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Eyadéma, nouveau président togolais, depuis 37 ans…
Juillet 2003 - François Barrot

Eyadéma, le président du Togo depuis près de 37 ans, rempile pour 5 ans. Le 1er juin dernier il s'est imposé, sans surprise et sans démocratie, dans des élections présidentielles aménagées sur mesure pour lui. Arrivé aux commandes début 1967, l'ancien sergent devenu général a verrouillé depuis toutes les instances politiques et civiles du pays. Elections ou pas, il maîtrise le jeu, choisissant ses adversaires et composant le résultat sorti des urnes. Retour sur un règne interminable marqué par la violence.

CC'était juré, c'était promis, le général Eyadéma ne se représenterait pas, il quitterait le pouvoir à la fin de son mandat en 2003 ; il l'avait lui même déclaré à la presse, en forme de gage vis-à-vis de la communauté internationale. Il avait même signé un accord dans ce sens, l'accord cadre de Lomé de 1999, en compagnie de l'opposition, afin de
prouver sa bonne volonté. Mais est-ce la force de l'habitude ou réellement la pression de son entourage qui ne survivrait pas à son départ : depuis le dernier trimestre 2002 s'est mis en place un véritable arsenal administratif et constitutionnel lui permettant de se représenter, d'évincer avant le combat les adversaires trop menaçants et d'être réélu.

D'abord, une Assemblée nationale sur mesure a été assurée en octobre dernier, grâce à des élections sans surprise. Le RPT (rassemblement du peuple togolais), le parti fondé par le général Eyadéma en 1969, a emporté 72 des 81 sièges de députés du pays ; l'opposition, échaudée par les pratiques électorales du pouvoir, avait boycotté le scrutin. Puis cette assemblée bien née s'est attelée à la tâche et, dès le mois de décembre 2002, a modifié le code électoral. Premier but, écarter les opposants susceptibles de concurrencer le président-général au scrutin présidentiel de juin 2003. Pour cela on a créé une condition restrictive à l'éligibilité, reposant sur une permanence de la résidence au Togo dans les douze derniers mois. Compte tenu de la violence entretenue par l'armée à l'encontre des leaders de l'opposition depuis l'avènement du multipartisme en 1991, nombre d'entre eux n'ont du leur salut qu'à l'exil et sont donc exclus de la compétition par cette nouvelle disposition. C'est notamment le cas de Gilchrist Olympio, le candidat emblématique de l'Union des forces de changement, un des partis d'opposition. Emblématique, il l'est parce qu'il a contesté la victoire d'Eyadéma aux élections présidentielles de 1998, victoire unilatéralement décidée par un ministère de l'intérieur aux ordres. Mais il l'est aussi en tant que fils de Sylvanus Olympio, le premier président du Togo. Or l'acte fondateur d'Eyadéma dans l'histoire du Togo serait l'assassinat du président Sylvanus Olympio en 1963 (1). Serait, car les faits s'ils ont été ensuite revendiqués par l'intéressé, ne sont pas si clairement établis. Etablis ou pas, ils sont à la base d'un des fondements mythiques du pouvoir du général Eyadéma qui n'accèdera aux commandes du pays que quatre ans plus tard, jour pour jour.

Tout à son ouvrage, la nouvelle assemblée a aussi déchargé la Commission nationale électorale indépendante (CENI) de l'organisation des scrutins pour en investir les autorités plus sûres du ministère de l'intérieur. Pour parfaire l'arsenal, le Parlement a entrepris un lifting de la Constitution de 1992. Son article 59 limitait à deux le nombre de mandats présidentiels successifs, il était temps de la réformer ! En tout, les remaniements portent sur une trentaine de points différents et l'article 60 nouvelle mouture, fixe à un tour l'élection du président, ce qui avantage fortement le parti victorieux et écrase l'opposition. Enfin, le garant de l'ordre électoral - à savoir le Président de la Cour Constitutionnelle- a lui même fait les frais de ce coup de balai. Ce dernier sera dorénavant "nommé par le Président de la République" et non "élu par ses pairs" comme c'était le cas auparavant (ancien article 101).

L'indignation de la communauté internationale quant à ces changements constitutionnels est touchante. Touchante, mais tardive, parce qu'à l'époque on se souciait guère que le général Eyadéma ait suspendu la Constitution pendant dix ans, de 1969 à 1979. On ne se souciait pas non plus de l'extrême violence politique que faisait régner l'armée et les partisans du général Eyadéma, violence qui avait contraint les Togolais à un mutisme comparable à celui d'un régime totalitaire.

