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Quand la crise ivoirienne sert le pouvoir burkinabé
Mars 2003 - François Barrot

Les accusations d'ingérence du pouvoir burkinabé aux côtés des rebelles sont récurrentes depuis le début des évènements de Côte d'Ivoire en septembre dernier. Si l'implication de Ouagadougou, envisagée en terme de politique extérieure n'est pas convaincante parce que contre-productive, elle s'explique beaucoup mieux en la considérant du point de vue de la politique interne du Burkina Faso. Le pouvoir, usé par le temps et les affaires judiciaires, a trouvé, dans la situation explosive chez son voisin, un échappatoire salvateur et le ferment idéal pour ressouder l'opinion. Qui aurait pu prédire, il y a quelques mois seulement, l'accueil triomphal fait au président Compaoré à son retour du sommet de Paris le 27 janvier dernier ? Une lecture attentive des évènements peut éclairer d'un jour nouveau le rôle du pouvoir burkinabé dans sa gestion de la crise ivoirienne.

Une chose est sure, les travailleurs burkinabé de Côte d'Ivoire sont les grands perdant de l'état de guerre civile qui règne dans ce pays depuis le 19 septembre dernier. Aussi a-t-on du mal à croire que la déstabilisation de son voisin puisse profiter au Burkina Faso. Ses ressortissants, qui sont près de 4 millions en Côte d'Ivoire, sont très exposés aux représailles des ivoiriens, et notamment des ivoiriens du Sud proches du pouvoir d'Abidjan. Ces derniers voient dans les Burkinabé installés dans leur pays la source de tous les maux depuis des années. Ainsi estiment-Ils que les Burkinabé occupent et exploitent les terres qui leur reviennent. Et les heurts qui se sont succédés au fil du temps n'ont fait que précariser la situation des immigrants. Un paroxysme des tensions avait abouti à l'exode de tous les Burkinabé de la région de Tabou en 1999. Les victimes avaient été nombreuses. Or à l'époque, comme jusqu'à très récemment, cela n'avait que peu ému les autorités burkinabé. Si peu, que l'opinion publique et la presse s'étaient mobilisées contre l'indifférence manifeste de leur dirigeants. Pourquoi, lisait-on dans la presse de Ouagadougou, le gouvernement malien s'inquiète du sort de ses ressortissants en Côte d'Ivoire, ce qui les épargne un peu des exactions, et nos dirigeants ne font rien, ne disent rien ?

Mutisme et indifférence des dirigeants

Et c'est vrai qu'ils ne faisaient pas grand chose. Leur intervention s'était limitée à mettre une antenne médicale succincte dans les trains qui ramenaient au Burkina Faso les infortunés réfugiés de Tabou. Or voilà que ces dirigeants burkinabé, jusqu'ici si désinvoltes quant au sort leurs concitoyens, appellent avec un certain succès à la cohésion nationale pour soutenir les malheureux. Et cette union implicite de forces vives burkinabé est plutôt bienvenue pour le pouvoir à Ouagadougou. Si bienvenue même que l'on peut se demander quelle part il a pris dans ces évènements qui lui sauvent la mise. En effet, le pouvoir actuel, qui s'était imposé dans le sang de ses prédécesseurs fin 1987, a perdu tout crédit auprès de sa population. Autoritaire sans être très sanguinaire*, le régime a su se débarrasser au fil du temps de tous ses détracteurs sans susciter de grand émoi et sans alarmer le reste du monde. Tous ses détracteurs sauf un, le journaliste Norbert Zongo assassiné en décembre 1998. Son exécution suscita une indignation aussi inattendue que durable. L'homme était apprécié pour sa liberté de ton ; l'opinion n'a pardonné ni le crime, ni l'impunité dont jouissent ses auteurs qui ont été clairement identifiés dans l'entourage présidentiel par une commission d'enquête. Et s'en est fini aussi de la sympathie dont jouissait le pouvoir de ce pays déshérité au plan international. Tous les regards sont braqués sur lui et il lui devient difficile d'arranger les résultats électoraux comme c'était la coutume. Du coup il s'en faut de peu, 3 sièges seulement, qu'il ne perde la majorité au parlement lors des législatives de mai 2002. Et pourtant il en aurait bien besoin du parlement, l'actuel président, pour pouvoir réviser la constitution qui ne l'autorise pas, en l'état, à briguer un troisième mandat.

