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Vers la fin du contentieux entre Washington et Téhéran ?
Décembre 2001 - Fabien Canu

La crise en Afghanistan a pour conséquence de faire réapparaître, d'une manière légitime, la République islamique d'Iran sur la scène diplomatique internationale. Après plusieurs mois de crise, le rôle de l'Iran a largement été celui d'une puissance stabilisatrice. Les attentats du 11 septembre 2001 constituent-ils un tournant dans les relations entre Washington et Téhéran ? Décryptage.

Deux décennies de blocage

La crise en Afghanistan a pour conséquence de faire réapparaître, d'une manière légitime, la République islamique d'Iran sur la scène diplomatique internationale. En effet, depuis la révolution islamique, en 1979, la mise au ban de l'Iran fut décrétée par l'ensemble de la communauté internationale et avant tout par les Etats-Unis, qui, traumatisés par l'affaire des otages, organisèrent l'endiguement du régime iranien. Ainsi, fort du soutien américain, Saddam Hussein lança son pays dans un conflit meurtrier avec son voisin persan. Sorti très affaibli de cet affrontement, Téhéran affirma sa neutralité lors de la seconde guerre du Golfe opposant l'Irak à une coalition internationale, dès lors les Américains focalisèrent davantage leur attention sur Bagdad. Toutefois, le régime de Téhéran fut inscrit, dans le cadre de la redéfinition de la politique étrangère américaine, nécessaire après l'effondrement de l'Union soviétique, parmi les nouvelles menaces pesant sur les intérêts de Washington. L'Iran se vit attribuer le supplétif indésirable de Rogue State ou " Etat voyou ", qui devint le véritable leitmotiv des dirigeants américains.

L'hostilité de la classe politique américaine à l'égard de Téhéran se concrétise, tout au long des années 1990, par le vote au Congrès de nombreuses lois sanctionnant cet Etat. Lui fut constamment reproché son caractère proliférant, c'est-à-dire sa volonté réelle ou non d'acquérir ou de fabriquer des armes de destruction massive, et de soutenir le terrorisme, notamment contre Israël. A ce titre, l'intransigeance de l'administration américaine vis-à-vis de l'Iran résulte principalement des pressions intenses exercées par le lobby pro-israélien aux Etats-Unis, ainsi que celles de l'Etat hébreu, celui-ci stigmatisant la République islamique comme une menace terrible pour sa sécurité et pour la paix au Moyen-Orient. En août 1996 fut votée l'Iran Libya Sanctions Act ou ILSA, qui interdit à toute société étrangère d'investir pour plus de 20 millions de dollars dans le secteur des hydrocarbures en Iran. Cette législation, renouvelée récemment, doit empêcher l'utilisation par Téhéran des bénéfices engendrés grâce aux investissements étrangers pour moderniser ses forces armées et se doter d'armes non-conventionnelles. La reconduction de l'ILSA en août 2001, au terme d'un âpre conflit d'intérêts entre les lobbies pétroliers et juifs, suscita un regain de tension entre l'Iran et les Etats-Unis, et c'est dans ce climat peu propice à toute évolution de leurs relations bilatérales que survinrent les attentats du 11 septembre 2001.

Le 11 septembre constitue-t-il un tournant pour les relations américano-iraniennes ?

Le message de condoléances et la condamnation sans équivoque du terrorisme par le président iranien, Mohammad Khatami, furent suivis d'une déclaration du secrétaire d'Etat américain, Colin Powell, dans laquelle celui-ci exprima sa satisfaction et précisa que cette réprobation du terrorisme par les autorités iraniennes laissait entrevoir de nouvelles opportunités dans les relations irano-américaines.

Confrontés à la nécessité d'obtenir un large consensus autour de leur engagement contre le réseau Al-Qaïda et le régime des Taliban, l'objectif premier des Etats-Unis fut tout d'abord de ne pas susciter l'hostilité ouverte de Téhéran. En outre, Washington ne pouvait ignorer l'importance géostratégique de l'Iran, de même ses liens étroits avec l'Alliance du Nord étaient à prendre en considération.
Le ballet diplomatique des représentants des pays occidentaux à Téhéran prouve que l'intervention active de l'Iran fut largement sollicitée par la communauté internationale. Les victoires fulgurantes de l'Alliance, avec en particulier la prise de Kaboul le 12 novembre 2001, font apparaître avec plus d'acuité la question de l'après-taliban. Sur ce point, les divergences entre Téhéran et Islamabad demeurent, même si elles ont été nivelées suite aux reculades pakistanaises, notamment sur le terme ambigu de " Taliban modérés " qui se transforma en " Pachtounes modérés ", plus acceptable pour les autorités iraniennes. Il semble probable que l'Iran sera convié à exercer son influence sur les chefs tadjiks pour les convaincre de se plier au projet élaboré par l'ONU, prévoyant l'envoi d'une force internationale et l'ouverture d'un processus politique.

