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Les enjeux cachés du conflit afghan
Septembre 2001 - Catherine Graciet

Les Talibans et l'Alliance du Nord s'affrontent depuis 1996. Derrière cette guerre se cache un grand jeu géopolitique aux multiples équations. Un jeu où les intérêts régionaux et économiques des voisins de l'Afghanistan s'entremêlent. Décryptage.

Août 2001. Les combats font rage en Afghanistan. Militairement, la situation évolue peu : les Talibans contrôlent les trois-quarts du pays et le commandant Massoud le quart nord-est. Comment, dans un pays ravagé par 22 ans de conflit, peut-on encore s'affronter militairement ? Où les parties trouvent-elles les ressources nécessaires à l'effort de guerre ? Comment expliquer l'arrivée de nouvelles armes dans un camp, les progrès fulgurants en stratégie militaire dans l'autre ? Les hypothèses ne sont pas légion : les Talibans et l'Alliance du Nord ne sont pas seuls à se battre. D'autres pays les assistent, au moins sur le plan militaire. Il s'agit du Pakistan, de la Russie et de l'Iran. L'engagement de ces trois pays est motivé par des intérêts géopolitiques régionaux et un attrait irrésistible pour les richesses en hydrocarbures des nouvelles Républiques d'Asie Centrale.

Le Pakistan : une aide officieuse mais pas officielle

Malgré les démentis répétés d'Islamabad, l'aide pakistanaise aux Talibans n'est pas un secret. Selon un rapport de l'ONG Human Rights Watch publié en juillet 2001, elle consiste essentiellement en un soutien militaire (pas d'entrave pour les convois chargés de munitions qui traversent la frontière pakistano-afghane et la mise à disposition d'officiers pakistanais qui conseillent les Talibans). Elle porte aussi sur le recrutement et l'entraînement de jeunes volontaires pakistanais voués à se battre aux côtés des Talibans.

Du côté de l'Alliance du Nord, ce sont l'Iran et la Russie qui soutiennent le commandant Massoud. L'Iran fourni une aide militaire diversifiée : livraison d'armes et de munitions, présence d'instructeurs militaires auprès de l'Alliance du Nord ou envoi d'équipes d'ingénieurs, par exemple chargées de construire un pont au-dessus du fleuve Amou Daria. Cette aide est toutefois soumise à un aléa géographique de taille : le territoire contrôlé par Massoud partage une frontière avec le Tadjikistan mais il se situe au nord-est du pays, soit à l'opposé de l'Iran. L'aide iranienne doit donc être acheminée par voie terrestre et traverser le Turkménistan, l'Ouzbékistan, le Kirghizstan et le Tadjikistan.


Fondamental, le rôle de la Russie porte plutôt sur l'approvisionnement de Massoud. Un approvisionnement qui passe obligatoirement par le Tadjikistan. Moscou a d'ailleurs parqué plusieurs milliers de soldats à la frontière afghane pour faciliter le passage des convois à destination de l'Alliance du Nord. Les Russes contrôlent en outre la base aérienne de Kouliob (Tadjikistan), qui sert à redistribuer vers les positions de l'Alliance du Nord l'aide militaire parvenue au Tadjikistan.

Occulter le problème Pachtoun : l'enjeu «oublié» du Pakistan

En soutenant les Talibans, le Pakistan suit une ligne stratégique limpide : gagner en puissance face à son voisin et éternel rival indien. Pour les stratèges militaires, le Pakistan tente d'acquérir de la «profondeur stratégique». De surcroît, dans le contexte de l'après guerre froide, Islamabad doit trouver de nouveaux alliés puisque la Chine et la Russie se méfient de sa puissance nucléaire et de ses ambitions islamiques dans la région.

Dès lors, quoi de mieux que de «vassaliser» le voisin afghan ? Pour cela, Islamabad a misé sur le trait d'union entre les deux pays : un régime islamique. «Pour les Pakistanais, il fallait éradiquer le nationalisme afghan et le remplacer par un islamisme capable de gommer le particularisme afghan en soumettant le pays à une école théologique pakistanaise extrémiste», explique Mike Barry, spécialiste de l'Afghanistan, dans une interview accordée à l'Humanité en mars 2001. «En déstructurant l'Etat afghan par des mesures obscurantistes, les Talibans ne font que renforcer le protectorat pakistanais».

