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Etats-Unis : l'élection surprise
Mars 2004 - Thomas Cantaloube

En remportant 28 Etats sur 31 aux primaires démocrates, John Forbes Kerry affrontera George W. Bush aux élections présidentielles du 2 novembre prochain. Fort de sa victoire surprise lors de la campagne pour l'investiture du Parti démocrate, le Sénateur du Massachussets a dorénavant le champ libre pour s'attaquer à l'actuel chef de la Maison-Blanche. Correspondant à Washington du Parisien et de Marianne, Thomas Cantaloube revient pour Cyberscopie sur ces primaires démocrates et examine avec minutie les enseignements de ce premier round électoral.

Ces primaires ont déjà révélé deux choses : cette élection est fondamentalement différente de celles qui se sont déroulées ces vingt-cinq dernières années ; un sentiment anti-Bush traverse le pays comme une lame de fond.

L'orthodoxie politique concernant les Primaires, telle que la rappelait en décembre dernier le politologue Charles Cook était la suivante : le candidat qui boucle l'année préélectorale en tête des intentions de vote ET avec le plus d'argent pour financer sa campagne remporte toujours la nomination. Fin 2003, cette personne était Howard Dean, qui vient d'abandonner la course mercredi 18 février après avoir perdu toutes les primaires auxquelles il a participé. Voici donc une première certitude battue en brèche par la réalité. Second truisme des politologues: les électeurs, dans un scrutin uninominal à un tour, ne votent pas stratégiquement. Or, tous les sondages sortie des urnes, lors des dix-sept premières primaires, montrent une chose : la principale motivation des personnes qui ont voté pour Kerry est : " il est le candidat qui peut battre Bush. " À l'opposé, les partisans de Dean ont principalement voté pour lui " parce que je suis d'accord avec ses idées ", et ceux de John Edwards " parce qu'il se préoccupe des gens comme moi. " Autrement dit, les électeurs démocrates ont fait avec Kerry un choix stratégique.

Ce qui nous amène au second point : les électeurs démocrates sont farouchement décidés à renvoyer Bush dans son ranch de Crawford. La sélection de Kerry montre cela. De plus, après avoir personnellement interviewé des dizaines de militants de gauche dans l'Iowa, le New Hampshire, le Wisconsin et à Washington, j'ai assez peu de doute sur la motivation de ces électeurs.. " Si mon chien avait une chance de battre Bush, je peux vous assurer que je voterai pour lui ", m'a répondu un fermier du New Hampshire. Assez peu scientifique, je le concède, mais assez représentatif du sentiment des démocrates. Par ailleurs près de quatre Américains sur dix continuent de penser que " Bush n'a pas été élu légitimement " en 2000. Enfin, dans tous les sondages parus depuis un peu plus d'un an touchant à Bush ou à la Maison-Blanche et concernant n'importe quel sujet (l'économie, la fiscalité, l'environnement…), un tiers des Américains ne donne jamais aucun crédit au président. Un phénomène que ni Bill Clinton, ni Bush père n'avaient connu. A plusieurs moments au cours de leur mandat, ces deux présidents avaient recueilli un vaste soutien populaire qui allait bien au-delà de leur propre camp (Bush père était sorti de la Guerre du Golfe avec un taux d'approbation de 92% et Clinton, lors de son accord budgétaire avec le Congrès à propos du déficit avait satisfait 80% des Américains).

Les Etats-Unis sont profondément divisés depuis l'élection de 2000 entre " red states et blue states ". Pour caricaturer un peu : les Etats des deux côtes, avec une population urbaine, éduquée et plus syndiquée ont voté démocrates ; les Etats du Sud et du Middle West, dont la population est rurale, religieuse et individualiste ont voté républicains. Aujourd'hui, tout indique que cette scission ne s'est pas atténuée. Au contraire, elle semble s'être encore renforcée. Cela est d'autant plus paradoxal qu'entre l'élection de 2000 et celle qui s'annonce en novembre ont eu lieu les attentats du 11 septembre de 2001 qui ont paru unifier les Etats-Unis comme jamais. Toutes proportions gardées, cela me fait penser à ce qui s'est passé en France entre 1998, lorsque l'équipe de France de football remporte la Coupe du Monde et tout le monde célèbre la victoire " Black, blanc, beur ", et le 21 avril 2002 où la France se retrouve avec Jacques Chirac et Jean-Marie Le Pen au second tour de sa présidentielle.

