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Al Qaïda : l'Hydre de Lerne du terrorisme
Juillet 2004 - Régis Soubrouillard

C'est lors d'un colloque organisé par la Fondation pour la Recherche Stratégique que divers experts du terrorisme ont échangé leurs points de vue sur l'évolution de la menace Al Qaïda, défendant chacun leurs thèses sur l'organisation du mouvement, sa structure, ses objectifs et ses méthodes d'action. Au delà de leurs divergences de vue, les experts se sont accordés sur le processus de reconstruction entamé par le mouvement depuis le début de l'intervention Irakienne. Autant d'éléments corroborés par le rapport annuel publié par l'Institut international d'études stratégiques (IISS), basé à Londres, qui laissent à penser qu'Al Qaida a désormais reconstitué entièrement sa structure et maintient fermement ses objectifs, viser les Etats-Unis et ses alliés les plus proches en Europe.

Pendant que les USA se focalisaient depuis mars 2003 sur leur intervention en Irak, le mouvement Al Qaida, largement affaibli depuis l'intervention en Afghanistan entrait dans une phase de reconstruction et de consolidation de ses " structures ", réveillant l'occident et notamment l'Europe -épargnée jusqu'ici- en sursaut le 11 mars 2004. L'occasion pour la Fondation pour la Recherche Stratégique de faire un point sur l'état de la menace, les vulnérabilités et les réponses à apporter à ce que le président de la fondation, François Heisbourg, qualifiait après les attentats du 11 septembre d' " hyperterrorisme ".
De nombreux experts en relations internationales, terrorisme et questions de défense se sont ainsi réunis, dans le courant du mois de mai 2004 à la maison de la Chimie afin d'échanger leur vision de l'évolution de la menace Al Qaida.

Jean Charles Brisard, enquêteur pour les avocats des familles de victimes du 11 septembre et spécialiste du terrorisme a commencé son intervention par un appel à la prudence, estimant que " le conflit irakien brouillait la perception de la menace. Lier la menace terroriste à l'Irak est une erreur. Depuis le 11 septembre le centre névralgique d'Al Qaida a faibli mais la situation est plus complexe qu'il n'y paraît. Al Qaida est dans une phase de consolidation autour de la problématique Irakienne. "
Un sentiment partagé par les analystes de l'International Institute for Strategic Studies qui dans leur dernière publication " Strategic Survey 2004" considèrent que, même, l'intervention en Afghanistan a paradoxalement servi le mouvement de Ben Laden. " Sur un plan offensif, l'intervention en Afghanistan a délogé Al Qaïda, mais sur un plan défensif, le réseau en a tiré parti. Si Al Qaida a perdu un pôle d'attraction, d'entraînement, de commande et une base opérationnelle, cela l'a " contraint " à se disperser et devenir encore plus décentralisé, virtuel et invisible ".

" Une structure en poupées russes "

Pour Eric Denécé, Al Qaida est la première organisation terroriste transnationale, non étatique. Le directeur du Centre français
de recherche sur le renseignement décrit le mouvement comme une structure en " poupées russes " à trois niveaux.
1- Le centre névralgique commandé par Ben Laden et ses seconds, sans doute le plus touché par les actions anti-terroristes menées après le 11 septembre. On peut estimer que 3.000 personnes ont été supprimées. Elle a peut être passé le relais au second niveau.
2- L'ensemble des mouvements sunnites radicaux, salafistes etc. créés souvent avant l'émergence d'Al Qaida. Ils se nourrissent souvent des frustrations sociales propres à leurs pays.
3- Les banlieues : il y a une sorte de chemin initiatique de Saint Denis vers Peshawar. La question qui se pose après Madrid est de savoir si l'attentat du 11 mars est le premier exemple de connexion entre les 2è et 3è cercles…
" La structure du système Al Qaida se caractérise par un système nodal, une sorte de transposition du système Internet " a poursuivi le chercheur, " c'est-à-dire qu'on peut frapper sans jamais atteindre le centre névralgique. Sur le plan économique, Al Qaida fonctionne comme une holding (subsidiarités, filiales, sous traitance) avec un cahier des charges qui permet une relative liberté opérationnelle. C'est une structure originale inspirée des start-up qui permet un " essaimage " de groupes terroristes labellisés Al Qaida. Précisément le cahier des charges est de frapper tous les milieux, tous les continents et les principaux piliers économiques des différents continents (transports, tourisme, finance). Sur le plan géographique, on assiste à une prolifération inquiétante du mouvement, notamment en Afrique, qui était jusque là le " ventre mou du terrorisme ", et en Asie, particulièrement en Malaisie, Indonésie, Cambodge, Thaïlande, Tchétchénie et dans la région chinoise du Xinjiang. "

