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Les enjeux géostratégiques de l'espace
Juin 2002 - Julien Nessi

Depuis le début des années 90, la militarisation de l’espace connaît un regain d’activités sans précédent. Satellites d’observation, de surveillance et de télédétection, missiles téléguidés, bombes à guidage satellitaire, écoute électronique, transmission de l’information en temps réel, communication à haut débit sécurisé…. Les utilisations militaires de l’espace font dorénavant partie intégrante des activités de défense des grandes puissances, Etats-Unis en tête. Les récents conflits (Irak, Kosovo et Afghanistan) illustrent le poids grandissant de ces armes spatiales dans les offensives militaires et les systèmes de défense. A la pointe de la conquête spatiale et engagés dans un programme de renouvellement de leurs satellites, les Etats-Unis ne cessent de creuser l’écart sur les autres puissances (Europe, Russie, Chine). Retour sur les enjeux de la puissance spatiale.

4 octobre 1957. A la surprise générale, l’URSS marque un grand coup dans sa guerre technologique contre les Etats-Unis. Les Soviétiques parviennent avec succès à mettre en orbite le premier satellite de la Terre, le désormais célèbre Spoutnik. Cet exploit technologique marque le début de la conquête spatiale. Après la mer, la terre et le ciel, le Kremlin et la Maison-Blanche font de l’espace un nouveau lieu d’affrontement et de puissance. Durant la guerre froide, la logique de la confrontation incite les deux superpuissances à investir progressivement ce nouveau terrain vierge. En quête de prestige et de profondeur stratégique, les deux grands renforcent leurs programmes spatiaux, multiplient les mises en orbite de satellites et les lancements de fusées. Les états-majors militaires s’intéressent alors de plus en plus aux enjeux géostratégiques de l’espace. Mais, ce qui va véritablement accélérer cette militarisation progressive de l’espace, c’est le projet américain de bouclier spatial, plus connu sous le sigle d’IDS pour Initiative de Défense Stratégique. Le discours de Ronald Reagan, alors président des Etats-Unis, prononcé le 23 mars 1983, donne un nouvel élan à la conquête militaire de l’espace. Son objectif est de mettre en place un véritable bouclier spatial antimissile capable de protéger les villes américaines de toute attaque soviétique. La guerre des étoiles n’est plus une fiction. Selon Thierry Garcin, auteur d’un ouvrage récent sur Les enjeux stratégiques de l’espace (1), " l’IDS a permis d’ébaucher le concept de puissance spatiale et de space dominance, au point qu’on songe à la maîtrise mondiale de l’espace ". Sous l’impulsion du président républicain, les Etats-Unis s’engagent à partir de cette date dans une course aux armes spatiales et lance un défi technologique et stratégique à leur ennemi soviétique. Huit ans plus tard, l’effondrement du bloc communiste et la disparition de l’URSS consacrent définitivement l’avance américaine en matière de conquête spatiale.