Et voilà que la crise ivoirienne lui permet de rebondir, gommant, comme par magie, la vindicte de la rue, amadouant l'opposition et mobilisant l'attention du monde sur le sort vraiment préoccupant des ressortissants burkinabé de Côte d'Ivoire. Mieux, le pouvoir profite des odieuses accusations d'ingérence dans le conflit ivoirien pour galvaniser l'opinion derrière son indignation. Il est vrai que si cette théorie se vérifiait, elle fragiliserait encore la situation des Burkinabé de Côte d'Ivoire.

Et le pouvoir burkinabé ne se prive pas d'utiliser, et même d'user de la situation de ses malheureux ressortissants. Le président burkinabé a pris goût à sa toute nouvelle aura. Il jouit d'un prestige jusqu'ici tout à fait inconnu, même si sa seule action glorieuse, dans le film des évènements, est d'avoir menacé son homologue ivoirien du Tribunal pénal international. Son parti organise quotidiennement des manifestations de soutien à " son immense courage ", jusque dans les bourgades les plus reculées du pays. La population, réellement touchée car il n'est pas une famille dans tout le pays qui ne compte quelque proche en Côte d'Ivoire, est très mobilisée. L'opposition, dans une telle situation, est totalement muselée par le consensus qu'impose la détresse des Burkinabé de Côte d'Ivoire. Et surfant, sur les atrocités réelles et amplifiées dont sont victimes ses concitoyens, le président devrait incessamment sous peu réussir à faire interpréter à sa faveur l'article 37 de la constitution qui l'empêche pour le moment de postuler à sa propre succession.

Mais cette occasion de s'acheter une légitimité est trop belle pour qu'on la puisse croire sortie du seul hasard des évènements. En quelque sorte, elle sert si bien le pouvoir burkinabé, qui s'en sert si bien lui même, qu'elle le trahit.

Une virginité à trop bon compte

En plus des mobiles, tous les éléments sont réunis pour accuser le pouvoir burkinabé d'ingérence chez son voisin ; les faits et les moyens. Les faits parlent d'eux mêmes. Les chefs rebelles de Côte d'Ivoire résidaient en toute liberté et en bénéficiant de moyens matériels ostentatoires dans la capitale burkinabé jusqu'à la veille des événements. Leur présence ou leur passage à Ouagadougou est régulièrement signalée depuis.

L'armement dont disposent les rebelles désigne lui aussi les moyens logistiques militaires du Burkina Faso. Ce pays s'est fait une spécialité du commerce et du trafic des armes ; il n'a échappé aux sanctions de l'ONU pour avoir armé le Libéria, la Sierra Léone et l'Unita alors qu'ils étaient sous embargo, que grâce à l'intervention de la France. Or le puissant armement dont dispose les rebelles de Côte d'Ivoire, ne provient pas des casernes ivoiriennes. Et surtout les mobiles sont bien là, rien de tel qu'une attaque extérieure, c'est ce que subit le Burkina Faso par le truchement de ses ressortissants en Côte d'Ivoire, pour refaire son unité et effacer le passif des dirigeants. En son temps Margaret Thatcher avait su utiliser le conflit des Malouines aux mêmes fins de politique intérieure.

Deux erreurs d'appréciations ont pu gêner les analyses. La première, un peu naïve, et sur laquelle le pouvoir burkinabé continue de progresser, consiste à croire que Ouagadougou n'aurait jamais osé mettre ses ressortissants en danger en prenant part aux troubles chez son voisin. C'est parer les dirigeants burkinabé d'une responsabilité et d'un altruisme élémentaire qui n'ont jamais du les effleurer. Une autre erreur a peut être été de chercher en Côte d'Ivoire les mobiles du jeu de Ouagadougou sur la scène ivoirienne. Ainsi le représentant de la France aux négociations inter-ivoiriennes de Lomé, Christian Dutheil de Larochère, croyait savoir que le pouvoir burkinabé voulait installer un dirigeant ami à Abidjan, en la personne d'Alassane Ouattara et qu'il se serait donc lancé dans l'aventure pour cela.

