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Le casse-tête chypriote
Septembre 2001 - Eric Maurice

Divisée entre un gouvernement pro-grec et une colonisation turque, Chypre cherche à faire partie du prochain élargissement de l'Union européenne. Mais la perspective de cette adhésion complique les relations entre l'île, la Grèce, la Turquie et l'Europe.

Ile balnéaire prisée des touristes de l'ancienne puissance coloniale britannique, Chypre occupe une place stratégique, carrefour des routes maritimes de l'est méditerranéen. Elle est peut-être également la prochaine zone de conflit de l'Union européenne si le processus d'adhésion actuellement en cours abouti comme prévu en 2003.

La République de Chypre, entité internationalement reconnue, n'administre dans les faits que les 2/3 de l'île. Les 37 % restants sont régis par une République turque de Chypre du Nord (RTCN) qui n'existe qu'aux yeux d'Ankara. En 1974, la Turquie a envahi l'île pour contrer un coup d'Etat du régime des colonels grecs visant à annexer Chypre à la Grèce. La RTCN a été proclamée en 1983 par Rauf Denktash, qui dirige toujours son Etat d'une main de fer. Nicosie, la capitale est divisée par une " ligne verte " en béton et barbelés et entourée d'un no man's land. Les tensions entre chypriotes grecs et turcs ont en fait débuté peu après l'indépendance arrachée à Londres en 1960. Pour parer à une guerre civile, l'Organisation des Nations Unies (Onu) a déployé des Casques bleus en 1964, qui remplissent aujourd'hui la plus ancienne mission de maintien de la paix. Pour trouver une solution au problème chypriote, les Nations unies proposent la création d'une fédération bizonale et bicommunautaire au sein d'une souveraineté nationale unique. Mais la RTCN insiste pour l'établissement d'une confédération de deux Etats souverains et indépendants.

En décembre 1999, lors du sommet d'Helsinki, les Quinze ont abandonné leur préalable et se sont mis d'accord pour ouvrir des négociations avec Chypre en vue d'une adhésion, sans attendre un règlement du conflit. Selon Bruxelles, la mise à niveau économique, politique et législative de l'île avec l'Europe favorisera la stabilisation et permettra de trouver une solution au problème. Mais alors que la République de Chypre a bouclé 22 des 31 dossiers constituant l'acquis communautaire, la réunification de l'île sous une forme ou sous une autre paraît être plus éloignée que jamais. En novembre 2000, Rauf Denktash a décidé de quitter les négociations menées sous l'égide de l'Onu et, au printemps 2001, il a remanié son gouvernement pour en écarter les partisans d'un rapprochement avec le Sud.

Vieille rivalité gréco-turque

Car la question chypriote n'est pas seulement une opposition entre deux communautés, grecque et turque, ou deux groupes religieux, orthodoxe et musulman. Elle a une dimension internationale qui rend les enjeux plus complexes. La RTCN ne survit que par l'action de la Turquie, qui pèse de tout son poids pour prévenir toute réunification entre le Nord et le Sud. Entre 30 et 35 000 soldats assurent la sécurité du Nord et sur 205 000 habitants, 65 à 70 000 sont des Anatoliens encouragés par Ankara à venir s'installer pour renforcer le caractère turc de cette partie de Chypre, et la plupart des biens de consommation viennent de Turquie et la monnaie de la RTCN est la livre turque. Pour l'armée, dont l'influence est prépondérante dans la vie publique turque, comme pour les politiques, la pérennité de la RTCN est une question d'honneur national. De plus, le fait que l'actuel premier ministre, Bülent Ecevit, soit celui qui a mené l'intervention de 1974 n'est pas indifférent.

Surtout, le conflit chypriote s'inscrit dans le contexte plus large de la vieille rivalité gréco-turque, qui s'exprime également par des querelles pour la domination de la mer Egée, la reconnaissance de la minorité turque en Grèce et le soutien d'Athènes aux indépendantistes kurdes du PKK. Malgré une détente symbolisée en 1999 par les mouvements de sympathie populaire réciproques après les tremblements de terre qui ont frappé les deux pays, les tensions restent vives. Lorsqu'en décembre 1998, le président chypriote Glafkos Cléridès a accepté, pour ne pas provoquer de réaction turque, de ne pas déployer les fusées sol-air qu'il avait acheté à la Russie, c'est la Grèce qui s'est posée en garante de la défense du Sud en prévoyant d'installer des missiles en Crète. Un conflit armé entre chypriotes déboucherait quasi automatiquement en guerre gréco-turque.

Alternative difficile pour l'Europe

«Si l'administration grecque est admise au sein de l'Union européenne en tant que représentant de toute l'île, ceci ouvrira la voie à des troubles sérieux», a prévenu le ministre truc des Affaires étrangères au printemps 2001. Son gouvernement brandit la menace d'une annexion pure et simple de la RTCN, mais fait un geste en suggérant une séparation à la tchécoslovaque, c'est-à-dire à l'amiable. En face, Athènes fait pression sur l'Union européenne en évoquant son veto à l'élargissement de l'Europe à l'Est si Chypre ne faisait pas partie de la première vague. Les Quinze se trouvent donc face à une alternative difficile : faire adhérer Chypre et risquer de se trouver devant le fait accompli d'une annexion turque ou repousser l'adhésion et mettre en péril l'élargissement et le climat politique au sein de l'UE.

La Grèce, le gouvernement chypriote et les Européens, pourtant, misent sur le désir des Turcs de ne pas se fermer la porte de l'Union. A Helsinki, en même temps qu'elle ouvrait les négociations avec Nicosie, l'UE a en effet donné à Ankara le statut de postulant, Athènes ayant levé son veto à la candidature turque à l'adhésion. Si la Turquie, dont le bilan en matière de libertés publiques et de droits de l'Homme est le principal obstacle vers l'Europe, veut conserver ses chances, elle se doit d'éviter le geste de trop à Chypre.

L'Otan, atout de la Turquie

Mais Ankara dispose d'un atout avec son appartenance à l'Alliance atlantique. Base avancée de l'Otan vers le Moyen-Orient et le Caucase riche en pétrole, et à ce titre partenaire indispensable, la Turquie sait que les Etats-Unis éviteront d'aller à l'encontre de ses intérêts essentiels. Vis-à-vis de l'UE, elle peut faire pression en entravant le développement de la composante européenne de l'Otan. Au printemps 20001, elle a ainsi exigé d'être consulte avant toute opération militaire décidée par les Européens dans le cadre de leur défense autonome, avant de se montrer plus conciliante. Le poids des militaires turcs et l'importance que revêt pour eux la question chypriote laisse supposer qu'ils ne se priveront pas de ce levier.

Techniquement, le dossier de la République de Chypre devrait lui permettre une adhésion sans problème. Deux millions d'euros ont ainsi été dépensés pour se mettre en conformité avec l'acquis communautaire. Mais seul le Sud se développe et le Nord, où se trouvent 70 % des richesses de l'île, voit son activité économique reculer et son chômage augmenter, d'autant que la crise turque du printemps 2001 a fait chuter la livre de 45 %. De plus en plus de chypriotes turcs regardent vers le Sud et l'Europe, ce quoi se traduit par une émigration croissante et une contestation de la politique autoritaire et intransigeante de Rauf Denktash, au risque de radicaliser les positions. Loin de stabiliser Chypre, la perspective de l'adhésion à l'Union creuse le fossé entre les deux entités. Le problème est désormais à la fois politique et économique.

Eric Maurice