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Le Japon sur la voie d'une normalisation militaire
Mars 2002 - Eric Maurice

Privé d'une vraie armée depuis 1945, le Japon tente d'acquérir une stature militaire à la hauteur de ses ambitions diplomatiques. Ses grands voisins comme la Chine et la Corée du Sud sont méfiants, mais les Etats-Unis l'encouragent.

Le Japon, géant économique et nain politique. La formule s’est longtemps appliquée à un pays vaincu en 1945 et revenu sur le devant de la scène grâce à un formidable essor commercial et financier. Mais depuis une décennie, alors qu’il traverse une grave crise financière et économique, l’archipel tente de faire valoir son droit à une influence diplomatique à la hauteur de son statut de puissance industrielle. Cela passe entre autres par l’affirmation d’une puissance militaire, ce qui lui a été jusqu’à présent constitutionnellement interdit. L’après-11 septembre et la guerre antiterroriste engagée par les Etats-Unis et leurs alliés pourraient à ce titre marquer une étape importante.

Fin octobre 2001, le gouvernement de Junichiro Koizumi a fait voter une loi autorisant un éventuel déploiement à l’étranger de militaires chargés d’apporter un soutien logistique, sanitaire et humanitaire aux forces engagées en Afghanistan. Le texte autorise les soldats à porter des armes et à les utiliser si nécessaire pour se défendre ou protéger des blessés ou des réfugiés. Mais il leur interdit de pénétrer sur le champ de bataille. Avec la chute du régime taliban quelques semaines plus tard, Tokyo n’aura pas eu le temps de mettre en œuvre ses dispositions. Mais le symbole demeure : la Japon est prêt à intervenir hors de ses frontières.

Un «pacifisme d’Etat»

Depuis sa défaite, l’archipel est un " pays pacifique ", démuni d’une armée en tant que telle. L’article 9 de la Constitution adoptée en 1947 sous la tutelle américaine dispose que " le peuple japonais renonce à jamais à la guerre en tant que droit souverain de la nation " et qu’ " il ne sera jamais maintenu de forces terrestres, navales, aériennes ou autres potentiels de guerre". En 1950, après le déclenchement de la guerre de Corée, le pays s’est cependant doté d’une police nationale de réserve, puis d’une force nationale de défense en 1952. En 1954, arguant que la renonciation à la guerre n’exclut pas le droit à la légitime défense, le gouvernement a augmenté ses effectifs et les a scindé en trois forces d’autodéfense : au sol, maritime et aérienne.

Aujourd’hui les forces japonaises sont une armée à part entière, forte de 250 000 hommes, très bien équipée et disposant d’un budget de 50 milliards de dollars, mais non reconnue en tant que telle. De plus, la renonciation à la guerre a été interprétée par les gouvernements successifs et par une grande partie de l’opinion comme une renonciation au droit à la légitime défense collective. C’est à dire que le Japon ne peut pas s’engager aux côtés d’un allié qui serait attaqué. En contrepartie, et en vertu du Traité de sécurité américano-nippon signé en 1951 et révisé en 1960, l’archipel est protégé par le parapluie nucléaire américain et la présence de quelques 50 000 GIs répartis sur plusieurs dizaines de bases.

Le maintien de la paix pour s’affirmer

Mais ce hiatus entre la place du Japon dans le monde et les moyens à sa disposition a montré ses limites en 1991 lorsque Tokyo a contribué à hauteur de 13 millions de dollars à l’opération " Tempête du Désert " contre l’Irak. Cette " diplomatie du portefeuille " a été mal ressentie par les autres membres de la coalition internationale et a causé quelques remous au sein du Parti libéral-démocrate (PLD), la formation au pouvoir pratiquement sans interruption depuis les années 50. Cette remise en question du rôle du Japon sur la scène internationale a conduit Tokyo à voter, en 1992, une loi autorisant les forces d’autodéfense à participer à des opérations de maintien de la paix sous l’égide de l’ONU. La première intervention de soldats nippons depuis la Seconde guerre mondiale a eu lieu au Cambodge en 1993. Depuis, Tokyo a dépêché des contingents au Mozambique, entre Israël et la Syrie sur le plateau du Golan, au Rwanda et au Honduras. En 1999, élargissant une première fois ses compétences dans le cadre contraignant de sa Constitution, la Japon a assimilé les crises pouvant éclater dans son voisinage à des atteintes à sa propre sécurité.