En outre, maintenir les Talibans, majoritairement issus de l'ethnie Pachtoun, à Kaboul permet à Islamabad d'occulter l'épineux problème du Pachtounistan. Retour en arrière. En 1893, la ligne Durand délimite arbitrairement la frontière entre l'Empire des Indes et l'Afghanistan. Problème : elle divise les tribus Pachtouns en deux. Dès 1947, date de création du Pakistan, l'Afghanistan adopte une attitude hostile à l'encontre de son nouveau voisin : vote contre son admission aux Nations Unies et revendication du droit des Pachtouns à choisir entre former un Etat indépendant, être Afghans ou Pakistanais. Pour Islamabad, soutenir le régime Taliban, c'est aussi neutraliser toute velléité d'indépendance Pachtoun.

Russie : les nouvelles républiques d'Asie Centrale en ligne de mire

L'intervention de la Russie est de toute autre nature. En aidant Massoud, Moscou défend indirectement ses intérêts géopolitiques en Asie Centrale. Les Russes savent qu'ils ne peuvent garantir la prospérité économique des nouvelles Républiques. Une faiblesse qui ouvre grand la porte à l'influence d'autres puissances, dont les Etats-Unis, la Chine, la Turquie et l'Iran.

Pour tenter de replacer ces républiques dans son giron, Moscou se présente comme le garant de leur sécurité, comme un rempart contre l'islamisme qui les menace. Premier objectif : créer avec le Turkménistan, l'Ouzbékistan, le Tadjikistan et le Kirghizstan un front contre l'intégrisme. Deuxième objectif : établir un cordon sanitaire entre l'Afghanistan et la Russie en matière de drogues et de terrorisme. Une partie qui est loin d'être gagnée car certaines Républiques, notamment l'Ouzbékistan, voient en Moscou un danger pour leur indépendance. Elles préfèrent se rapprocher d'autres puissances occidentales pour les aider à lutter contre les islamistes.

Même si agiter la menace terroriste est avant tout une parade stratégique de Moscou, la Russie n'en n'est pas moins consciente du danger islamiste. D'abord parce que la crise économique et l'attitude répressive de certains leaders d'Asie Centrale pourrait en faire une alternative à une gestion de type " soviétique ". Aussi parce que la Russie, marquée par la Tchétchénie, perçoit comme une menace les incursions du Mouvement Islamique d'Ouzbékistan (MIO) au Tadjikistan, en Ouzbékistan et au Kirghizstan. Un conflit potentiel où plane l'ombre des… Talibans. En effet, il semblerait que les rebelles du MIO provenaient d'Afghanistan, où les Talibans leur avaient fourni des bases dans le nord du pays.

Pour la Russie, soutenir Massoud c'est en quelque sorte limiter sa débâcle en Asie Centrale. Tout d'abord en empêchant un axe MIO-Talibans de se former, dont le seul rempart est Massoud puisqu'il contrôle le quart nord-est de l'Afghanistan. C'est aussi une façon de préserver la dernière république frontalière de l'Afghanistan où elle exerce une forte influence, le Tadjikistan. La victoire des Talibans patchouns ne manquerait pas de provoquer un afflux massif de réfugiés tadjiks qui déstabiliserait cette république et, qui sait, réanimerait peut-être le vieux rêve d'un Grand Tadjikistan.

Les Talibans : un danger religieux pour l'Iran

L'intervention iranienne dans le conflit afghan se base sur des motifs religieux. À majorité chiite, l'Iran voit d'un mauvais œil l'extrémisme sunnite prôné par les Talibans. D'autant que ces derniers affichent ouvertement une attitude anti-chiite, comme le montre les exactions commises contre cette minorité en Afghanistan. Face à l'extrémisme Taliban, le projet politique du commandant Massoud qui veut instaurer un régime multiethnique issu d'un consensus correspond à ce qui a toujours été une constante de la politique iranienne en Afghanistan : préserver la minorité chiite.