L'IISS approfondit, pour sa part, la description de la prolifération, de la structure et de la " reconstruction " du mouvement Al Qaida, précisant qu'il est désormais présent dans plus de 60 pays. " Les attentats de Madrid prouvent qu'Al Qaida, s'est pleinement reconstitué, mettant en place un nouveau mode opératoire. Ainsi, alors qu'Al Qaida était décrit comme une organisation peu hiérarchisée, les services de renseignement américains estiment désormais que certaines de ses activités -en particulier la mise au point des bombes- sont sans doute plus centralisées et donc plus efficaces et sophistiquées qu'ils ne le pensaient précédemment. (…). Si, une trentaine de leaders du mouvement et 2000 membres ont été tués ou capturés depuis 2001, Al Qaïda dispose de plus de 18.000 activistes prêts à frapper et l'occupation de l'Irak a accéléré le recrutement dans les rangs du réseau d'Oussama ben Laden. Les finances d'Al Qaïda se portent bien, ses "dirigeants de rang intermédiaire" ont apporté leur expérience à des activistes dans le monde entier et Ben Laden jouit d'un pouvoir plus grand que jamais. ", conclut l'IISS.
Al Qaïda, ajoute cet organisme d'études stratégiques anglais, " va tenter de continuer à commettre des attentats en Amérique du Nord et en Europe et le réseau a pour visée de pouvoir recourir un jour à des armes de destruction massive. Al Qaïda aurait pour stratégie d'exporter l'extrémisme à l'échelle mondiale par l'intermédiaire de chefs de rang moyen qui dispensent une aide logistique, matérielle et financière à de plus petites organisations, en Arabie saoudite et au Maroc, et probablement en Indonésie et au Kenya. "

" Al Qaïda n'existe pas "
Un argument étayé par François Heisbourg dans un récent article, qui met, par ailleurs, l'accent sur l'inadaptation des services de renseignement à ces nouvelles menaces. " Comme en atteste l'attentat du 11 mars à Madrid, la nébuleuse d'organisations se réclamant de Ben Laden n'a pas été atteinte dans ses œuvres vives malgré le travail acharné des forces de sécurité de nos pays. Pis, Al-Qaida a trouvé dans le rejet accru de l'Amérique un levier puissant de recrutement. Tôt ou tard, Al-Qaida franchira la barrière technologique entravant l'accès aux armes de destruction massive. Face à ce risque, les services de renseignement de nos Etats redoublent d'efforts. Néanmoins, en termes budgétaires, comme sur le plan organisationnel, la plupart des Etats européens en sont restés aux schémas de l'avant-11 septembre 2001 en matière d'investissement pour la sécurité et la défense civiles, alors que les conséquences de la menace d'Al-Qaida atteignent désormais la dimension d'opérations de guerre : les quelque 3 000 morts du 11 Septembre dépassaient en nombre les GI tués le Jour J en 1944 (1 465 morts). "
Autant d'éléments qui montrent, même pour les services spécialisés, la difficulté d'appréhender l'univers Al Qaida, sorte d'Hydre de Lerne (1) du terrorisme par ses capacités de régénération. Provocateur, c'est sans doute Richard Labévière qui est allé le plus loin par son approche de l' " ennemi mythologique ". " Pour moi, Al Qaida n'existe pas " a déclaré en préambule le rédacteur en chef de RFI, " Al Qaida a cessé d'exister le 12 septembre 2001 pour devenir une idéologie, une référence symbolique dont la structure se rapproche d'un concept, le rhizome, mis à jour par le philosophe Gilles Deleuze. Le rhizome peut prendre des formes extrêmement diverses. Ces formes s'agencent selon des principes de connexion et d'hétérogénéité. A la différence des arbres ou de leurs racines, le rhizome connecte un point quelconque avec un autre point quelconque. Il n'est pas fait d'unités mais de directions mouvantes. Il n'a pas de commencement ni de fin. " Pour Richard Labévière, le mouvement d'Oussama Ben Laden, est aujourd'hui un " label ", un " référentiel ", une " marque de fabrique ", dont la plupart des groupes intégristes islamistes terroristes pourraient se réclamer par leurs méthodes d'action, leurs cibles ou leur " idéologie ".
" le génie américain : un activisme borné et une incompétence sans bornes "