Dans le fond, les sentiments de l'électorat américain n'ont pas changé entre 2000 et maintenant. La courbe de popularité de Bush depuis janvier 2001 permet d'illustrer ce point. À partir de son inauguration, la popularité du président baisse constamment jusqu'au 10 septembre 2001. Là elle connaît un pic incroyable passant de 54% à près de 90%. Après un plateau de trois mois (traumatisme des attentats et guerre en Afghanistan), elle entame une baisse constante jusqu'en mars 2003, date du déclenchement de la guerre en Irak. Après un nouveau pic en mai 2003 à 75%, le déclin recommence jusqu'en décembre dernier. La capture de Saddam Hussein occasionne le dernier pic en date (62%). Depuis, la baisse est repartie, atteignant au mois de février 2004 le plus bas niveau depuis le début du mandat présidentiel (50%). Comme Bush l'a dit lui-même récemment à l'émission Meet The Press, il est un " président de guerre ". Difficile de le contredire: ses seuls gains de popularité sont liés à des actes de guerre. On peut légitimement penser que la présidence de Bush a jusqu'ici été " sauvée " par les attentats du 11 septembre et la guerre en Irak. Aucune de ses autres initiatives (baisse des impôts, loi sur l'éducation, réforme de l'assurance-santé pour les personnes âgées) n'a eu d'impact marquant. Bush a allègrement dilapidé le double capital de confiance dont il avait hérité. D'abord celui sur lequel il avait fait campagne en promettant d'être " un unificateur et non un diviseur ". Ensuite celui dont il avait hérité après le 11 septembre. En gouvernant très à droite après avoir été élu avec moins de votes que son concurrent démocrate Al Gore, en faisant passer trois baisses d'impôts successives essentiellement favorables aux ménages les plus riches du pays, en sapant les alliance diplomatiques avec des pays amis et en faisant exploser le déficit budgétaire, Bush n'est plus soutenu que par ses fidèles.

Cela paraît ouvrir des lendemains radieux pour les Démocrates qui n'ont pas semblé aussi dynamiques depuis longtemps. Assommés par la défaite d'Al Gore, puis unis aux côtés de la Maison-Blanche après le 11 septembre 2001 et trop timorés pour contester la volonté irakienne du président, ils se sont enfin réveillés il y a six mois grâce à la curieuse campagne d'Howard Dean. L'ancien gouverneur du Vermont a été le premier dans les rangs des élus de gauche à oser attaquer Bush de manière aussi frontale. Avant qu'il n'arrive sur le devant de la scène politique, ses collègues démocrates semblaient paralysés par la popularité du président et craignaient les attaques sur leur patriotisme par un parti Républicain plus intolérant que jamais. Mais Dean a vu ce que nul autre démocrate n'avait perçu : le réservoir d'Américains énervés après Bush. Ayant catalysé cette rancœur, les autres candidats démocrates se sont engouffrés dans cette brèche. John Kerry, John Edwards ou Richard Gephardt, qui avaient sagement voté l'autorisation de guerre en Irak, ou qui ne s'étaient pas opposés aux baisses d'impôts proposées par la Maison-Blanche, se sont mis à dénoncer le président comme s'ils se réveillaient d'un long coma. L'ex-général Wesley Clark, l'un des premiers candidats démocrates à avoir été éliminé lors de ces primaires, s'était même engagé dans la course sur la seule idée de s'opposer à Bush.

Hélas pour Dean, après avoir ouvert la voie, il a été éliminé de la course. Comme l'a remarqué le commentateur politique Chris Matthews : " Le lapin a beau être devant, ce n'est pas lui qui remporte la course de lévriers ! " Les électeurs démocrates l'ont jugé finalement trop " révolutionnaire " et pas assez " centriste " pour pouvoir vaincre Bush. John Kerry a-t-il plus de chance ? La question est délicate. Les Démocrates font le pari que l'élection se jouera sur des questions économiques (perte de 2,3 millions d'emplois en trois ans, accroissement du fossé entre riches et pauvres, coupes budgétaires dans les services publics) et les faillites diplomatiques de l'équipe Bush (rupture avec l'ONU et les alliés, explosion potentielle en Irak). Les Républicains eux s'appuient sur l'idée énoncée par Franklin Roosevelt lors de sa campagne en 1944 : on ne change pas de cheval au milieu du gué - ou de président au milieu d'une guerre. Les Républicains misent donc sur deux choses intimement liées : la crainte des Américains face au terrorisme et la confiance que le président leur inspire.