Les technologies spatiales au centre des nouveaux conflits

Face au nouveau désordre mondial issu de la fin de la guerre froide et aux crises internationales d’un nouveau type, les technologies spatiales s’avèrent être de précieux outils militaires pour les puissances propriétaires de satellites. Les stratèges militaires et les experts en aérospatial considèrent que les satellites d’observation et de surveillance permettent aux armées de disposer d’une information inestimable sur les forces de l’adversaire, ses positions, son potentiel militaire, ses mouvements de troupes ou ses infrastructures stratégiques (aéroport, ministère, routes principales, chemins de fer…). La maîtrise de l’information, au cœur des guerres modernes et des conflits du XXIème siècle, constitue une ressource géostratégique indispensable aujourd’hui pour gagner une bataille. Thierry Garcin, expert de la question, citée précédemment, donne une idée plus précise des fonctions des satellites : " les satellites permettent de communiquer, d’observer, de traquer des forces hostiles, de proposer et d’actualiser un plan de cibles, d’analyser les capacités spatiales des autres, d’adresser ou d’interpréter un signal politique, de cacher ou de désinformer ". Les conflits de l’après-guerre froide illustrent cette montée en puissance du spatial militaire. Les technologies spatiales ont joué un rôle croissant pendant la guerre du Golfe (1991), la campagne aérienne de l’Otan en Serbie (1999) et enfin, plus récemment, l’intervention américaine en Afghanistan (2001). La riposte internationale contre Saddam Hussein, orchestrée par le Pentagone et la Maison-Blanche, a ainsi permis aux Etats-Unis d’expérimenter le guidage haute précision par GPS des missiles lancés contre les infrastructures et les troupes du dictateur irakien, de cartographier et de frapper les cibles irakiennes ou encore de gérer les communications longues distances. Selon Xavier Pasco, spécialiste de la politique spatiale des Etats-Unis et chercheur à la Fondation nationale pour la Recherche stratégique (2), " la guerre du Golfe forge la certitude que les moyens technique spatiaux représentent un facteur de supériorité indéniable (maîtrise du temps, de l’information, de la manœuvre) ". Les frappes aériennes de l’Alliance atlantique contre les forces de Milosevic au Kosovo et en République de Serbie ont également bénéficié de l’expertise spatiale. Les spécialistes évaluent le nombre de bombes larguées sur le pays à 16 000, dont 7000 étaient guidées par laser contre 700 par GPS, le système américain de localisation par satellite. Pour Thierry Garcin, " la guerre du Kosovo a donc prouvé que les moyens spatiaux accompagnaient désormais tout conflit d’importance : écoute téléphonique par bateau, observation des mouvements militaires ou civils des cibles ; communication à haut débit sécurisé. " Enfin, plus récemment, lors de l’opération militaire américaine en Afghanistan, sur les 18 000 bombes larguées sur le pays, plus de la moitié d’entre elles étaient guidées par laser et GPS. Les forces spéciales américaines ont aussi eu recours dans leur opération d’infiltration et de pénétration des lignes ennemies à de nombreuses technologies de communication par satellites. Il est fort probable que les Etats-Unis vont intensifier le recours aux satellites d’observation et de surveillance pour mener leur croisade mondiale contre le terrorisme et les réseaux Al-Qaïda. Au Proche-Orient, les technologies spatiales sont également utilisées discrètement par les Israéliens pour espionner les armées ennemies dans les pays arabes. L’Etat hébreu vient d’ailleurs de lancer à la fin du mois de mai 2002 un satellite d’observation ultra perfectionné, baptisé OFEK 5. Ce nouveau satellite permet à l’armée israélienne d’obtenir des informations stratégiques non seulement sur ses proches voisins (Syrie, Liban, Jordanie) mais aussi sur des pays plus éloignés de la péninsule arabique (Arabie Saoudite, Iran, Irak), voir même de l’Afghanistan. Le spatial militaire est donc sérieusement pris en compte par Israël pour assurer sa défense et sa sécurité. L’Etat hébreu collabore également très étroitement avec les Etats-Unis dans ce domaine.

La domination de l’espace, un enjeu stratégique pour les Etats-Unis

Depuis maintenant plusieurs années, les Américains investissent de plus en plus dans les projets de militarisation de l’espace. Aujourd’hui, la maîtrise de l’espace est même devenue un enjeu de sécurité majeur pour le Pentagone. Dans le débat sur révolution dans les affaires militaires (RAM) intervenu au lendemain de la guerre froide et de la disparition de la menace soviétique, l’espace est devenu un terrain hautement stratégique permettant aux propriétaires de satellites d’observation, de surveillance ou d’écoute d’avoir une longueur d’avance sur leurs adversaires. Pour le Département de la Défense, les activités militaires dans l’espace doivent aussi satisfaire des objectifs de sécurité nationale. Les attentats terroristes du 11 septembre 2001 vont avoir pour conséquence d’accélérer la recherche et le développement dans les laboratoires américains pour améliorer les technologies d’observation spatiale. Donald Rumsfeld, secrétaire américain à la Défense, dans un discours prononcé à Washington en janvier 2002, évoque l’hypothèse d’une attaque terroriste contre le potentiel spatial des Etats-Unis : " Nous devons nous préparer pour de nouvelles formes de terrorisme, mais également pour des attaques contre le potentiel spatial américain, des cyberagressions contre nos systèmes de communication, sans oublier les missiles de croisière, les missiles balistiques, les armements chimiques et les armes biologiques. ". Pour le Département américain à la Défense, la protection de l’accès à l’espace et du potentiel spatial des Etats-Unis constitue dorénavant l’un des objectifs de la nouvelle doctrine de défense élaborée après les attentats du 11 septembre 2001. Cette orientation stratégique vers le spatial militaire se traduit notamment par un budget de la défense en forte hausse.

