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Les ambitions internationales de la Russie
Juin 2002 - Xavier Frison

La Russie n'en fini pas d'accoucher de l'ère post-soviétique. Après avoir dû renoncer très vite aux colonies et aux pays de l'Est, la carlingue continue de se fissurer au Caucase et en Asie centrale. Miné par des finances exsangues, le pays trouve pourtant un échappatoire salutaire dans une ouverture inédite de sa politique étrangère. Entre crainte d'une menace extérieure, guerre " intérieure " et coopération internationale, la Russie n'a jamais été aussi complexe.

La politique extérieure de la Russie s’est structurée sous Pierre Le Grand d’après deux axes principaux. D’un côté, la logique d’extension européenne dès le XVIème siècle avec le "dilemme de la Russie ". Le pays est tiraillé entre la volonté d’ouverture culturelle et la volonté d’établir un glacis culturel, notamment sous Ivan le Terrible.

Le deuxième axe majeur de la politique extérieure russe est la logique coloniale vers l’Asie, le sud et les républiques d’Asie centrale, là aussi dès le XVIème siècle. Mais comme le souligne l’historienne Marie-Pierre Rey, " la Russie n’a alors pas les moyens de ses ambitions et va contraindre sa diplomatie à s’occuper d’abord de ses régions proches ". Cependant, de Staline à Brejnev, la politique extérieure soviétique va se mondialiser par le biais des " Etats-clients " d’Afrique et d’ailleurs. Gorbatchev reviendra vers une vue plus régionaliste de sa diplomatie, encore une fois pour une question de coûts.

La déliquescence de l’Empire

L’ancienne puissance russe peut aujourd’hui se décomposer en trois cas bien distincts. On trouve d’abord les pays définitivement sortis de l’orbite que sont les " pays de l’Est " et les pays Baltes. Tous candidats à l’OTAN et à l’Union européenne, ils ont effectué un virage à 180 degrés. Mais les dépendances avec la Russie sur l’énergie ou les ports maritimes sont encore bien réelles. Pour Anne de Tinguy du CERI-Siences Po (centre d’études et de recherches internationales), " ces pertes sèches sont aujourd’hui dédramatisées par l’opinion russe mais pas encore acceptées ".

Loin de cette indépendance consommée, certaines anciennes républiques soviétiques souhaitent se détacher à tout prix et définitivement de leur encombrant tuteur. C’est le cas de l’Ukraine, de l’Azerbaïdjan, de la Moldavie, de la Géorgie et bien sûr de la Tchétchénie. Le traitement de la question tchétchène par Moscou laisse entrevoir une issue des plus délicates à ces velléités d’indépendance. De plus, à la dimension symbolique du Caucase Nord s’ajoute la question énergétique avec la gestion des actuels et futurs pipelines de ces régions du Sud.

D’autres Etats sont encore totalement sous le joug de la Russie comme la Biélorussie, le Tadjikistan, le Turkménistan ou l’Arménie. Essentiellement dépendantes pour des raison économiques, ces républiques sont encore souvent dirigées par des anciens apparatchiks communistes, laissant peu de change à un changement en profondeur. De plus, " l’étranger proche " de Moscou est le dernier rempart stratégique et surtout symbolique de la Russie de Vladimir Poutine.

La puissance russe entre objectifs ambitieux et moyens réduits

Selon le sénateur Xavier de Villepin, président de la commission " Affaires étrangères-Défense " du Sénat, " le peuple russe est un peuple démoralisé. Le pays est amputé de ses façades maritimes, l’économie ne s’adapte pas au libéralisme. Et puis un homme arrive et la Russie change ". Ode sans doute un peu poussé à Vladimir Poutine, la formule résume bien l’habileté d’un homme qui a su jouer de la grandeur retrouvée de la Russie malgré des moyens ridicules. La recette est simple : accepter les indépendances des pays déjà perdus, renforcer la coopération avec les Occidentaux en échange de leur respect et serrer la vis dans quelques républiques symboliques du Caucase Nord pour donner l’illusion d’un régime puissant et intransigeant.

Car avec un budget Défense de cinq milliards de dollars contre par exemple 380 milliards pour les Etats-Unis, Moscou est contraint de bricoler. Finances d’autant plus légères que la Russie se doit d’être présente à l’est avec l’Asie centrale mais également à l’ouest avec l’Europe. Aussi, l’un des enjeux diplomatiques majeurs de la Russie réside peut-être dans une redéfinition de son influence au sein de la CEI (communauté des Etats indépendants). Mais là encore, le pessimisme est de rigueur. D’après Anne de Tinguy, " les pays membres de la CEI n’ont jamais été d’accord dans la définition des buts mêmes de l’organisation. Certains comme la Géorgie, la Moldavie ou l’Ukraine considèrent ce forum comme le cadre idéal pour liquider les restes de l’URSS. "

D’autres ont une vue encore plus pessimiste, comme Constantin Makienko, directeur adjoint du centre d’analyse des stratégies et des technologies de Moscou : " La perte des pays de l’Est et surtout de l’Ukraine a été terrible pour le peuple russe. Concernant la Tchétchénie, militairement elle est gagnée mais politiquement elle est perdue. D’ici trente ans, le Caucase Nord sera indépendant et sous influence islamiste. Et si l’on se projette encore beaucoup plus loin, la Sibérie risque d’ échapper à la Russie au profit de la Chine et de son immense pression démographique ". Pour exister à nouveau sur la scène internationale, la Russie est donc contrainte de changer son fusil d’épaule et de privilégier le dialogue et la coopération en opposition avec les méfiances coûteuses d’hier. Pari en parti réussi malgré la sombre tache du Caucase.

Xavier Frison