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La diplomatie française à l'épreuve de la crise ivoirienne
Mars 2003 - François Barrot

Avec le lâche retournement de Laurent Gbagbo, qui a dénoncé sitôt rentré à Abidjan les accords signés à Paris, la diplomatie de choc de Dominique de Villepin ne sait plus à quel saint se vouer. Il semblerait qu'après avoir décrié le Burkina Faso, dont l'implication ne faisait aucun doute vu du Quai d'Orsay, on cherche aujourd'hui à le ré-embarquer dans le processus de règlement de la crise ivoirienne.

La presse burkinabé n'en revient pas… Que faisait donc son sulfureux ministre de l'agriculture aux pourparlers de Marcoussis ?
Ces délicats travaux organisés par la diplomatie française étaient sensés rassembler les Ivoiriens de tous bords pour régler leurs différends. Qui avait fait venir Salif Diallo, qui représentait-il ou qui conseillait-il ? Voilà de quoi relancer toutes les spéculations sur la participation du Burkina Faso à la crise militaro-politique de son voisin ivoirien. D'autant que l'on apprend dans un même temps que Guillaume Soro, le ténor de la rébellion en Côte d'Ivoire, était venu nuitamment à Ouagadougou pour consulter le président burkinabé avant de se rendre à Marcoussis ! Accompagné de Louis Dacouri-Tabley, éminence grise du MPCI (Mouvement patriotique de Côte d'Ivoire, la rébellion qui tient tout le nord du pays et qui a fait de Bouaké sa capitale) et transfuge de poids du FPI (Front populaire ivoirien, parti du président Laurent Gbagbo, membre de l'internationale socialiste) de Laurent Gbagbo, ils auraient même profité de cette escale pour aller présenter leurs condoléances à des familles de burkinabé assassinés en Côte d'Ivoire. Dès lors, comment croire que le Burkina Faso n'a rien à voir avec les mutins qui ont coupé la Côte d'Ivoire en deux et qui seraient déjà aux commandes de la capitale économique Abidjan s'ils n'étaient bloqués par l'armée française.

Les indices sont nombreux qui attestent des liens entre rébellion ivoirienne et autorités burkinabé. Ainsi, la frontière entre les deux pays, officiellement fermée par Ouagadougou, est étrangement perméable. Presque aux yeux de tous, des agents recruteurs du MPCI viennent opérer sur le territoire burkinabé. Et ils ne se contentent pas de brèves et courtes incursions. Ils se rendent tranquillement dans l'ancienne capitale et seconde ville du pays, Bobo Dioulasso, située tout de même à 160 km à l'intérieur du territoire. On peut donc penser que les autorités du Burkina Faso qui ont déployé un imposant dispositif militaire dans la région frontalière où ils disposaient déjà d'un bon appareil de renseignement sont au courant. Et laissent faire ce commerce. Car il s'agit bien là d'un marché ouvert du mercenariat. La prime de recrutement qui, selon nos sources, s'élève à 40 000 fcfa (60 euros), attire de nombreux candidats. Et si les rabatteurs n'ont pas ouvert de bureau en ville, comme le faisait à une autre époque et en d'autres lieux la Légion étrangère, ils circulent librement et vont de maison en maison démarcher les jeunes désœuvrés. Et ils sont nombreux. La ville, qui dépendait beaucoup de la circulation entre le port d'Abidjan et Ouagadougou, souffre plus que la capitale de la situation de blocage des échanges engendrée par la partition de fait de la Côte d'Ivoire. En effet, si Ouagadougou n'est guère plus éloignée de l'océan par le Togo et le Ghana qu'elle ne l'était par la Côte d'Ivoire, il n'en est pas du tout de même pour Bobo Dioulasso. La crise ivoirienne a plus que doublé sa distance au premier port. Son économie régionale en souffre, ses rares industries périclitent, le tourisme va au ralenti et elle ne bénéficie même plus du trafic routier et de ses retombées.

Dès lors il n'est pas étonnant que les recruteurs trouvent ici leur affaire. Ici et même plus loin, puisqu'on signale des jeunes gens venant de la capitale et d'autres régions au devant de ces chasseurs de tête à la solde de Bouaké. Comble pittoresque de ce commerce, on a même dénoncé de faux recruteurs, tentant d'escroquer les candidats au départ, et des intermédiaires indépendants qui entendaient prendre une commission sur la prime de recrutement ! Et comme tout échange à ses insatisfaits, certains qui n'ont pas trouvé ce qu'ils attendaient de l'autre côté de la frontière sont revenus après s'être engagés. Et malgré les indices plus que récurrents de l'implication du Burkina Faso aux côtés des rebelles, Paris semble maintenant décidé à absoudre Ouagadougou. Ainsi, le ministre français des Affaires étrangères expliquait récemment que les armes des mutins provenaient finalement de stocks fraîchement pré-positionnés à Bouaké par l'armée ivoirienne. Et voilà le Burkina Faso lavé de tous soupçons de trafic d'arme en faveur du MPCI.

Volte face de la diplomatie française

Il est plus que surprenant qu'on ait mis cinq mois à se souvenir de l'existence de cet arsenal. D'autant que les experts s'accordaient tous, au début de la mutinerie, à décrire les FANCI comme particulièrement sous équipées. Des militaires ivoiriens, à l'époque, illustraient même ainsi le dénuement de leur armée qu'il disait n'avoir " qu'une paire de rangers pour deux soldats "… Alors quid de ce soudain revirement de Paris, qui a toléré à Marcoussis la présence d'un personnage aussi trouble que le ministre burkinabé Salif Diallo ; le maître d'œuvre des opérations souterraines de déstabilisations que le Burkina Faso a menées dans la sous région avec l'aide de la Libye. Et de la Libye il est aussi question dans ce dossier. Ainsi a-t-on appris que le président burkinabé, Blaise Compaoré, s'était rendu en grand secret à Tripoli dans les jours suivant le 19 septembre, début de la rébellion en Côte d'Ivoire. Allait-il rendre compte, allait-il prendre des ordres, allait-il chercher des fonds ? Les missions de liaison auprès de Kadhafi sont traditionnellement dévolues au fidèle Salif Diallo, qui s'en est plusieurs fois acquitté depuis.
Et l'adoubement de la France, qui dénonçait pourtant encore au mois de décembre dernier, en termes à peine voilés, l'implication du Burkina Faso dans la crise ivoirienne va plus loin. Ainsi le président Chirac, reprenant les propos du président Compaoré, brandit maintenant devant Laurent Gbagbo la menace de la Cour pénale internationale. Sans nier les crimes commis par les proches du président ivoirien, la sortie de Jacques Chirac paraît tout de même bien politique. A comparer, arithmétiquement parlant, nombre des hôtes du sommet franco-africain des 21 et 22 février où fut faite cette déclaration, méritent plus encore que Gbagbo d'être jugés pour leurs crimes. En fait, il semblerait que Paris, cruellement déçu de l'attitude d'Abidjan ait changé de stratégie.
Après avoir tenté d'imposer une solution consensuelle, équilibrée et fondée sur un esprit d'apaisement, la diplomatie spectaculaire de Villepin s'orienterait vers des stratégies plus obscures, en alliance avec l'agresseur d'hier. Une méthode bien curieuse de sortie de crise qui pourrait susciter des vocations dans d'autres parties du continent noir.

François Barrot