Le Japon au cœur de équilibres régionaux

La prochaine étape pourrait être la révision de l’article 9. Les partisans de cette initiative sont nombreux, car le Japon pourrait ainsi appuyer de manière très concrète ses ambitions politiques et diplomatiques. Mais plusieurs obstacles s’y opposent. Même si l’élargissement progressif des responsabilités militaires du Japon n’a pas rencontré d’opposition massive, l’opinion publique n’est pas encore préparée au symbole que serait l’abandon du pacifisme d’Etat. Surtout, le spectre du militarisme nippon est régulièrement agité par les principaux voisins de Tokyo, la Chine et la Corée du sud. La colonisation japonaise a laissé des souvenirs que la réticence des Japonais à exprimer des excuses formelles ne cesse de raviver. De plus, l’affirmation de la puissance militaire japonaise romprait un équilibre régional déjà précaire en raison des conflits entre Pékin et Taïwan et entre la Corée du Nord et la Corée du Sud.

C’est pourtant en raison de ces tensions régionales que le Japon pourrait sortir de sa réserve militaire dans les années qui viennent. Depuis que la Corée du Nord a lancé un missile qui a survolé l’archipel en 1998, Tokyo sait qu’il serait l’une des premières victimes d’une guerre ouverte entre les deux Corées. De même, le Japon serait directement concerné par une confrontation armée en la Chine et Taïwan. De plus, ces deux conflits impliqueraient les Etats-Unis, garants de la sécurité de la Corée du Sud et de Taïwan, qui dirigeraient leurs opérations depuis leurs bases au Japon. Or, en vertu de l’interprétation de l’article 9, Tokyo ne pourrait intervenir en aucune manière, ce que ne peuvent accepter ni les dirigeants japonais ni bien sûr les Américains.

La guerre antiterroriste, modèle pour l’avenir

Les mesures adoptées en octobre 2001 sont limitées à deux ans et ne concernent que la lutte contre le terrorisme. En tant que telles, dans le cadre rassembleur de l’après-11 septembre, elles n’ont pas suscité de réactions négatives à Pékin ou Séoul. Mais elles constituent le modèle de ce que pourrait être le rôle du Japon dans une alliance renouvelée avec les Etats-Unis. Si des opérations armées classiques paraissent improbables à court et moyen termes, un soutien logistique (transport de matériels, d’armes et de munitions), sanitaire (installations d’hôpitaux de campagne et évacuation des blessés) et défensif (surveillance aérienne et sous-marine, déminage) entrerait dans le cadre des capacités des forces d’autodéfense tout en évitant une réaction trop vive de l’opinion publique et des voisins du Japon. En tout état de cause, Washington se contenterait de voir son allié jouer un tel rôle auxiliaire, qui lui laisserait mener une guerre à sa guise. D’ores et déjà, depuis 1999, les spécialistes nippons et américains travaillent ensemble sur le bouclier antimissile qui pourrait être déployé au-dessus de l’océan Pacifique.

Dans ces conditions, la Constitution japonaise apparaît comme un garde-fou inutile, mais psychologiquement important. Les gouvernements japonais successifs comme l’administration américaine savent que le pacifisme est profondément ancré dans la mentalité nippone depuis l’après-guerre. Une révision constitutionnelle est donc peu probable dans l’immédiat. Ce qui n’empêchera pas un assouplissement progressif mais réel de l’interprétation de l’article 9 et une accentuation du rôle du Japon dans le jeu régional.

Eric Maurice