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Grande-Bretagne et Etats-Unis : une alliance à toute épreuve
Décembre 2002 - Karen Loquet

Les récentes négociations au sein du Conseil de sécurité des Nations Unies sur le retour des inspecteurs en Irak ont, une nouvelle fois, mis en lumière les liens américano-britanniques. De la première guerre du Golfe à l'après-11 septembre, l'alliance entre Londres et Washington n'a fait que se renforcer. Elle résulte d'une "relation spéciale", fruit de l'histoire entre les deux nations. Ces liens historiques n'ont pas été sans influer sur le cours des événements. Et les enjeux qu'ils soulèvent sont majeurs. Autopsie d'une alliance sans faille.

Irak : l'alliance américano-britannique

En 1991, à la suite de l'invasion du Koweït, George Bush lançait l'opération Desert Fox contre l'Irak. La Grande-Bretagne, premier pays à rallier la coalition, contribuait massivement aux opérations. Les positions britanniques n'ont guère changé. Depuis la guerre du Golfe, dés que l'on en vient au problème irakien, la Grande-Bretagne se révèle le meilleur allié des États Unis. Lorsque Bill Clinton décidait, en décembre 1998, d'attaquer l'Irak pour avoir entravé les termes du cessez le feu fixé par l'Onu en 1991 (révéler ses stocks d'armes de destruction massive, accepter leur destruction ainsi que celle des sites permettant leur production, tout cela sous surveillance internationale), la Grande-Bretagne, seul membre du Conseil de Sécurité à appuyer la décision américaine, participait également à "l'effort de guerre". Le 21 février 2001, lorsque G.W Bush ordonnait d'attaquer une trentaine de cibles autour de Bagdad, la Grande-Bretagne se joignait de nouveau aux opérations. Plus récemment, c'est encore Tony Blair qui faisait pression sur les Nations-Unies aux côtés des États-Unis afin qu'une nouvelle résolution soit adoptée avant le départ de l'UNMOVIC (l'équipe chargée des inspections) pour Bagdad. Si, au départ, les autres membres du Conseil de Sécurité s'y opposaient fermement, le bloc américano-britannique a obtenu gain de cause. A la demande du président américain et du Premier ministre britannique, un nouveau mandat a en effet été donné aux inspecteurs. La résolution 1441, votée à l'unanimité après de nombreuses discussions, ne satisfait peut-être néanmoins que partiellement G.W Bush. Les négociations lui auront cependant démontré qu'il avait un allié sans faille en la personne de Tony Blair. Face à l'Irak, les deux leaders font bloc. Mais une telle unité peut diviser. Le soutien inconditionnel du Premier ministre au président au cours des différents stades des négociations n'a effectivement pas été toujours très bien perçu, notamment par ses homologues européens. Son appui à G.W Bush est pourtant essentiel à la survie d'un élément majeur de sa politique extérieure : les liens américano-britanniques.

Une "relation spéciale"

