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La mondialisation selon le Nobel Maurice Allais
Avril 1999 - Julien Nessi

Invité à débattre sur "la mondialisation, le chômage et les impératifs de l'humanisme" à l'UNESCO, le 10 avril 1999, dans le cadre d'une conférence internationale sur "un siècle de prix Nobel : Science & Humanisme", Maurice Allais a dressé un portrait assez sombre de la mondialisation et de ses conséquences sur les sociétés. L'ancien lauréat du prix Nobel de l'économie (1988) s'est distingué par une analyse farouche et un discours virulent sur la face cachée de la mondialisation économique. Sur un ton magistral, déterminé et accusateur, l'économiste s'est insurgé contre l'idéologie dominante du libéralisme sans frontières et a dénoncé avec sévérité les mutations du capitalisme contemporain. Morceaux choisis d'une allocution salutaire devant un auditoire médusé et perplexe.

La mondialisation, facteur primordial du chômage

Constatant que "le chômage est un phénomène très complexe qui trouve son origine dans différentes causes", Maurice Allais a précisé avec fougue que "la cause majeure du chômage que l'on constate aujourd'hui est la libéralisation mondiale des échanges dans un monde caractérisé par de considérables disparités de salaires réels". Dénonçant les effets pervers du processus de mondialisation, l'économiste a constaté avec horreur ses conséquences néfastes : "Les effets du libre-échange mondialiste ne se sont pas bornés seulement à un développement massif du chômage. Il se sont traduits également par un accroissement des inégalités, par une destruc-tion progressive du tissu industriel, et par abaissement considérable de la progression du niveau de vie".

Les vérités établies du dogme mondialiste

Après avoir accusé la politique économique de l'UE d'aggraver les déviances économiques constatées aujourd'hui, l'ancien Nobel de l'économie a mis en évidence quatre constantes du nouveau paradigme ultralibéral : "le libre- échange ne peut être que créateur d'emplois et d'accroissement des niveaux de vie ; la concurrence des pays à bas salaire ne peut être retenue comme cause du développement du chômage ; toute forme de protectionnisme doit être radicalement exclue ; l'avenir de tous les pays est conditionné par le développement mondialiste d'un libre-échange généralisé". Plus loin d'ajouter avec emphase : "En fait, ces affirmations n'ont cessé d'être infirmées aussi bien par l'analyse économique que par les données de l'observation. La réalité, c'est que la mondialisation est la cause majeure du chômage massif et des inégalités qui ne cessent de se développer dans la plupart des pays". Maurice Allais s'est empressé ensuite de vilipender le credo des défenseurs du libre-échangisme qui consiste, selon lui, à considérer que "le fonctionnement libre et spontané du marché conduit à une allocation optimale des ressources". Déplorant les pseudo-remèdes et les règles indiscutées du dogme mondialiste, il a laissé paraître sa préférence pour un retour à un protectionnisme tarifaire et à la nécessité d'instaurer un système de régulation plus approprié.

Préférence communautaire et crise de l'intelligence

Evoquant la construction européenne, Maurice Allais a fait part de sa solution pour remédier aux effets dévastateurs de la mondialisation en Europe : "la construction européenne doit se fonder sur une préférence communautaire, condition véritable de l'expansion, de l'emploi, et de la prospérité". Un signe clair en direction des fonctionnaires de Bruxelles et de Strasbourg au moment où les négociations avec les Etats-Unis redoublent d'intensité au sein de l'Organisation mondiale du commerce. Le doyen de la conférence a également fait remarquer le manque de lucidité des décideurs économiques et politiques : "la crise d'aujourd'hui, c'est avant tout une crise de l'intelligence". Enfin, Maurice Allais a terminé son intervention en donnant sa vision de la finalité de l'économie : "En dernière analyse, dans le cadre d'une société libérale et humaniste, c'est l'homme et non l'Etat qui constitue l'objectif final et la préoccupation essentielle. C'est à cet objectif que tout doit être subordonné"

Né en 1911 et autodidacte de formation, le français Maurice Allais a reçu le prix Nobel de l'économie en 1988 pour ses contributions pionnières à la théorie des marchés et de l'utilisation efficiente des ressources.

Julien Nessi