Or, cette confiance a plutôt tendance à s'éroder. L'élection de novembre sera donc déterminée par deux choses :

1) La capacité de chaque camp à mobiliser ses fidèles dans une Amérique divisée. La plupart des élections récentes ont consisté pour chaque candidat à tenir sa base et aller chercher un maximum de voix au centre. Cette élection s'annonce comme l'opposé : tenir le centre en rassemblant un maximum de voix aux extrêmes. Pour Bush cela signifie remettre en ordre de marche derrière lui les républicains modérés, récemment effrayés par l'ampleur du déficit budgétaire, et aller à la pêche aux voix du côté de la droite religieuse. Il dispose dans ce but d'une arme puissante : les 200 millions de dollars qu'il va recueillir serviront à orchestrer une campagne d'attaque et de dénigrement contre le candidat démocrate. Kerry essaiera de maintenir une image modérée (sur la guerre, l'environnement, le budget) tout en allant draguer le fond de haine anti-Bush qui se situe à la fois du côté de l'extrême gauche et des abstentionnistes. Le pari est de se présenter à la fois comme Bill Clinton et Dennis Kucinich. Pas facile, surtout avec moins d'argent que les Républicains. Mais les stratèges démocrates se souviennent qu'en 2000 Al Gore et Ralph Nader, le candidat vert, avaient remporté 3,3 millions de voix de plus que Bush.

2) Un événement extérieur. Cela ressemble à une fuite en avant de dire que l'élection sera détermineé par un événement imprévu. Mais dans un contexte aussi volatil et avec un électorat aussi divisé, c'est une évidence. Essayons néanmoins de voir ce qui peut se passer et la manière dont cela pourrait affecter le résultat :
- Un nouvel attentat terroriste contre les Etats-Unis : Bush bénéficierait inévitablement du soutien de ses compatriotes sur le court terme. Seule hypothèse défavorable à Bush : si l'attentat se déroule plus de six mois avant l'élection et s'il est manifeste que la Maison-Blanche aurait pu l'empêcher.
- La capture de Ben Laden : jeu, set et match pour Bush.
- L'Irak bascule dans la guerre civile : avantage aux Démocrates ; sauf si toutes les télévisions américaines se retirent d'Irak, auquel cas un vieil adage s'applique : si ce n'est pas sur CNN, c'est que cela n'existe pas (cf l'Afghanistan aujourd'hui).
- Succès des élections et du retour à l'ordre en Irak : peu probable, mais si cela arrive, Bush est calife en son pays.
- Un scandale éclate mettant en cause la Maison-Blanche : plusieurs dossiers sont actuellement en phase d'incubation comme l'Affaire Valerie Plame ou la commission d'enquête sur les attentats du 11 septembre. Ils peuvent devenir aussi radioactifs que le Watergate pour Bush. Avantage Démocrates.
- Les fluctuations de l'économie : c'est le gros point d'interrogation de l'élection. Aujourd'hui la croissance est bien repartie (cela plaît aux businessmen), mais pas les embauches (qui touchent directement les électeurs). Si l'on en reste là, les Démocrates en profiteront, si le marché de l'emploi repart, Bush se frotte les mains.
- Et bien sûr toutes les autres hypothèses-surprises venue de Corée du Nord, du Pakistan, d'Iran ou d'ailleurs : conséquences imprévisibles qui peuvent aller d'une nouvelle guerre à un désastre diplomatique pour Bush. Match nul.

Alors que le monde entier espère la chute de la Maison Bush, seuls les Américains sont habilités à le renverser de son piédestal. Mais pour une fois, les Américains vont parler du reste du monde dans la campagne présidentielle. Et peut être même le regarder pour se faire une opinion. Bush proclame que le monde est aujourd'hui meilleur du fait de la chute de Saddam Hussein. Les Démocrates estiment que les Etats-Unis sont désormais isolés et haïs à cause de la politique de leur président. Les deux propositions sont vraies. Aux Américains de choisir. Résultat des observations le 2 novembre prochain.

Thomas Cantaloube
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Thomas Cantaloube rédige également un " blogue " sur la politique américaine disponible à l'adresse suivante : http://www.cantaloube.com