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Le conflit des Moluques en voie d'apaisement
Mars 2002 - Philippe RAGGI

Après trois ans d'affrontements meurtriers, le calme semble aujourd'hui revenu sur l'archipel des Moluques. Lointaine province de l'est indonésien, à quelque 2 500 km de Djakarta, ces anciennes îles aux épices ont été le théâtre depuis 1998 d'un conflit sanglant opposant chrétiens et musulmans. Les accords de Malino, signés en décembre 2001 sous l'impulsion du gouvernement de Jakarta, vont sans doute mettre un terme à ces massacres qui ont fait entre 6 000 et 8 000 victimes et 500 000 personnes déplacées. Point de vue de Philippe Raggi, spécialiste de l'Indonésie et auteur de «L'Indonésie : la nouvelle donne» (Edition L'Harmattan, décembre 2000).

« Ce conflit a vu émerger deux camps belligérants : d'une part des musulmans (dénommés les " blancs " en référence à la pureté de l'Islam - santri ) et d'autre part des chrétiens (appelés " les rouges " par opposition - abang ). Il serait cependant abusif de faire de ces affrontements un des lieux de rencontre du choc des civilisations comme le prétendrait Samuel P. Huntington. Les motifs, quand bien même s'ils se sont cristallisés sur le fait religieux, n'ont pas été au bout du compte les seuls à entrer en jeu.

C'est le 19 janvier 1999 que le conflit commença, dans la capitale des Moluques, Amboine, par une altercation entre un chauffeur de bus local et un passager, l'un chrétien et l'autre musulman ; mais ce qu'il faut également souligner c'est que l'un était originaire de l'île d'Ambon et l'autre de Célèbes (Sulawesi). Ce conflit, peu médiatisé et qui n'a pas semblé susciter le moindre intérêt de la part des instances internationales ou encore des "grandes consciences morales", est devenu presque deux à trois fois plus meurtrier que ceux du Kosovo et du Timor Oriental réunis. Une "affaire intérieure" qui n'a pas nécessité la mise en œuvre d'un quelconque "droit d'ingérence humanitaire" ou autre, alors que cela se met en place facilement pour certains pays quand ces derniers s'inscrivent dans la logique du nouvel ordre mondial et qu'au bout du compte, les retombées financières et géopolitiques sont assurées. Il semble désormais possible d'aborder ce conflit et d'y voir plus clair, de ne pas tomber dans le piège des idéologies proposant une lecture manichéenne de l'événement.

Situées à l'Est de Java, l'archipel des Moluques se situe entre Célèbes et la partie occidentale de la Papouasie. Peuplé de près de deux millions cinq cent mille habitants, cette partie de l'Indonésie compte un grand nombre de chrétiens (essentiellement Protestants) comparativement aux autres provinces indonésiennes ; dans l'ensemble de l'archipel des Moluques on compte 36,9 % de protestants et 5,8% de catholiques contre 56,8% de musulmans. Cependant, au Nord de cet archipel, les taux sont différents (71,4% de musulmans, 27,2% de protestants et 1,3% de catholiques). Pour autant il serait plus qu'abusif de réduire le conflit des Moluques à un affrontement où l'élément religieux tiendrait la première place.

Ce conflit est une des composantes des forces centrifuges secouant l'archipel indonésien (Acheh et Riau sur Sumatra, Papouasie indonésienne, Timor oriental, Kalimantan et Célèbes), et il se situe dans une dialectique centre-périphérie quasi archétypique. Dans les rapports entre les Moluques et Java, nous trouverons effectivement un des éléments de ce conflit. Comme les autres îles d'Indonésie, les Moluques recèlent un grand nombre de richesses (ressources minières, agricoles, etc.) lesquelles ne sont pas redistribuées équitablement entre les provinces et l'Etat ; jusqu'à la mise en place au premier janvier 2001 de la loi sur l'autonomie régionale, Jakarta reprenait la quasi totalité de ces richesses, favorisant l'émergence d'un réel sentiment d'injustice chez les habitants de la périphérie.

Un des facteurs conflictuels qui est aussi à prendre en compte, c'est la politique de transmigration engagée par Jakarta depuis des dizaines d'années. Avec cette transmigrasi, l'archipel aux épices a vu s'inverser le taux de chrétiens par rapport aux musulmans, et celui des " moluquois de souche " par rapport aux " transmigrants ". Aux Moluques, les immigrants viennent principalement de l'île de Buton (Sud-Est de Célèbes), mais il faut compter aussi les Bugis et les Makassars (Sud de Célèbes), ainsi que les personnes issues de Java et de Sumatra ; soulignons que tous ces migrants sont musulmans.