Plus prestataires qu'entrepreneurs

La réalité est vraisemblablement quelque part entre toutes ces hypothèses. Il y a fort à parier que les dirigeants burkinabé ne sont pas plus préoccupés aujourd'hui du sort de leurs ressortissants, qu'hier. Simplement ils leur sont utiles. Ils leur servant à la fois d'alibi pour l'opinion internationale et de catalyseur à la mobilisation de l'opinion publique. Et donc il est évident que le pouvoir burkinabé utilise les évènements ivoiriens pour servir ses dessins de politique intérieure, au moins en " passager clandestin ".Car le plus probable, c'est que les dirigeants de Ouagadougou ont prêté la main à la manœuvre qui devait objectivement les servir.

Les moyens financiers investis dans la rébellion, et notés par tous les observateurs en Côte d'Ivoire laissent à penser que le Burkina Faso n'est que prestataire logistique dans cette affaire. Les vrais commanditaires, qui ont eux des buts sur le sol ivoirien et manifestement de bons moyens financiers pour les atteindre, ne peuvent être que des proches du pouvoir burkinabé. Or qui, sinon la Libye, connaît et a pratiqué les services du Burkina Faso comme intermédiaire de ses coups tordus en Afrique de l'Ouest ?

La place que semble prendre Salif Diallo, ministre de l'agriculture et émissaire permanent du pouvoir burkinabé auprès de Mouammar Kadhafi, dans l'instrumentalisation politique des évènements, étaye sérieusement l'idée d'une implication de Tripoli.

Valeur haussière pour des vies qui ne coûtent pas chers

Par les temps qui courent, la vie des Burkinabé de Côte d'Ivoire, quand elle est prise individuellement ou par dizaines ou centaines, ne coûte pas cher ; le peu d'émotion suscité par le massacre de 120 d'entre eux par les troupes fidèles à Abidjan, à Monoko-Zohi le 12 décembre dernier, en témoigne. Mais prise dans leur ensemble, comme un tout, la vie de ces quatre millions de Burkinabé a une certaine valeur, une valeur négociable. Outre le bénéfice politique évident que rapporte aux dirigeants burkinabé le danger bien réel qui guette leurs concitoyens, il y a aussi la perspective d'en tirer un substantiel avantage. Ainsi, si la situation tournait vraiment mal, il ne fait pas de doute que les bailleurs de fonds mettraient la main à la poche pour aider le Burkina Faso à accueillir ses enfants**. Il ne fait pas de doute non plus que le pouvoir saura faire bonne usage de ce pactole.

Mais on ne peut pas accuser les dirigeants burkinabé d'utiliser le sort de leurs concitoyens de Côte d'Ivoire sans remarquer qu'ils ne sont pas les seuls. Du côté des belligérants ivoiriens, ou plutôt des deux côtés, rébellion et loyalistes, on sait utiliser ces même Burkinabé pour sa cause. Chez les loyalistes, fidèles au pouvoir de Laurent Gbagbo, ils servent à la fois de bouc émissaire pour galvaniser son camp, et d'otages humains pour obliger Paris à conserver ses troupes en place sur la ligne de front. Le chantage est patent, le massacre de Monoko-Zohi a servit à rafraîchir les mémoires ; si les Français laissent déferler les rebelles, Abidjan dans sa déroute lancera le carnage. Quand à la rébellion, elle assimile automatiquement les Burkinabé, en tant qu'opprimés du régime Gbagbo, à sa cause. Ils sont là souvent un alibi politique. Tragique illustration, à la mode burkinabé, de l'adage qui veut que le malheur des uns profite à d'autres…

François Barrot


(1) Les organisations des droits de l'homme ont dénombré 116 assassinats politiques depuis l'arrivée au pouvoir des dirigeants actuels.

(2) L'opération officielle " Bayiri " de rapatriement des ressortissants burkinabé de Côte d'Ivoire, a d'ores et déjà bénéficié du soutien des principaux bailleurs de fonds, qui ont versé 90% des 8 milliards de CFA (12,2 millions d'euros) engagés et dont la destination reste à éclaircir.