aide économique pour la République turque de Chypre-Nord a d'ores et déjà été promise au lendemain de l'élargissement. Une décision vécue comme une sanction par les chypriotes grecs. Mais la réunification future de l'île ne pourra pas contourner un acteur politique de premier plan dans la région : la Turquie. Ankara a déployé des milliers de soldats, finance une économie à bout de souffle et a volontairement fait venir plus de 110 000 colons turcs pour peupler le nord de l'île. Pour montrer sa bonne volonté, le gouvernement turc avait appelé à voter en faveur de la réunification contre l'avis du leader local Denktash. Car, la Turquie frappe aujourd'hui à la porte de l'Europe et sa candidature au prochain élargissement sera examinée en décembre 2004 par les chefs d'Etat et de gouvernement des Vingt-Cinq.

Julien Nessi
Copyright © Cyberscopie
http://www.cyberscopie.info

Chypre, une île divisée depuis 30 ans

Depuis juillet 1974, une ligne de démarcation, appelé
" ligne verte ", coupe l'île en deux. Longue de 180 kilomètres, occupant près de 3% du territoire, c'est une zone de sécurité surveillée en permanence par les Casques bleus. Au Sud, la République de Chypre abrite la communauté chypriote-grecque (environ 700 000 habitants). Dirigée par le président Tassos Papadopoulos, la partie grecque fait partie des nouveaux pays membres de l'Union européenne depuis le 1er mai 2004. Près de 12 000 soldats de la Garde nationale chypriote grecque continuent à surveiller la ligne de cessez-le-feu instaurée en 1974. Au Nord, la République turque de Chypre-Nord (RTCN), qui n'est reconnue que par la Turquie, abrite les chypriotes turcs (environ 200 000 habitants, la plupart étant des colons et des militaires turcs en provenance d'Anatolie). La partie turque n'est pas entrée dans l'Union européenne en raison de l'échec du référendum sur la réunification. Plus de 35 000 soldats de l'armée turque stationnent le long de la ligne verte, côté turc. Pour la première fois, en avril 2003, les autorités chypriotes turques ont décidé d'ouvrir les frontières entre les deux parties de l'île.