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De la Centrafrique à la Côte d'Ivoire, la valse des alliances
Juillet 2004 - François Barrot

Deux évènements géopolitiques récents et sans grand rapport en apparence, les guerres civiles en République de Côte d'Ivoire (RCI) et en République Centrafrique (RCA), viennent illustrer les logiques complexes et parfois paradoxales des alliances politiques et militaires en Afrique. Des Etats et des factions amis, sinon complices, viennent à soutenir les parties adverses des épineux dossiers centrafricain et ivoirien. Cette reconfiguration, qui défie l'adage selon lequel l'ami de mon ami est mon ami, préfigure-t-elle d'une refonte totale des alliances, ou n'est-elle qu'un dispositif de circonstance.

Qui aurait pu dire, il y a un an seulement, que la Libye et le Burkina Faso viendraient à s'engager auprès de camps antagonistes, sinon ennemis, dans les affaires de la République centrafricaine ? C'est pourtant ce qui vient de se produire, Ouagadougou soutenant le nouveau président en place à Bangui, François Bozizé, et Tripoli son prédécesseur réfugié au Togo, Ange-Félix Patassé. La chose est d'autant plus surprenante que les deux Etats ont été jusqu'à présent très unis, pour le pire plutôt que pour le meilleur, puisqu'ils ont à plusieurs reprises contribué ensemble à semer la guerre et le chaos dans la région ; le Libéria et la Sierra Léone étant les exemples les plus tragiques de cette association.

Le 15 avril 2003, le général Bozizé parvenait, au terme de nombreuses offensives et contre-offensives, à conquérir le pouvoir à Bangui grâce à l'aide des troupes tchadiennes. Le président Patassé, qu'il renversait se faisant, bénéficiait quant à lui du soutien militaire de l'armée libyenne, de la sinistre milice du congolais Jean-Pierre Bemba et des hommes de main de l'ancien conseiller de l'Elysée Paul Barril (1). La lutte qui opposait depuis des années déjà le président élu à l'ancien chef d'état major des armées, avait contribué encore à désorganiser un pays d'ores et déjà exsangue et en rupture de paiement, et à précariser les populations soumises aux exactions des deux camps. L'engagement des uns et des autres sur ce théâtre d'opération semblait alors facile à expliquer.

Le Tchad avait quelques contentieux avec Ange-Félix Patassé qui revendiquait une partie des ressources issues de la toute récente exploitation pétrolière tchadienne, au prétexte que les réserves mises en valeur s'étendaient sous le sol centrafricain. Il reprochait également à son voisin méridional de recourir à des éléments issus de mouvements rebelles tchadiens comme supplétifs de ces forces armées, notamment à la frontière entre les deux pays. Le cas du fameux Miskrine, considéré comme bandit au Tchad et nommé colonel avec la mission de sécuriser la frontière par Ange-Félix Patassé, illustre parfaitement le climat de défiance entre les deux pays. Enfin N'djaména dénonçait, avec raison, le sort fait aux ressortissants tchadiens résidents en Centrafrique, et plus généralement les exactions exercées sur les musulmans par les troupes gouvernementales et leurs alliés congolais du MLC. Leurs intérêts convergeant, le Tchad servit naturellement de terre d'asile au général Bozizé quand il dut fuir son pays en 2001 après avoir échoué dans la conquête du pouvoir. Et tout aussi naturellement, devint son principal soutien logistique et militaire.

De son côté, la Libye du colonel Kadhafi s'engagea, sur ce théâtre d'opération, dans le camp opposé à celui du président tchadien Idriss Déby contre lequel il lutte déjà via la rébellion du MDJT (Mouvement pour la démocratie et la justice au Tchad) dans l'Ennedi. La Centrafrique aurait pu ainsi offrir à la Libye un front sud, susceptible de prendre à revers les forces tchadiennes. Et l'intervention libyenne est décidée dans le cadre légitime de la Censad-Comessa (Acronymes francophone et anglophone de la Communauté des Etats sahélo-sahariens), organisation que contrôle la Libye, ce qui n'est pas sans avantages pour Kadhafi occupé alors à redorer son blason...

Dans le même camp, aux côtés d'Ange-Félix Patassé, se battent les miliciens du rebelle congolais Jean Pierre Bemba, depuis devenu l'un des quatre vice-présidents de la République démocratique du Congo, aux termes des accords de paix de Pretoria. Ses intérêts à lui sont plus pragmatiques, et même trébuchants, que ceux des libyens. Son mouvement, le MLC (Mouvement de libération du Congo) contrôle la partie septentrionale du Congo-Kinshasa frontalière de la Centrafrique, l'ancien fief de Mobutu. D'une part Ange-Félix Patassé s'est toujours montré un voisin compréhensif, en n'offrant pas à Kabila la possibilité de prendre le MLC en tenaille depuis le sol centrafricain, mais il a même permis à Bemba et ses hommes de franchir l'Oubangui, le fleuve qui marque la frontière, pour se réfugier en Centrafrique lorsqu'ils étaient trop menacés. Puis, tandis que la position de Bemba ne lui permettait plus d'avoir d'ouverture sur le monde via le territoire de RDC, la Centrafrique est devenue sa fenêtre commerciale sur l'extérieur, tant pour l'exportation de diamants qui finance ses activités militaires, que pour l'importation des armes qui lui sont nécessaires. Ainsi le terrible mouvement rebelle congolais, notamment accusé d'anthropophagie sur les pygmées dans son pays (2), est devenu un acteur habituel de la crise centrafricaine, venant régulièrement combattre pour le compte de Patassé, et pour le plus grand malheur des populations martyrisées.