Eyadéma, du meurtre au pouvoir

La trentaine de démobilisés de l'armée française auteurs de l'équipée nocturne fatale au président Olympio en 1963, était manifestement animée par des revendications catégorielles. Les putschistes devaient d'ailleurs rapidement remettre le pouvoir aux civils en la personne de Nicolas Grunitsky. Ils intègrent l'armée togolaise et y entament une seconde et brillante carrière. Le sergent-chef Eyadéma, à l'instar de ces camarades, était promu officier.

En 1964, au prétexte d'une mutinerie, le président Grunitsky limoge son chef d'état-major et nomme à sa place Eyadéma, élevé pour l'occasion au rang de lieutenant-colonel (2). Le choix d'Eyadéma tiendrait, selon les observateurs de l'époque, à sa médiocrité, supposée prémunir le pouvoir de toute malice.

C'est en tant que chef d'état-major qu'il prend les rênes du pouvoir début 1967, pour mettre fin à une période d'instabilité, suscitée en réalité par ses alliés. Arrivé dans une période troublée, il va se présenter en sauveur de la nation menacée. Sauveur parce qu'il a assassiné, quatre ans plus tôt, un dictateur sanguinaire. Il s'agit bien d'une construction consistant à noircir la situation antérieure pour valoriser les actes du général Eyadéma et légitimer sa prise de pouvoir. Sylvanus Olympio, s'il était loin de faire l'unanimité et qu'il avait quelques penchants rancuniers et autoritaires, n'est pas le monstre chargé de tares qu' en a fait la littérature éyadémiste.

Rapidement après sa prise de pouvoir, le général Eyadéma suspend la Constitution et interdit les mouvements politiques. En 1969, il fonde le rassemblement du peuple togolais (RPT).Les élites des anciens partis n'ont que le choix du ralliement ou de l'exil. Sa position de président-fondateur du parti unique renforce encore ses pouvoirs politiques. Il a une totale mainmise sur cet organe qui est un réservoir de clientèle et l'antichambre de l'Etat. La confusion entre fonctions étatiques et fonctions dans le parti est la règle. Pour exemple, les préfets sont également commissaires régionaux du RPT. Les seuls organisations de masses ou syndicales autorisées sont celles qui sont étroitement liées au parti unique. Le parti a contribué à assurer une assise solide au régime en lui offrant une base clientéliste plus large.

Mais il contribue aussi à relayer, diffuser et scander les discours officiels, les mythes et les symboles du pouvoir Eyadéma. Pour cela il dispose de véritables commandos de la propagande appelés " ailes marchantes " du parti. Leur spécialité est la " haie ", une haie d'honneur à la spontanéité bien réglée qui accompagne le général dans tous ses déplacements et qui donne de la matière à filmer à la télévision nationale. Cette animation politique dispose aussi de ses idéologues et de ses spécialistes rassemblés dans la Fondation Eyadéma. Cette institution de la manipulation fera même collaborer en son sein, des nord-coréens et des ultra-conservateurs bavarois du parti de Franz-Joseph Strauss, au gré des alliances extérieures du général Eyadéma.

Eyadéma demi-dieu

Début 1974, alors qu'il est en pleine négociation pour augmenter la part ridicule de l'Etat togolais dans l'exploitation des phosphates, le général Eyadéma est victime d'un accident d'avion. Seul rescapé de la catastrophe, il saisit au bond l'opportunité politique et symbolique. Il crie, et tout son appareil propagandiste avec lui, à l'attentat.

Sur le plan symbolique, il devient le " miraculé de Sarakawa " (3) et rentre de plein pied dans une dimension semi-divine sensée alimenter les imaginaires de ce pays pétris de croyances animistes. Cette dimension mythique nouvelle du personnage est l'occasion de développer un culte de la personnalité propre à faire pâlir n'importe quel Staline ou Mao. Mais le message symbolique est également de taille. Le général Eyadéma est hors du commun, immortel et donc, il est inamovible.

Si l'éyadémisme repose sur des symboles, la violence de ce régime, elle, n'a rien de symbolique. Le primat du chef, en la personne du général Eyadéma en fait le seul détenteur de la violence légitime, à l'égal de l'Etat ailleurs. Et la violence est de mise sitôt que les intérêts particuliers ou politiques du général sont en jeu. Qu'il veuille étendre sa réserve de chasse et l'on déguerpit par la force des milliers de paysans de leurs terres. La violence du régime s'appuie sur l'armée. Et l'armée est bien verrouillée, 90% des officiers et 70% des soldats appartiennent comme Eyadéma à l'ethnie minoritaire des Kabyé. Des officiers supérieurs proches d'Eyadéma, dont son frère et plus récemment deux de ses fils, occupent des postes clefs dans la hiérarchie militaire et organisent exécutions et tortures.