Pour un grand nombre d'observateurs politiques, le soutien du leader travailliste au chef de la Maison-Blanche ne fait qu'illustrer une alliance de longue date entre les deux nations : la "relation spéciale". Ainsi ont été consacrés par Churchill les liens particuliers et privilégiés existant entre les deux nations, liens aussi bien basés sur une histoire commune (curieusement une histoire coloniale), sur une culture, une langue et des valeurs partagées que sur des intérêts mutuels, notamment en matière de défense et d'économie (chaque pays étant le plus gros investisseur dans l'autre). Ce sont ces liens que Tony Blair parait chercher à maintenir depuis son arrivée au 10 Downing Street. Il faut signaler que la relation spéciale offre à la Grande-Bretagne une place de choix sur la scène internationale. Il a d'ailleurs souvent été formulé que cette dernière trouvait, dans sa relation privilégiée avec les États-Unis, une compensation pour la perte de son empire. Être l'allié loyal de l'hyperpuissance n'est pas, en effet, sans prêter à une puissance devenue "moyenne" un certain prestige. En outre, la relation spéciale a façonné l'histoire. La création de l'Otan (négociée par le Premier ministre britannique d'alors, Ernest Bevin), l'établissement des institutions de l'après-guerre, le rapprochement avec l'ex-Union Soviétique (en partie orchestré par Thatcher), la guerre du Golfe, la négociation des accords de paix en Irlande du Nord et, même, dans une certaine mesure, la création de l'Europe, sont le résultat de partenariats étroits entres dirigeants britanniques et américains. La relation spéciale n'est cependant pas affaire de routine. Le duo formé par Churchill et Roosevelt, la relation quasi passionnelle entre Thatcher et Reagan, la "symbiose" entre Blair et Clinton ont montré la nécessité d'une connexion idéologique entre Premier ministre britannique et président américain. Que Blair s'allie à Clinton en décembre 1998 pouvait alors s'entendre. Des croyances partagées (la campagne électorale du" nouveau parti travailliste " en 1997 s'inspirait d'ailleurs largement de celle menée par les "nouveaux démocrates" en 1992), une bonne alchimie personnelle, avaient amené les deux leaders à coordonner leur politique étrangère et intérieure. Mais que peuvent avoir en commun un Premier ministre travailliste et un président républicain ? Les Tories ( le parti conservateur britannique) sont idéologiquement et économiquement beaucoup plus proches du texan de droite que ne serait l'être Blair. Les deux leaders s'opposent aussi sur un certain nombre de principes, notamment sur la peine de mort, l'avortement, l'environnement, la défense, le rôle de la Cour Internationale de Justice... Les deux hommes sont néanmoins chrétiens et, comme l'a souligné Bush lors de sa première conférence de presse aux côtés du Premier ministre, tous deux utilisent " le même dentifrice ", aiment leurs femmes et leurs enfants... En dépit de ce peu de "points communs" qui ne sauraient les unir et des différences non négligeables qui les divisent, les deux hommes ont néanmoins prouvé qu'ils étaient capables de s'entendre. Finalement, peu importe que l'un soit Républicain et l'autre ouvertement fan de Clinton. Les deux leaders l'ont souligné de nombreuses fois. Ce qui compte aujourd'hui, c'est la relation spéciale en elle-même.

Entre les Etats-Unis et l'Europe : la position britannique

Malgré le changement de main de la Maison-Blanche, Blair a rapidement montré qu'il entendait rester le meilleur allié des Etats-Unis. Premier leader à rencontrer Bush après son investiture, il décidait de l'intervention de la Grande- Bretagne aux côtés des États -Unis en Irak un mois après le début du mandat présidentiel. Dix jours après les attentats du 11 septembre, c'est lui qui se rendait à New York, multipliant les démonstrations de solidarité au nom de l'Europe entière pour ensuite entamer un véritable tour du globe destiné à sensibiliser le monde entier à la menace terroriste. Et quand les Etats-Unis ont ensuite eu besoin de troupes en Afghanistan pour combattre les Talibans, c'est lui encore qui répondait en mobilisant 1 700 hommes. Nul ne saurait lui reprocher de soutenir Bush sur ce point (soutien qui lui a d'ailleurs valu d'être nominé, avec Bush, au Prix Nobel de la paix en février 2002). Mais être l'allié inconditionnel des États-Unis suppose aussi quelques silences ou, du moins, une absence de critiques "ouvertes" en public, sources de discordes. Ainsi, si l'Europe dénonce le rejet du protocole de Kyoto par l'administration américaine qui dit préférer régler le problème des émissions de gaz à effet de serre de manière unilatérale, Blair se dit satisfait qu'il existe néanmoins un dialogue. Parallèlement, alors que l'Europe condamne le projet américain antimissile, perçu comme laissant présager d'une nouvelle course à l'armement, Blair, qui n'approuve pas le projet, loue cependant les États-Unis pour tenter de trouver de nouvelles solutions en matière de sécurité. Ce manque de fermeté dans les positions et une telle disposition aux idées américaines ne sont évidemment pas sans déteindre sur son image en tant que leader européen. La raison en est simple. Pour beaucoup, les positions de Blair se placent également en terme de choix : l' Europe ou les Etats -Unis. Le fait est ancré dans l'histoire. Si la Grande-Bretagne refusait de se joindre au bloc européen dans les années 50, c'est qu'elle préférait les États-Unis... Mais les temps ont changé. La Grande-Bretagne est aujourd'hui intégrée à l'Europe et Blair est à l'initiative de nombreux projets européens. Il est par exemple l'un des instigateurs, avec Jacques Chirac, de la politique étrangère et de sécurité commune (PESC). En 1998, il signait le traité de Saint-Malo qui prévoyait la création d'une force militaire européenne. Et preuve récente de son engagement, le Premier ministre britannique s'est déclaré favorable à une Constitution européenne qui, en vue d'une Europe à 25 prévue en 2004, établirait un président permanent du Conseil Européen. Il s' est, de même, fait l'avocat de la politique d'immigration commune. Pas de choix, donc. La Grande-Bretagne de Blair reste engagée dans les deux relations, au risque de s'attirer parfois les foudres européennes. Il est vrai que, sur les sujets divisant l'Union européenne et les Etats- Unis, les concessions du Premier ministre dérangent parfois. Il convient toutefois d'ajouter que ces "concessions" ne vont pas sans quelques retours de la Maison-Blanche. Ses soutiens au président lui valent en effet une oreille attentive à Washington où il bénéficie également d'un droit de parole plus important que n'importe quel autre leader européen. En somme, une place "privilégiée" qui lui a permis, à plusieurs reprises, de défendre la cause européenne à Washington et d'y être entendu.