A l'époque où Patassé et Bozizé se disputent le pouvoir, on a donc schématiquement deux camps, celui de la Libye et celui du Tchad. Avec la Libye et Patassé, le MLC, et plutôt favorable à Bozizé, le gouvernement de RDC à la tête duquel se succèdent Kabila père et fils, qui combattent le MLC et tous ceux qui pourrait lui venir en aide.

Mais voilà qu'un an après que Bozizé soit parvenu à ses fins et que Patassé ait repris le chemin du Togo où il avait déjà vécu en exil durant les années quatre vingt, une activité diplomatique intense met sous un jour nouveau les alliances jusqu'alors assez logiques autour des deux camps.

C'est la visite au Burkina Faso du président Bozizé qui étonne. Que vient faire cet ennemi de Kadhafi dans un pays allié fidèle du colonel ? Et apparaissent les contradictions dans les différents soutiens des uns et des autres. Le Burkina a ainsi l'amitié des deux protagonistes extérieurs du conflit centrafricain. Car outre son empathie ancienne pour la Libye, Ouagadougou a également accueilli Idriss Déby jusqu'à ce qu'il aille renverser Hissène Habré à la tête du Tchad. Le Burkina se trouve ainsi, à travers le dossier centrafricain, être dans le même camp que l'Angola avec qui il a malgré tout des contentieux anciens. La contradiction n'a pas échappé à la presse burkinabè qui s'interroge.

A l'inverse, on peut remarquer que le Togo accueille en Patassé un ennemi par procuration de l'Angola, puisque ennemi de la République démocratique du Congo qui est un allié régional de l'Angola. Et pourtant le Togo qui a contribué il y a quelques années à neutraliser les activités de proches de feu Jonas Savimbi, le dirigeant de l'Unita, est un allié de facto de l'Angola …

Et les observateurs burkinabè de s'interroger sur le voyage au Togo entrepris par le ministre de la sécurité au moment même où Bozizé se trouvait à Ouagadougou. Sous prétexte d'aplanir les relations avec le voisin togolais, le ministre burkinabè ne servait-il pas de médiateur occulte entre centrafricains ? C'est assez probable puisque les déclarations du ministre, lavant le Togo de toute implication dans la pseudo tentative de putsch d'octobre 2003 au Burkina Faso, ont été depuis démenties par les conclusions du tribunal militaire qui a jugé l'affaire en avril 2004.

On peut se demander, et quelques uns dans la presse burkinabè perplexe se posent la question, à quoi riment ces manœuvres tortueuses. Ne s'agit-il pas, pour le président burkinabè, d'aider le nouveau dirigeant centrafricain qui cherche à pérenniser son pouvoir par la réconciliation nationale alors qu'il est pris à la gorge par la débâcle économique de son pays, et d'obtenir ainsi les faveurs du président tchadien ; faveurs qui pourraient prendre la forme d'un accord occulte de défense, puisque dans cette affaire les troupes tchadiennes ont prouvé leur efficacité. Un rapprochement intéressant pour le président burkinabè…

Une autre visite officielle, toute récente celle là puisqu'elle remonte au 12 mai 2004, a de quoi surprendre : c'est celle qu'a effectuée le président ivoirien Laurent Gbagbo à Tripoli. Annoncé au dernier instant, ce déplacement s'est fait sans la presse et n'a donné lieu à aucun communiqué officiel. Mais il a mené le président ivoirien chez ceux-là même que l'on a plusieurs fois évoqués comme commanditaires initiaux, aux côtés du Burkina Faso, de la rébellion qui a tenté de le renverser (3) depuis septembre 2002 et qui reste diviser le pays.

Preuve s'il en est qu'il est en quête du soutien de la Libye, quelques jours plus tard, le président ivoirien s'est rendu à Bamako où avait lieu un sommet de la Censad (4), dont son pays ne faisait pourtant jusqu'alors pas partie (5). Un appel qui n'est pas resté sans réponse puisque le colonel Kadhafi a déclaré à cette occasion, s'adressant au peuple ivoirien " vous avez élu Gbagbo, laissez-le sans intervention étrangère, ramener la paix ".

Ce soutien du "guide-frère" libyen, qui vient opportunément alors que le président ivoirien est fragilisé par un rapport de l'ONU mettant en cause son entourage dans de récentes violences meurtrières (6), ne sera pas sans conséquences dans le paysage des alliances régionales. C'est un camouflet envers l'ancien allié des mauvais coups qu'est le Burkina Faso. De là à penser que les alliances autour de la crise ivoirienne, qui étaient pourtant d'une facture toute traditionnelle puisqu'on retrouvait du côté de Gbabgo l'Angola, le Togo et le Nigeria, ennemis habituels du duo burkinabo-libyen, sont en train de se réorganiser à la faveur de l'élan rédempteur du colonel Kadhafi…

François Barrot
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(1) " Le Président Patassé nomme Paul Barril comme chargé de la lutte anti-terrorisme ", L'Autre journal, Bangui, 02/06/2002

(2) Rapportée par l'ONU et des ONG, cette pratique destinée à terroriser les populations a donné lieu à un procès organisé par les instances du mouvement, et quelques subalternes ont été condamnés

(3) cf. " La diplomatie française à l'épreuve de la crise ivoirienne " et "Quand la crise ivoirienne sert le pouvoir burkinabé ", François Barrot, Cyberscopie, mars 2003

(4) Sommet où il a justement croisé le président Bozizé qui faisait là sa première grande sortie sur le plan international, et qui à réclamé " l'aide et le soutien de ses pairs "

(5) La Côte d'Ivoire a officiellement intégré la Censad à l'issue de ce sommet, le 16 mai 2004, en même temps que trois autres pays qui étaient jusqu'alors observateurs (le Ghana, le Liberia et la Guinée Bissau)

(6) "Un rapport en forme de réquisitoire ", Jeune Afrique l'I., 09/05/04