>>> Bienvenue sur Cyberscopie, nous sommes le , il est .

Argentine : une victoire modeste pour des défis gigantesques
Juillet 2003 - Stéphanie Chemla

Nestor Kirchner, le nouveau président argentin, a pris ses fonctions le 25 mai 2003, jour de la fête nationale au terme d'un processus électoral surprenant. Surprenant par sa configuration -3 des 5 principaux candidats étaient issus du péronisme- et par son issue. Adolfo Rodriguez Saa, Carlos Menem, Nestor Kirchner, Elsa Carrio et Ricardo Lopez Murphy, aucun des candidats ne recueille plus de 20% des intentions de vote. Le premier tour désigne alors deux rivaux : le controversé Carlos Menem, déjà connu des Argentins pour ses deux mandats présidentiels et le challenger Nestor Kirchner, gouverneur de la province de Santa Cruz, à l'extrême sud du pays. Malgré ses discours triomphalistes, Menem, honni par une grande partie de la population du fait de sa gestion des affaires mais aussi des scandales de corruption qui ont éclaboussé son mandat, est conscient que ses chances de gagner s'amenuisent. Le 14 mai, à 4 jours du second tour, il se dérobe, et donne un goût amer à la victoire de son adversaire. Le Congrès prend acte de sa démission. Fin de l'ère Menem, Nestor Kirchner est consacré président.

Un nouveau venu dans la politique nationale

Peu connu du grand public, le gouverneur de la province de Santa Cruz est aussi très attaché, selon ses détracteurs, à l'appareil péroniste ainsi qu'à certaines pratiques clientélistes. N'est-ce pas lui qui a modifié la constitution provinciale pour parvenir à être réélu. Si son honnêteté n'est pas mise en cause, le dépôt sur un compte suisse des revenus du pétrole de la province et la bureaucratie pléthorique, gage d'un niveau d'emploi exemplaire dans sa province par rapport à la moyenne du pays, sont vivement critiqués.

A la recherche d'un consensus

Vainqueur de l'élection par abandon, avec seulement 22% des voix (au premier tour), Kirchner hérite d'une situation difficile, sans-doute sans précédent dans l'histoire argentine. Chômage, pauvreté, dette, les thèmes prioritaires ne manquent pas, et il lui faudra au préalable s'assurer d'un soutien fort et consolider ses alliances pour pouvoir gouverner. Au Congrès, en effet, nombre de péronistes restent fidèles à Menem. Et ce dernier a déclaré vouloir rester dans l'arène politique. Présents dans les deux chambres mais aussi dans les provinces du nord, qui ont massivement voté pour lui, les " menemistes " pourraient être de redoutables adversaires. D'autant plus que les élections provinciales n'auront lieu que d'ici quelques mois. Les tractations iront bon train...

La pauvreté, mal endémique

Le volet social s'annonce, lui aussi, ardu. Les chiffres sont alarmants : près de 60% des 36 millions d'Argentins vivent aujourd'hui sous le seuil de pauvreté. Selon une étude de l'université de Buenos Aires, ils n'étaient que 8% en 1975. Phénomène marginal il y a 30 ans, la pauvreté s'est accrue du fait d'une inflation qui touche les produits de base et d'un taux de chômage élevé (au dessus des 20%). Malgré un léger fléchissement de la courbe, dû à la mise en place par Eduardo Duhalde d'un programme d'emploi temporaire, la situation demeure critique. Le président Kirchner et son ministre de l'économie, Roberto Lavagna, ont déjà annoncé un plan de travaux publics pour pallier ce mal (pauvreté et chômage).

90 jours pour satisfaire le FMI

Kirchner affronte aussi la difficile tâche de renégocier la dette publique du pays avec les créanciers privés. Depuis janvier 2002, elle est en stand by. Dans le même temps, son gouvernement aura jusqu'au mois d'août 2003 pour trouver un accord avec le FMI auquel le pays doit 14 milliards de dollars. Ce dernier pose deux préalables - augmentation des tarifs publics et renégociation de la dette publique - et l'on voit mal comment répondre à la première de ces conditions dans un pays où les salaires, non indexés depuis plusieurs mois, ont même été réduits. La tâche sera sans nul doute ardue, celle d'un équilibriste, souligne le Wall Street Journal.

Le Mercosur plutôt que l'AlCA

L'Argentine devra, d'ailleurs, se positionner au niveau international. Le choix se situe entre une intégration régionale renforcée, par le biais du Mercosur, ou un rapprochement avec l'ALCA (zone de libre échange avec les Amériques), promue par les Etats-Unis. Apparemment Nestor Kirchner a déjà choisi sa voie : à quelques jours du résultat officiel, il rencontrait les Présidents chilien et brésilien, Ricardo Lagos et Luiz Ignacio Lula Da Silva et réaffirmait sa volonté de constituer un espace politique à même de " redonner voix à l'Amérique Latine ". Lula, qui a salué la victoire de Kirchner, a fait de l'alliance stratégique avec l'Argentine un atout crucial du développement du Mercosur. Le Brésil a déjà fait un premier geste en accordant un prêt important à son voisin, et un projet de monnaie commune est à l'étude pour faciliter les échanges commerciaux et le tourisme. Bien entendu, le renforcement du Mercosur permettrait de contrer les ambitions américaines de créer une vaste zone de libre échange allant de l'Alaska à la Terre de Feu.

Choisi par le peuple -les instituts de sondage le créditaient de 70% des intentions de vote au second tour-, apprécié par ses voisins latino-américains, le nouveau chef d'état devra se battre énergiquement sur de nombreux fronts : réduire la pauvreté, trouver une solution au problème de la dette, lutter contre une corruption endémique et donner à son pays une place sur la scène internationale, ou, à tout le moins, régionale. L'Argentine attend beaucoup du nouveau président. Sera-t-il à la mesure de ses ambitions ?

Stéphanie Chemla
Copyright © Cyberscopie
http://www.cyberscopie.com