Londres, médiatrice entre les États-Unis et l'Europe

Curieusement, c'est précisément à travers la relation spéciale que la Grande-Bretagne dit pouvoir s'assurer que l'Europe est entendue outre-Atlantique. En d'autres termes, la relation spéciale ouvre parfois les portes de la "négociation". Bush, par exemple, était au départ fermement opposé à la création de la force européenne, perçue comme un challenge à l'autorité de l'Otan... S'il y est aujourd'hui favorable, ce retournement est largement au crédit du leader britannique. Envoyé en mission à Washington, c'est lui qui a été chargé d'en faire accepter l'idée aux Américains. Il était sans doute le mieux placé pour le faire. Et c'est lui qui a effectivement trouvé un compromis (de rhétorique ?) en promettant à Bush que cette force serait intégrée à l'Otan, qui resterait l'organe de référence en matière de sécurité puisque les interventions de la force européenne seraient soumises au préalable à un vote. S'il a ensuite été critiqué pour avoir amené l'Europe à la vision américaine de l'Otan, il est à prendre en compte que, outre le fait que cette force ait des difficultés à se mettre en place, il en ira sans doute différemment de la réalité. Pareillement, sur des sujets importants, Blair a sans doute amené l'administration américaine à une vision peut-être plus "européenne" des problèmes. Après le 11 septembre, c'est lui qui suggérait à Bush qu'une riposte immédiate ne serait pas productive et qui lui avait soumis l'idée d'attendre de réunir des preuves suffisantes contre Ben Laden. Sur ce même thème, c'est lui, aussi, qui avait pensé "l'après-Talibans" et proposé d'envoyer une aide humanitaire en Afghanistan. Quant aux positions américaines sur le Moyen-Orient, Blair a parfois tenté de les "assouplir". Lorsque Bush déclarait qu'il fallait éloigner Arafat du pouvoir avant de négocier la paix, c'est encore Blair qui lui demandait de modérer ses positions et qui soulignait la nécessité d'un interlocuteur du côté palestinien. Quant à l'Irak, nul doute que Tony Blair n'ait joué un rôle majeur et amené le Président, qui déclarait imminente une attaque cet été, à suivre la voie de l'Onu. Le mérite de la résolution qui opte pour un désarment pacifique lui revient en grande partie. Celui-ci lui a d'ailleurs été reconnu par Bill Clinton. Invité à la conférence annuelle du parti travailliste le 2 octobre dernier, l'ex-Président est allé jusqu'à déclarer que Tony Blair avait empêché l'administration américaine de " faire une bêtise ". Et c'est lui, encore, qui tente de convaincre le monde de la menace irakienne, notamment en faisant publier un dossier sur les dangers représentés par les armes de destruction massive.

Il est à se demander si Blair n'entend pas réimaginer la communauté transatlantique. En d'autres termes, rassembler les Etats-Unis et l'Europe, qu'il ne perçoit pas comme deux entités antagonistes mais complémentaires, ne pouvant exister l'une sans l'autre. Et à lui de jouer de son rôle de médiateur que lui offre cette position de "l'entre deux", comme il l'a fait durant la guerre du Kosovo. Les forces européennes en difficulté, il avait convaincu l'Europe et Bill Clinton de la nécessité d'une intervention américaine. Blair, en effet, aime "rassembler". Rassembler les Etats-Unis et l'Europe, et au-delà. Rassembler les Etats-Unis, l'Europe et le monde musulman dans la lutte contre le terrorisme, par exemple, comme il a tenté de le faire au lendemain du 11 septembre en multipliant les contacts avec les leaders européens et les leaders du monde arabe. C'est que Blair croit plus qu'en l'Europe ou en les Etats-Unis. Il croit en la communauté internationale, dont il a lui même façonné la doctrine avec Bill Clinton : " lorsque le challenge est international, la réponse doit l'être aussi ". Mais il n'est pas toujours aisé d'amener tout le monde à la même position.

Karen Loquet

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