Reprenant à leur compte les pratiques bataves consistant à favoriser l'émigration de populations makassaraise et maduraise (fidèles aux Hollandais) vers les autres régions de l'Indonésie moins peuplées, les différents gouvernements ont utilisé cette technique pour maintenir dans le giron de Java ces îles de la périphérie. Il est utile ici de rappeler que 70% de la population indonésienne - qui comptait près de 205 millions d'âmes au recensement de 2000 - est concentrée sur Java ; par l'envoi de nombreux immigrants pro-javanais (essentiellement Bugis et Madurais) dans les îles moins habitées (Sumatra, Kalimantan, Moluques, petites îles de la Sonde), le gouvernement central assoit son autorité plus aisément. Une colonisation de peuplement disent les non javanais, un remède au surpeuplement répond le gouvernement de Jakarta.

Précisons néanmoins qu'une autre partie de cette population migrante est venue s'installer spontanément ; c'est parmi cette dernière catégorie de la population qu'on pu être recruté un certains nombre de combattants. Ces immigrés économiques sont qualifiés de " kada balampu " (littéralement des " sans lampes ", des pauvres d'esprit), des personnes sans instruction donc, prêtes à louer leurs services aux plus offrants afin de subvenir à leur existence quotidienne. C'est dans cette frange de la population que nous trouverons les plus malléables et les plus manipulables personnes ; à cela il ne faut pas oublier les groupes de malfrats venant de Java, prêts à faire le coup de main pour de l'argent.

A ce conflit des Moluques entre groupes ethniques et religieux différents s'ajoutent des motifs d'ordre politique. Dans les années 1950, dans la période cruciale de l'affermissement de l'Etat indonésien, une République des Moluques du Sud (Republik Maluku Selatan) avait tenté de voir le jour ; et si aujourd'hui, les partisans de l'indépendance n'ont pas abandonné leur objectif, il est cependant difficile de déceler l'ampleur de leur implication dans le conflit actuel. La faction musulmane n'ayant pas manqué de souligner et de jouer cette " carte séparatiste " pour mobiliser, allant même jusqu'à dire que le sigle RMS voulait plutôt dire Republik Maluku Serani, c'est-à-dire, République des Moluques Chrétiennes.

Au Nord des Moluques également, deux îles sur le flan ouest de Halmahera, Ternate et Tidore (où subsistent deux très anciens sultanats) ont toujours été rétives à la mainmise de Jakarta ; et cela ne les empêchant pas même de se détester entre elles, au point où l'on a vu resurgir du passé des antagonismes vieux de près de cinq siècles. Ce qu'il faut retenir, c'est que le fait d'avoir la même religion n'influe donc pas spécialement sur la bonne qualité des rapports avec Java.

Par les influences diverses émanant de certains mouvements jakartais islamistes voulant dynamiser leur action, notamment le FKASW (le Forum de Communication Ahlus Sunnah Wal Jama'ah) dirigé par Ayip Syafruddin Soeratman et Jaffar Umar Thalib, le conflit est devenu peu à peu inter religieux cette fois dans l'ensemble de l'archipel aux épices. Les troubles du Centre (Amboine) recoupèrent alors dans leur polarisation ceux du Nord d'Halmahera. Des appels à la Jihad [entendue dans ce cas précis comme guerre sainte contre les "infidèles", et non comme lutte intérieure contre les démons] furent lancés officiellement en février 2000 lors d'une grande manifestation à Jakarta ; notons qu'Amien Rais, actuel Président de l'Assemblée consultative du peuple [le MPR, l'assemblée consultative du peuple; la haute assemblée d'Indonésie] était présent à cette manifestation, ainsi que Hamzah Haz chef du PPP (parti musulman du développement et de l'unité) et actuel Premier Ministre de Megawati, cautionnant "objectivement" les appels au massacre de chrétiens lancés par les organisateurs du rassemblement quand bien même ils ne firent aucune déclaration.

Dans le premier trimestre de l'année 2000, le " Laskar Jihad " entrait donc en scène, envoyant depuis Java des milliers de combattants pour " défendre les musulmans agressés par les chrétiens ", et en fait pour nettoyer les Moluques de toute présence chrétienne. Pendant sa campagne de " guerre sainte " l'alternative laissée aux chrétiens capturés était la conversion ou la mort. Ce groupement utilisa même la fibre patriotique pour mobiliser contre les chrétiens, avançant que ces derniers avaient des visées séparatistes, reprenant là une vielle rengaine depuis qu'un groupuscule des années cinquante avait, il est vrai, milité et agit pour la sécession des Moluques du Sud (Republika Maluku Selatan).

