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L'armée irakienne aujourd'hui
Décembre 2002 - Vincent Bernard

Malgré les pertes considérables subies lors de la guerre du Golfe de 1991, à hauteur de 40% de la totalité de ses moyens militaires, l'armée irakienne reste paradoxalement en 2002 l'une des plus puissantes et des mieux préparée du Moyen-Orient. En 1991 les destructions ou abandons de matériel, ont porté dans une large mesure sur les équipements les moins modernes. A l'heure actuelle, tandis que l'attention internationale est essentiellement retenue par la possibilité que ce pays détienne et mette en œuvre certains systèmes d'armes de destruction massive, les moyens conventionnels du régime de Saddam Hussein demeurent conséquents dans l'optique d'une toujours possible intervention militaire des Etats-Unis.

Toutefois, les énormes difficultés consécutives à l'embargo en matière de rééquipement et de maintenance des matériels modernes ont sérieusement entravé la capacité de l'Irak à se réarmer. Une des questions majeures que pose aujourd'hui l'armée irakienne dans l'optique d'une intervention au sol réside dans les leçons opérationnelles et tactiques éventuellement tirées des erreurs de 1991 et les révisions des doctrines d'emploi de ses matériels au sein du commandement.

La réorganisation de l'armée irakienne

Les forces armées irakiennes actuelles comprennent environ 420 000 soldats dont 375000 pour les forces terrestres. En cas de danger maximum, le pays pourrait sans doute mobiliser, dans des conditions d'efficacité très variables, près de 650 000 soldats supplémentaires.
Les forces actives, réparties en cinq corps d'armée et deux groupements de la garde Républicaine mettent en œuvre environ 25 divisions ou "équivalents-divisions" de qualité variable, contre une quarantaine en 1990 et peut-être 50 en 1991. Ce format important risque de poser à l'armée irakienne de nombreux problèmes de remplacement des effectifs et du matériel en cas de conflit ouvert. Véritable pilier du régime, la Garde Républicaine comprend à elle seule 8 divisions renforcées dont les personnels sont pour une large part originaires de la région de Tikrit, ville de naissance de Saddam Hussein.

Compte tenu de la grande vulnérabilité de l'Irak, non seulement à ses frontières, mais également à cause des possibles foyers de soulèvements internes, ces forces sont déployées en trois groupes principaux échelonnés du nord au sud du pays :

  • L'un est stationné dans le Nord et couvre les régions de Mossoul et de Kirkuk. Il est destiné à surveiller à la fois les frontières turques et syriennes. Il a également pour mission d'intervenir en cas de soulèvement kurde.

  • De la même façon, un groupe stationné dans le Sud autour de Bassorah surveille les frontières du Koweït et de l'Iran ainsi que d'éventuelles agitations dans la nombreuse population Chiite de cette zone.

  • Enfin, un groupe centre est déployé autour de la région de Bagdad et de Tikrit, véritables centres nerveux du régime de Saddam Hussein et du parti Baas. Les forces militaires de la Garde républicaine sont particulièrement nombreuses et solides dans et autour de Bagdad et sont réparties en vue d'une intervention rapide en tout point du territoire.

Cette répartition " tricéphale " du nord au sud du pays s'appuie sur les trois grands complexes d'entraînement et de manœuvre dont dispose l'armée irakienne. Ceux-ci sont situés près de Mossoul, au sud-ouest de Bagdad et dans la région de Bassorah. Il est à noter toutefois que la permanence des zones d'exclusion aérienne grève de façon significative la capacité de préparation opérationnelle tant au nord qu'au sud du pays.

Les moyens militaires irakiens en 2002

Disposant d'un parc matériel encore numériquement très conséquent, l'armée irakienne met en œuvre 2200 chars de combat et 3700 véhicules blindés divers. En janvier 1991, le parc blindé irakien total groupait environ 14000 engins dont 5500 chars de combat. L'Irak dispose également de 2400 pièces d'artillerie moyenne ou lourde (près de 4000 en 1991) ainsi qu'un peu plus de 300 appareils de combat à divers degrés de disponibilité opérationnelle (700 en 1991). La faible marine irakienne, déjà quasi annihilée en 1991 reste négligeable mais est parvenu à sauver ses quelques moyens de défense côtière dont de redoutables batteries de missiles Silkworm.