Mais à cette époque, avant que l'on se préoccupe trop attentivement de démocratie et autres droit de l'homme, le Togo est parfaitement fréquentable. Entouré par le Ghana, le Bénin et le Burkina Faso -alors en pleine révolution marxiste - , le Togo d'Eyadema, malgré ses fréquentations nord-coréennes, est resté très proche de l'Occident : France et Etats-Unis, en tête. Les dirigeants occidentaux se pressent auprès du général Eyadéma, partageant ses parties de chasse, appréciant de ses largesses pécuniaires. Toute la classe politique française, de droite à gauche, vient en safari au Togo. Encore récemment, en 2000, certains de nos hommes politiques n'ont pas hésité à mouiller leur chemise pour soutenir Eyadéma contre Amnesty International qui lui reprochait ses violences pré-électorales. Le régime est stable, sous une chape de plomb, les dépliants touristiques vantent les charmes de " la Suisse de l'Afrique ".

Quand au début des années quatre vingt dix l'heure est à la démocratisation des régimes, le général Eyadéma en fin politique, réussi à reprendre l'initiative. Dans le sang certes, mais l'important est bien de survivre. Malgré l'organisation d'une conférence nationale, l'instauration du multipartisme, la libéralisation de la presse, le général et le RPT tirent encore toutes les ficelles. Les scrutins restent sans surprises et malgré la présence de ministres étrangers à l'ancien parti unique dans plusieurs gouvernements, le pouvoir d'Eyadéma est presque intact ; tous les scrutins de l'ère multipartite ont été largement entachés de fraudes systématiques selon les observateurs en place à Lomé.

La communauté internationale a fini par s'émouvoir ; la France et l'Union européenne ont successivement suspendu, rétabli et suspendu à nouveau l'aide économique au Togo. Mais si tous les observateurs s'accordent à dire que le pays est exsangue, ils reconnaissent aussi que le pouvoir et ses proches ont accumulé suffisamment de ressources pour s'affranchir des sanctions économiques.

Et la planche de salut du peuple togolais ne semble pas non plus être du côté de l'opposition. Nombre des candidats ont collaboré, à une époque ou une autre, avec le général Eyadéma, révélant par ces compromissions qu'ils sont avant tout motivés par des appétits de pouvoir. Face aux ambitions personnelles des leaders de l'opposition, le récent scrutin à un tour ne laisse aucune chance à l'alternance. En effet, si les partis de l'opposition parviennent à s'accorder pour les boycotts, la cohésion face à la machine de l'Etat-parti d'Eyadéma n'est pas leur fort. Seul l'irréprochable leader de la Convention démocratique des peuples africains (CDPA), Léopold Gnininvi, a spontanément choisi de se retirer en faveur de Bob Akitani, le remplaçant du candidat empêché Gilchrist Olympio, et apparemment le mieux placé pour gêner le général Eyadéma.

Et si l'issue semblait acquise, l'appareil RPT-Etat s'est mobilisé, les messages de l'opposition ont subi la censure des médias officiels. Le général Eyadéma lui même a donné de sa personne, notamment en dénonçant la menace de guerre civile que font courir les divisions de l'opposition : exactement le même argument qu'il avait utilisé pour justifier l'instauration du parti unique voilà 36 ans !

Et ça a marché, le général Eyadéma, et tout son puissant appareil, revendique la victoire avec 57,22 % des voix, loin devant le candidat du PFC, Bob Akitani. Les rares observateurs étrangers, moins de un pour trente bureaux de vote, n'ont pas vu les fraudes massives que dénonce l'opposition qui revendique elle aussi la victoire.

Après quelques troubles post électoraux, le Togo a renoué avec sa routine. Les manifestations des premières heures ont vite été réprimées par la FOSEP (Force de sécurité de l'élection présidentielle), une unité militaire spéciale de 5.000 hommes créée pour l'occasion ! Pas de quoi effaroucher l'Elysée, qui s'est empressé de féliciter le général Eyadéma pour sa réélection.

Eyadéma, malgré les opportunités démocratiques de passer la main, semble devoir vérifier l'adage qui veut qu'un dictateur ne quitte le pouvoir que par la disparition.

François Barrot

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(1) Eyadema a réalisé là le premier coup d'Etat militaire de l'Afrique post-coloniale.

(2) Il semblerait que la mutinerie ait été suscitée par les Français pour discréditer Bodjollé trop proche de Méatchi, lui même trop proche du Ghana de Kwame N'Krumah.

(3) Lieu de l'attentat-accident, non loin de son village natal de Pya, en plein pays kabyé, à 500 km au nord de Lomé.