Le criminologue Alain Bauer, qui travaille en ce moment à un livre sur le mouvement Al Qaïda, a, lui, jeté un froid dans l'assistance s'amusant de voir que " finalement en 10 ans l'état de la connaissance des chercheurs sur le mouvement n'avait guère progressé. Un autre trait caractéristique qui prouve l'étendue de notre ignorance sur Al Qaïda, c'est qu'il est impossible de trouver deux spécialistes qui s'accordent un tant soit peu sur les caractéristiques de cette nébuleuse ", admettant, pour sa part, une certaine proximité avec les thèses défendues par Richard Labévière.
Tous les intervenants s'accordaient néanmoins sur l'aspect révélateur d'un basculement de l'Histoire par la montée en puissance d'un tel mouvement. Ainsi, pour Richard Labévière " La menace Al Qaïda met au jour de nombreux enjeux géopolitiques caractéristiques de notre époque : la centralité du conflit israëlo-palestinien, le conflit irakien, le cachemire, la privatisation de la guerre, les flux migratoires incontrôlés et le nombre des zones géographiques de non droit, la montée en puissance d'un communautarisme conflictuel et la fusion du politique et du religieux par l'exemple de la confrérie des frères Musulmans. En France et en Europe, les menaces sont le plus souvent le fait de " caïds " de banlieue issus de la petite délinquance qui cherchent une référence, une reconnaissance dans la mouvance Al Qaida. "

De son côté François Heisbourg, relève une double étrangeté dans sa démonstration du " génie américain " par cette capacité à transformer les attentats du 11 septembre 2001, " acte terroriste d'une minorité agissante mais qui n'avait pas la vocation de se transformer en choc des civilisations décrit par Huntington ". " C'est le déploiement d'une combinaison peu ordinaire d'activisme borné et d'incompétence sans bornes qui a suscité dans le monde arabe et au-delà un rejet massif " écrit le directeur de la FRS. " L'étrangeté, c'est aussi l'incapacité de la communauté internationale, et tout spécialement de l'Europe, à s'organiser face à la menace que représente l'hyperterrorisme dont est porteuse Al-Qaida. C'est cette double étrangeté qui donne au risque de catastrophe toute son ampleur, avec la convergence en cours entre la haine anti-américaine, la "massification" du soutien à Al-Qaida (reflétée par les sondages d'opinion dans le monde arabe), l'impréparation des Etats visés par l'hyperterrorisme, avec en toile de fond une fracture persistante entre les Etats-Unis et la plupart de leurs alliés. "

" Une bataille à l'échelle du siècle "

Autant d'éclairages, certes, parfois divergents, mais symptomatiques d'un repositionnement de la menace et d'une restructuration des organisations islamistes radicales qui traduisent un risque de multiplications des dangers terroristes et la fragilité des démocraties modernes face à des organisations aux idéologies fondamentalistes, aux méthodes d'actions kamikazes dont les origines relèvent du phénomène sacrificiel et de la martyrologie. " Les progrès de la lutte contre Al Qaida seront lents et progressifs " conclut ainsi l'IISS dans son rapport. " Seuls l'accomplissement d'objectifs tenant au développement politique, aujourd'hui encore insaisissables -démocratisation stable de l'Irak ou la résolution du conflit isaraelo-palestinien- permettront sans doute d'accélérer globalement l'affaiblissement de la motivation et les capacités de recrutement du mouvement ".
Un pessimisme de fait partagé par Eric Denecé, qui, pour conclure son intervention estimait qu'il allait désormais " falloir s'habituer à vivre dans des sociétés sécurisées à l'israélienne car compte tenu des capacités de régénération constatées du mouvement, nous sommes face à phénomène très long, sans doute à l'échelle du siècle. "

Régis Soubrouillard
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(1) L'Hydre de Lerne est une créature monstrueuse issue de la mythologie grecque qui terrorisait les habitants de la région d'Argos. Dotée suivant les récits d'un corps de chien ou de serpent, elle possède neuf têtes de serpent dont l'une est immortelle. Héraclès était chargé de la tuer mais chaque fois qu'il tranchait une de ses têtes, deux autres repoussaient.