Ecart croissant entre les Etats-Unis et l’Europe

D’après les derniers chiffres disponibles, les Etats-Unis auraient injecté, en 2001, près de 14 milliards de dollars dans le spatial militaire. Par comparaison, le budget de l’Europe dans ce domaine ne s’élève qu’à 680 millions de dollars pour la même période, soit vingt fois moins que les dépenses américaines. Et le fossé entre les Etats-Unis et l’Europe risque de se creuser dans les années à venir. Le projet de budget 2003 de George W. Bush, dévoilé en février dernier, propose de porter les crédits de la défense à 379 milliards de dollars, soit une hausse de 48 milliards de dollars par rapport à 2002. Un budget historique comparable à celui de Ronald Reagan en 1981 aux heures les plus sombres de la guerre froide ! Selon certains analystes, les dépenses militaires pourraient même atteindre 450 milliards de dollars en 2007. L’une des priorités de ce budget 2003 concerne notamment la recherche et le développement des équipements militaires. Pas moins de 53,9 milliards de dollars, soit une hausse de 10 %, vont être consacrés par le Pentagone à ce poste stratégique. Le perfectionnement des systèmes de communication est notamment inclus dans ce budget. Le chef de la Maison-Blanche entend aussi consacrer un milliard de dollars à la fabrication de drones, les avions sans pilotes, très utilisés en Afghanistan, et aux appareils de surveillance et de reconnaissance. La production de bombes guidées par satellite ou par laser est également une priorité affichée.

Par ailleurs, le Département de la Défense s’est engagé à acheter, d’ici à 2020, pour près de 58 milliards de dollars, 181 lanceurs nouvelle génération, 7 satellites d’alerte avancée et des systèmes de télécommunications modernes. Le Pentagone prévoit également l’acquisition de plus de 11 milliards de dollars d’équipement de navigation spatiale.

Les Etats-Unis risquent ainsi à l’avenir de devenir une véritable puissance spatiale, quadrillant la terre avec leur constellation de satellites, loin devant les Européens et les autres pays. En dépit des efforts européens en matière de positionnement spatial (succès du lanceur ARIANE 5 ; précision des satellites d’observation civile SPOT-5 et militaire HELIOS ; mise en orbite récente du plus gros satellite de surveillance de la planète ENVISAT ; feu vert au projet GALILEO, le GPS européen, pour concurrencer le GPS américain ; mise en place du centre satellitaire européen de Torrejon pour exploiter les données des satellites), l’Europe aura du mal à rivaliser avec le potentiel spatial américain des prochaines années. La question de l’indépendance stratégique européenne risque de se poser à nouveau. Or, selon Thierry Garcin, " l’espace permet à un Etat d’être reconnu, éventuellement estimé ou craint. Il peut donc servir les ambitions d’une diplomatie ".

Julien Nessi

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(1) «Les enjeux stratégiques de l'espace», Thierry Garcin, Collection Axes Savoir, Edition Bruylant, L.G.D.J, 2001

(2) «Espace et puissance», Xavier Pasco, Anne-Marie Malavialle et Isabelle Sourbès-Verger, Ellipses, 1999, Paris