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Le Maroc et la Tunisie à l'heure de l'ouverture
Avril 1999 - Christophe Nordman

Le développement soutenu des économies marocaine et tunisienne dépendra largement de la valorisation de leurs ressources humaines. Le cadre économique mondial promu par les accords du GATT et la signature, en août 1995, d'un Accord d'association avec l'Union européenne rappellent, s'il en était besoin, que les deux voisins nord-africains sont appelés à évoluer dans le sens de l'ouverture, à l'instar de la plupart des pays du monde. Cependant, profitant notamment d'un développement social plus profond, la Tunisie présente aujourd'hui une perspective plus contrastée que le Royaume du Maroc : si l'économie tunisienne a déjà su tirer partie de ses atouts pour creuser l'écart et accentuer son avance, le Maroc est aujourd'hui encore focalisé sur ses capacités à générer des richesses susceptibles de faire face aux besoins croissants de sa population.

Les efforts considérables consentis par la Tunisie dans les années qui suivirent l'indépendance pour développer l'alphabétisation et la scolarisation des jeunes contribuent aujourd'hui à distinguer l'économie tunisienne de ses voisines nord-africaines. Sur le plan de la maturité sociale, les rares données disponibles et comparables mettent en évidence une différence structurelle entre la Tunisie, relativement proche des standards de développement occidentaux, et un Maroc encore archaïque, fortement en retard par rapport à son image internationale. La croissance annuelle marocaine en dents de scie ces dernières années ne lui permet pas, en effet, d'absorber une population active encore grandissante, dans un contexte de chômage élevé dont celui des diplômés constitue sans doute le trait le plus marquant et le plus inquiétant sur le plan social.

De la difficulté d'éduquer…

Ces différences de niveau de développement apparaissent, d'emblée, à travers quelques indicateurs de base du développement social. Le taux d'alphabétisation, par exemple, est sensiblement plus élevé en Tunisie (68%) qu'au Maroc (41%), ou même qu'en Algérie (57%). Cette différence est d'autant plus importante qu'elle est la conséquence de plusieurs décennies de politique de scolarisation, beaucoup plus volontariste en Tunisie qu'au Maroc. Ainsi, si l'effort financier fourni par le Royaume en faveur des dépenses d'éducation a tout de même été conséquent de 1980 à 1992 (en comparaison avec des pays de même niveau de revenu), il se trouve pourtant aujourd'hui dans une situation préoccupante : les déficiences en matière de scolarisation sont celles qui ne se rattrapent pas, car s'il est coûteux d'apprendre à lire à un enfant, apprendre à lire à un adulte relève d'une toute autre difficulté.

…aux impératifs de l'ouverture

En outre, les deux voisins nord-africains entrent de plain pied dans une logique de compétitivité consécutivement aux négociations des accords du GATT-Uruguay Round et à l'association étroite avec l'Union européenne consacrant, dès 2010, la formation d'une zone de libre-échange. Ainsi, c'est la Tunisie qui, la première, a initié le mouvement en signant le 17 juillet 1995 un accord d'association avec l'Union européenne. Le Maroc l'a rejointe en novembre 1995, signant un accord assorti de conditions suspensives, notamment l'évolution de la question des droits de l'homme. Les perspectives d'ouverture accrue offrent au Maroc et à la Tunisie de nouvelles opportunités. L'accès à un marché d'exportation plus vaste devrait être de nature à stimuler des secteurs privés qui, aujourd'hui, sont appelés à prendre la relève de l'action étatique avec une logique de performance qui leur est propre. L'orientation à long terme de ces accords est considérée comme incontournable. De ces derniers résultera une nouvelle donne risquant, non seulement de fragiliser les équilibres macroéconomiques atteints après des années d'assainissement, mais également d'entraîner des réallocations sectorielles qui auront de sévères conséquences économiques et sociales. La situation de l'emploi constitue probablement à cet égard l'enjeu le plus délicat à gérer pour ces deux pays. L'efficacité de la formation de la main d'oeuvre dans le secteur manufacturier exportateur, comme dans le secteur du textile et de l'habillement, prend dans ce contexte une importance décisive, là où les coûts de main-d'oeuvre ne constituent plus véritablement, pour la Tunisie comme pour le Maroc, un avantage comparatif face à la concurrence venue d'Asie et d'Europe centrale.

Engagée trois ans plus tard que le Maroc dans un programme d'ajustement structurel sous l'égide du Fonds monétaire international (FMI), la Tunisie présente cependant une perspective plus contrastée : elle a déjà su tirer partie de ses atouts grâce au dynamisme de son secteur industriel exportateur et à sa main-d'œuvre plus efficace parce que mieux formée. Elle bénéficie pour cela de la confiance des organismes internationaux. Mais pour la Tunisie, cette avance indiscutable est aussi un challenge : elle doit désormais accélérer et donc affiner son développement, les dix années à venir étant à l'évidence plus ardues à mener que les dix années passées…

Au Maroc, l'amélioration du capital humain doit constituer à présent un préalable à toute performance en matière de productivité et de qualité des produits exportés. Elle prend ainsi une importance désormais stratégique si le Royaume veut pouvoir non seulement décoller, mais également préserver l'existence de secteurs de l'économie devenus traditionnels. C'est une tâche d'envergure, certes, mais la longue tradition arabo-musulmane de transmission du savoir, la culture et la renommée internationale marocaines donnent à penser que, avec les politiques appropriées, le Maroc pourrait devenir un concurrent efficace, à l'image de son cousin tunisien, grâce à une ouverture dynamique vers l'extérieur et à son inépuisable potentiel humain.

Christophe Nordman