Un jeu subtil typique du monde persan

Bien qu'il soit encore trop tôt pour tirer des conclusions, les positions iraniennes jusqu'à présent se sont inscrites dans une certaine ambivalence. Hésitant entre une attitude ferme et un pragmatisme géopolitique, le jeu diplomatique iranien semble se caractériser par une subtilité dont le but inavoué est d'assurer le retour de l'Iran sur la scène internationale. En effet, de nombreux éléments dénotent la fermeté de Téhéran à l'égard des Etats-Unis. Tout d'abord, les dirigeants iraniens affirmèrent que leur pays ne participerait à une coalition internationale contre le terrorisme qu'à condition qu'elle soit sous l'égide de l'ONU et non pas sous hégémonie américaine. Malgré tout, cette fermeté ne s'est cantonnée qu'à des déclarations de pure forme, comme lorsque les autorités iraniennes refusèrent l'utilisation de leur espace aérien à toute puissance étrangère, alors que cela ne leur a jamais été demandé. Au demeurant, les critiques concernant les frappes américaines peuvent paraître légitimes au vue des risques déstabilisateurs induits par l'afflux massif de réfugiés afghans sur le territoire iranien. Enfin, en tant qu'Etat musulman important, la République islamique se devait de condamner les bombardements dont souffre la population civile afghane. Néanmoins, au-delà de ce discours peu conciliateur, une analyse de la problématique articulant les positions iraniennes actuelles démontre qu'elles suivent clairement une ligne pragmatique. Ainsi, Téhéran a tout intérêt à voir chasser les Taliban de Kaboul, et cela pour des raisons multiples. Sur le plan idéologique, le chiisme iranien est l'ennemi déclaré du sunnisme fanatique prôné par les " étudiants en théologie ". Mais surtout, Téhéran dénonce la participation du régime taliban dans l'organisation de raids islamistes sur son territoire, ainsi que dans celle du trafic de stupéfiants, contre lequel l'Iran s'est investi activement. C'est pourquoi, la République islamique soutient depuis de nombreuses années l'Alliance du Nord, et en particulier les forces tadjiks de feu le commandant Massoud. Ce pragmatisme a finalement amené Téhéran à entrer en relations étroites avec le Pakistan, alors que les deux pays étaient en froid depuis la victoire des Taliban en 1996, afin de coordonner leur action pour trouver une solution politique à ce conflit, acceptable pour tous les partis. Des négociations indirectes, par l'intermédiaire du gouvernement britannique ou de l'ambassadeur suisse à Téhéran, se déroulèrent entre l'Iran et les Etats-Unis. Durant un temps, la République islamique exprima ses inquiétudes quant à une éventuelle solution pakistano-américaine et revendiqua hautement son droit à participer à l'élaboration du système politique devant succéder au régime taliban. Dans cette optique, elle joua certainement de ses liens privilégiés avec l'Alliance du Nord pour affirmer son caractère de partenaire incontournable. Le soutien massif, mais tardif, des forces militaires américaines à l'Alliance démontre que l'Iran est parvenu à faire prendre en considération ses intérêts et ceux de ses protégés.

Une reconnaissance internationale de Téhéran

Après deux mois de crise, le rôle de l'Iran a largement été celui d'une puissance stabilisatrice. Le temps où l'on fustigeait cet Etat révolutionnaire et déstabilisateur pour son environnement régional proche est révolu. La diplomatie iranienne en oeuvrant par un subtil mélange de fermeté, non feinte car les griefs de Téhéran à l'encontre des Etats-Unis subsistent, et de pragmatisme a permis le retour plein et entier de l'Iran dans le concert géostratégique international. En monnayant leur coopération dans la résolution du conflit afghan et en l'associant à une politique de détente avec l'Occident, les autorités islamiques recherchaient en premier lieu la reconnaissance, pour leur pays, du statut de puissance régionale. Cependant, la situation actuelle ne comporte pas que des avantages pour la République islamique, en effet, il est nécessaire de souligner que Téhéran éprouve un malaise légitime face à l'installation, pour une durée non déterminée, des forces armées américaines en Asie centrale, région dont elles étaient absentes jusqu'à présent. L'Iran, qui reste officiellement l'adversaire de Washington, se retrouve réellement encerclé par la présence militaire américaine dans le Golfe et dans l'espace centrasiatique. Pour cette raison, à l'instar de la Russie, Téhéran en a appelé très rapidement à la gestion onusienne de ce conflit afin de relativiser le poids des Etats-Unis. Concernant l'avenir des relations américano-iraniennes, cette crise internationale peut aboutir à une reconfiguration des rapports bilatéraux, à ce titre, la condamnation du terrorisme par Khatami constituera peut-être l'élément tant attendu par la classe politique américaine pour réorienter la politique étrangère des Etats-Unis vers une normalisation avec Téhéran.

Fabien Canu