L'Irak n'a depuis 1991, et ce malgré l'embargo, cessé de chercher à compléter ses stocks par divers moyens détournés, dont des importations illégales détectées par l'ONU. Sans atteindre le niveau de 1991, ses forces armées se sont en partie réorganisées à partir d'un matériel encore nombreux. De plus, un grand nombre de matériels faiblement endommagés ou provisoirement mis hors de combat semblent avoir été remis en état dès les années 1992 - 1995. Ces efforts de réarmement, bien que limités voire impossibles dans certains domaines (en matière de guerre électronique notamment), ont néanmoins donné des résultats tangibles replaçant l'Irak à un niveau conventionnel régional de premier plan.

L'armée dispose d'environ 700 chars T-72 dans les rangs de la garde républicaine. Le parc blindé efficient comprend également 200 T-62 et une centaine de M-60 américains de première génération. Le restant se compose pour l'essentiel de vieux T-54 et T-55 encore utiles mais définitivement surclassés par les engins occidentaux.
De même, on estime à 900 le nombre de transports de combat blindés BMP 1 et 2 en dotation et à 200 celui des véhicules blindés de reconnaissance modernes (BRDM, AML-90, Cascavel).
L'armée irakienne disposerait en outre de 150 pièces d'artillerie autopropulsées et 200 lance- roquettes multiples de divers calibres.
Mais l'effort principal de réarmement conventionnel semble avoir néanmoins porté, dans un contexte de frappes aériennes américaines et anglaises ponctuelles, sur un matériel antiaérien à base de canons et de missiles (SAM 7 et 10 portables, SAM 8 et 9 sur véhicules). Cette fonction seule mobiliserait environ 17000 hommes servant théoriquement de 6 à 7000 systèmes d'armes dont 400 lourds sur véhicules à l'heure actuelle. Cette défense antiaérienne est organisée en quatre régions et assure à nouveau un maillage particulièrement dense bien qu'inégalement modernisé.
L'Irak disposerait également, malgré la guerre et les destructions ultérieures, d'une cinquantaine de missiles SCUD et FROG, déclinés localement en différentes versions de capacité et de portée variables. Ces vecteurs sont éventuellement susceptibles d'être utilisés à des fins de frappe NBC comme paraissent le craindre les Etats-Unis.
L'estimation des forces aériennes reste aléatoire compte tenu des divergences dans les sources et le flou en matière de capacité opérationnelle effective. Les pertes ont été sévères durant la guerre du Golfe, l'armée de l'Air ayant perdu définitivement au moins une trentaine d'appareils en combat aérien, une cinquantaine au sol et une centaine réfugiés en Iran. L'armée de l'Air irakienne comprenant 30000 hommes disposerait d'un peu plus de 300 appareils de combat utilisables contre près de 700 en 1990. En ce domaine, c'est l'Arabie Saoudite qui détient désormais la supériorité régionale avec 430 appareils de combat pour la plupart modernes.
Parmi l'aviation irakienne, on trouve une trentaine de Migs relativement récents (Mig 25 et Mig 29) et une quarantaine de Mirage F1 dont la maintenance reste malgré tout aléatoire. La majorité du parc reste néanmoins composée d'appareils très inférieurs à leurs éventuels adversaires occidentaux, dont un grand nombre de Mig 21 et de Mig 23. Ces forces disposeraient également d'une centaine d'hélicoptères de combat de types divers mais dont les capacités opérationnelles restent douteuses.
Malgré les destructions opérées en 1991, les bases aériennes irakiennes ont dans leur quasi-totalité été remises en état et ont depuis plusieurs années retrouvé leurs capacités militaires. Les bases principales sont situées autour de Bagdad, dans la région de Bassorah, et dans la zone de Mossoul. Les terrains secondaires ou de secours sont nombreux et parsèment le territoire irakien, en particulier dans la zone désertique à l'ouest du pays.
Il semble à cet égard que la politique d'entraînement des pilotes ait depuis longtemps mis l'accent sur le perfectionnement des éléments les plus expérimentés effectuant 120 heures de vol par an, au détriment des jeunes recrues ne bénéficiant que d'une vingtaine d'heures annuelles de vol. Le problème de l'entraînement des pilotes irakiens est d'ailleurs considérablement aggravé par les deux zones d'exclusion aérienne pesant sur le pays.
Cette concentration des heures de vol au bénéfice des pilotes les plus expérimentés pourrait signifier la volonté de Bagdad de disposer d'une petite force aérienne efficace dans l'optique de raids limités utilisant les meilleurs pilotes et les appareils les plus modernes. Le rôle des forces aériennes ne serait ainsi plus de disputer à l'adversaire une illusoire supériorité aérienne mais bien de pénétrer ponctuellement les lignes adverses pour des missions très ciblées. Cette possibilité est confirmée par les nombreux exemples ces dernières années de tentatives de pénétration à basse altitude effectués par l'aviation irakienne avec un très petit nombre d'appareils.