Depuis que les Talibans sont à Kaboul, l'Iran doit faire face à un danger qui a acquis une ampleur inquiétante : le trafic de drogue. Selon le service iranien des narcotiques, près de la moitié des crimes commis en Iran y seraient liés. Autre conséquence : les nombreux accrochages armés entre la police iranienne et les trafiquants de drogue à la frontière afghane. Il faut savoir en effet que l'opium, l'héroïne et le haschich, en provenance d'Afghanistan et du Pakistan, transitent par l'Iran avant d'être acheminés vers les marchés européens et du Golfe persique.

L'Iran est d'autant plus vulnérable qu'il partage une frontière longue de 900 km avec l'Afghanistan. Menace sunnite, trafic de drogues, mais aussi afflux de réfugiés - en 2000, l'Iran hébergeait environ 2 millions de réfugiés afghans - … Téhéran se serait bien passé de ces tensions sur son flanc Est, entretenant déjà des relations tendues avec son voisin irakien.

L'Asie Centrale, futur eldorado ?

Même si soutenir une des deux parties en conflit rime avec intérêts régionaux, le Pakistan, la Russie et l'Iran partagent le même objectif géoéconomique : à terme, tirer profit des richesses en hydrocarbures des nouvelles Républiques d'Asie Centrale. Comment ? En faisant de leur territoire le passage obligé des futurs gazoducs et oléoducs acheminant les matières premières vers les marchés européens et asiatiques. Ainsi, le but de la Russie est de conserver une position centrale sur le corridor est/ouest. Celui-ci passe par le Nord de l'Afghanistan et relie les Républiques d'Asie Centrale à l'Europe. En clair, elle veut éviter que le gaz et le pétrole ouzbek ou turkmène n'emprunte l'option sud, qui rallie l'Europe à l'Asie Centrale en passant par la Turquie. Mais elle est handicapée par sa faiblesse économique. En effet, seuls les Américains, les Turcs, les Européens ou les Chinois sont capables d'apporter les capitaux nécessaires à l'exploitation des matières premières d'Asie Centrale.

Une rivalité Iran/Pakistan ?

De leur côté, le Pakistan et l'Iran parient sur l'incapacité de la Russie à affirmer son influence politique et économique dans la région. Ils se disputent le privilège d'être la future porte de sortie des hydrocarbures d'Asie Centrale. Leur rivalité s'accroît au fur et à mesure que le Pakistan affine le financement de son projet portuaire de Gwadar. À terme, ce méga port pourrait devenir le grand rival du port iranien de Bander Abbas et faire du Pakistan une plaque tournante en hydrocarbures.

Les ambitions pakistanaises sont d'autant plus motivées que le Pakistan ne possède ni sources d'énergie ni matières premières et traverse une grave crise économique, aggravée par le soutien aux Talibans. Pour Islamabad, cet effort pourrait se révéler payant en cas de victoire des Talibans. Soumis, l'Afghanistan serait alors le corridor idéal pour amener le gaz et le pétrole vers le Pakistan.

En misant sur l'Asie Centrale, l'Iran vise plutôt à conserver une place stratégique dans le trafic d'hydrocarbures. En plus du Pakistan, deux obstacles peuvent le freiner. Le radicalisme sunnite des Talibans, soutenu par le Pakistan et tacitement par l'Arabie Saoudite, pourrait s'étendre à l'Asie Centrale, à majorité musulmane et contrarier les objectifs de Téhéran. Seconde menace, les mouvements terroristes soutenus par le dissident saoudien Oussama ben Laden. Ils risquent de déstabiliser l'Asie Centrale et, devant la marge de manœuvre réduite de la Russie, d'entraîner une présence accrue des Etats-Unis, vieil ennemi de l'Iran.

Mais les dés ne sont pas encore jetés. Il subsiste une grande inconnue dans ce système à multiples équations. Quelle sera la politique de l'administration Bush en Asie Centrale ? Qu'en sera-t-il de son attitude à l'égard de l'Iran, de la Russie mais aussi de la Chine ? Les réponses ne devraient pas tarder à venir du côté de Washington…

Catherine Graciet