Mais le Laskar Jihad n'est pas le seul acteur étranger aux anciennes îles aux épices. En effet, d'anciens militaires (comme Rustam Kastor) ont soutenu le Laskar Jihad, tout comme Fuad Bawazier (un économiste, ancien ministre des finances de Suharto et très proche de ce dernier) et Abu Rido, idéologue influent ; de l'argent saoudien fut également versé à des fondations néo-Wahhabites très proche du Laskar Jihad, comme la Al-Irsyad. Ces fonds ont non seulement permis l'envoi de combattants sur les Moluques mais aussi de matériels de guerre, comme l'entraînement des Laskar (combattants) non loin de Bogor, au grand jour et sans interventions de la Police. Par ailleurs, une frange de l'armée (Tentara Nasional Indonesia) s'est elle aussi impliquée dans le conflit ; mais si certains militaires ont pris part aux côtés des musulmans, ce n'est pas pour des motifs exclusivement religieux mais bien plutôt pour des raisons politiques et économiques. Rejetée par la population, discréditée auprès de l'opinion publique internationale avec l'affaire du Timor, cette frange de l'armée a trouvée là le moyen de redorer son blason en se présentant comme facteur d'ordre et seul garant de la sécurité nationale. Pendant le mandat de " Gus Dur " Wahid, premier président réellement élu démocratiquement après plus de trente ans de pouvoir autocratique de Suharto, le conflit des Moluques n'a pas faibli ; plus de cinq cent mille moluquois ont fuit leur archipel pour se réfugier essentiellement au Nord de Célèbes. Rien ne fut réellement entrepris par le président et son gouvernement pour faire cesser les massacres ; produit d'une coalition très fragile et issu d'un parti minoritaire, Gus Dur Wahid ne put mettre un terme aux affrontements. Avec le décret d'Etat d'urgence civil (le 27 juin 2000), un grand nombre de membres des force de l'ordre fut envoyé mais sans succès, certains d'entre eux prenant même fait et cause pour l'un ou l'autre camp.

Le Laskar Jihad est dirigé par Jaffar Umar Thalib, un ancien d'Afghanistan. Son discours est le pur produit de l'islamisme radical : là où a retenti la voix du Muezzin est terre d'islam, là doit donc s'appliquer la Charia (loi musulmane) ; et là où la voix du Muezzin n'a pas été entendue, tout les moyens doivent être utilisés, dont la " Guerre sainte " pour que cette terre devienne islamique. Pour Jaffar Umar Thalib, l'Indonésie est un pays à majorité musulmane et donc la charia doit s'appliquer. Cependant, depuis sa création en 1945, l'Indonésie s'est constituée sous le principe de neutralité en matière religieuse. Contrairement à la Malaisie voisine, l'Indonésie n'a pas l'Islam comme religion d'Etat. C'est donc à une révision de la Constitution indonésienne qu'œuvrent un certain nombre de groupuscules salafistes ou néo-Wahhabites comme le Laskar Jihad bien sûr, mais aussi le Front Hizbullah, le Front des défenseurs de l'Islam, le groupe Hizbultahir, le KISDI, etc. Après les attentats du 11 septembre et surtout après le début du bombardement américain sur l'Afghanistan, ces groupuscules se sont fait connaître médiatiquement, en organisant des manifestations devant l'Ambassade des Etats-Unis à Jakarta et en défilant dans les rues des grandes villes de Java (Surakarta, Surabaya, Djogjakarta). Bien que " surfant " sur un sentiment anti-américain, anti-impérialiste, partagé par un grand nombre d'indonésiens, ces groupuscules n'ont pour autant aucune base solide, et n'apparaissent pas comme les futurs vecteurs de l'islam indonésien. En effet, les deux courants représentatifs et majoritaires dans l'archipel sont constitués par la Muhammadiyah et le Nadlatul Ulama ; le premier regroupe trente millions d'adhérents et le second plus de trente-cinq. Ces deux mouvements désapprouvent et condamnent sans équivoque l'islam salafiste comme le fondamentalisme radical. Le seul souci reste dans la marge de manœuvre laissée entre les mains de certains hommes politiques, lesquels n'hésiteraient pas à utiliser la carte de l'islam fondamentaliste pour évincer un adversaire, affaiblir un rival, et parvenir au pouvoir, sans que l'islam représentent pour eux rien d'autre qu'un outil, et rien qu'une carte temporaire. Cependant ces cartes ont tué et peuvent encore tuer ; les exécutants étant des fanatiques, des désœuvrés, des chômeurs, et les commanditaires des requins politiques bien loin des préoccupations religieuses, pensant juste à s'enrichir, à obtenir ou conserver le pouvoir.

Aujourd'hui la situation est redevenue plus calme aux Moluques ; certes, à Amboine, la ville est séparée en quartiers musulmans et chrétiens, et des tirs ou des explosions se font parfois entendre. Mais dans d'autres endroits de l'archipel aux épices, les traditions locales ancestrales (Pela et Adat) reprennent peu à peu le pas sur des religions instrumentalisées, et des réconciliations s'opèrent de nouveau.»

Philippe RAGGI
Texte arrêté au 6 février 2002.