La menace N.B.C

Cette question, sujette à de nombreuses polémiques, reste la plus sensible de toutes. La manipulation politique de l'éventuel risque nucléaire représenté par Bagdad et à prendre avec beaucoup de précautions. En effet, si les experts internationaux jugeaient encore en 1999 - 2000 que l'Irak n'était pas en mesure de disposer à court terme d'une quelconque arme atomique, certains d'entre eux semblent avoir depuis révisé leur jugement à la lumière d'importations illégales de matières fissiles détectées ces dernières années. Le flou consécutif au départ des contrôleurs en désarmement de l'O.N.U en 1998 entretient en la matière toutes les spéculations les plus antagonistes. On peut également ajouter que les considérations de politique internationales ne sont probablement pas étrangères à ces spéculations.

En matière de matériels chimiques et bactériologiques, la relative facilité de production et de stockage de telles armes ainsi que des vecteurs susceptibles de les mettre en œuvre présente semble t-il un danger potentiel plus immédiat.

Le régime de Bagdad n'a jamais hésité à utiliser l'arme chimique contre son adversaire iranien ou sa propre population kurde. Entre 1983 et 1988, l'Irak a employé par diverses méthodes des gaz de combat d'une toxicité croissante, d'abord à base d'Ypérite ou " gaz moutarde " connu depuis la Première guerre mondiale puis en conjonction avec le plus " moderne " et létal Tabun. L'utilisation de ces gaz a occasionné plus de 25000 victimes en Iran et au Kurdistan. Pendant la guerre du Golfe était également en cours d'élaboration en Irak un stock du redoutable neurotoxique A4-VX lequel, utilisé sous une forme liquide très difficilement détectable à temps, peut causer d'épouvantables pertes, en particulier à une population civile non équipée en conséquence. Malgré la destruction d'une grande partie des installations entre 1991 et 1998, la capacité irakienne à produire par exemple des stocks de gaz Sarin (dérivé du Tabun) ou de VX est certaine et des stocks résiduels de munitions " anonymes " existent probablement en grand nombre. Les vecteurs pouvant mettre en œuvre ce type de produits sont effectivement nombreux : obus, roquettes, bombes d'avions, missiles sol-sol ou encore sous forme d'aérosols à partir d'avions ou même de blindés.

L'arme bactériologique peut également prendre des formes discrètes et être développée avec une quantité limitée de moyens. Dès la fin de la guerre du Golfe a été détectée en Irak des travaux concernant diverses possibilités utilisant le bacille du Charbon, la toxine botulique ainsi que diverses toxines mortelles à base de champignons. Ces diverses souches ont été souvent développées à raisons de plusieurs milliers de litres. Là encore, la rusticité des moyens nécessaires au développement et à la mise en œuvre de tels produits laisse à penser que l'Irak, tout comme de nombreux autres pays mal intentionnés, pourrait en disposer et en utiliser le cas échéant de manière relativement aisée.

Vers la deuxième Guerre du Golfe ?

Alors que les services du Pentagone travaillent à divers schémas militaires possibles pour intervenir en Irak et renverser le régime de Saddam Hussein, les moyens militaires irakiens restent à l'heure actuelle particulièrement conséquents.
Malgré l'acceptation feinte ou réelle par Bagdad du retour des contrôleurs internationaux, les Etats-Unis semblent toujours disposés à renverser le régime par les armes comme en témoigne le déploiement récent dans le Golfe de la structure opérationnelle du CENTCOM (Central Command), destinée à diriger les opérations.
Si l'implication timide du conseil de sécurité de l'ONU est en la matière une petite victoire du droit international, toutes les options semblent encore aujourd'hui ouvertes. Les nombreuses incertitudes concernant la disposition d'armes de destruction massive et la résolution du dictateur irakien à les utiliser entretient le flou quant aux conséquences tangibles d'une intervention, tout autant que celles d'une non-intervention.
En effet, si Saddam Hussein n'a jamais hésité à employer des armes chimiques, y compris sur sa propre population et dans des conditions particulièrement atroces, il a montré en cette matière pendant la Guerre du Golfe une retenue calculée non seulement face à la coalition internationale, mais également face à Israël. Ce dernier pays n'aurait probablement à cet égard aucune hésitation à répondre à hauteur d'une telle agression de l'Irak.


En cas d'intervention militaire massive visant ostensiblement à renverser le régime (ce qui n'était pas le cas en 1991), qui sait à quelles extrémités le dictateur irakien serait en revanche susceptible de recourir ?

Sources principales : IISS "Military balance", rapports du C.S.I.S, JANE's briefs

Vincent Bernard

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