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Iran : le chemin laborieux des réformes
Février 1999 - Philippe Vogel

L'arrivée au pouvoir du réformateur Mohamad Khatami en août 1997 représentait un immense espoir pour les Iraniens, et surtout pour les jeunes et les femmes qui voyaient en lui le progressiste tant attendu. Les récents assassinats d'intellectuels iraniens ont montré que la voie du changement ne se fera pas sans heurts. Les Ayatollah tiennent encore fermement les rênes du pouvoir et n'ont pas l'intention de lâcher prise.

Au moment où l'Iran achève les festivités du vingtième anniversaire de l'accession au pouvoir de l'imam Khomeiny (1979), le régime politique évolue encore difficilement dans le pays. L'ampleur des réformes entreprises par le président Khatami est sans précedent. La volonté de transparence, la visite aux Etats-Unis du Ministre des Affaires étrangères Kamal Kharazi en septembre 1998, la décision de normaliser les relations diplomatiques entre l'Iran et la Grande Bretagne étaient tout simplement impensable quelques années auparavant. Mais le contrôle exercé par les conservateurs reste très fort. Installés aux postes clés du régime, ils détiennent pratiquement tous les pouvoirs et limitent considérablement l'action du gouvernement Khatami. Les récents assassinats d'intellectuels et de journalistes, tous réformateurs, illustrent toute la difficulté du président à proposer des changements. D'un côté, le nouveau pouvoir en place tente d'instaurer des mesures pour encourager la liberté d'expression et la transparence, mais de l'autre, les "émirs" du régime font tout leur possible pour déstabiliser le gouvernement, y compris l'assassinat d'opposants. Le guide suprême de la révolution ( l'Ayatollah Ali Khamenei ) tient le véritable pouvoir de décision et notamment les services spéciaux, artisans des meurtres d'intellectuels. Et la presse, aux mains des conservateurs, continue d'exprimer sa méfiance envers la politique de M. Khatami : "Le peuple croyant d'Iran adhère encore de tout cœur aux idéaux et aux principes de la révolution islamique" écrivait dernièrement l'influent quotidien Tehran Times.

Le dilemme iranien

La volonté du président se heurte à des pans entiers de la société iranienne encore aux mains des Ayatollah. La population, durement affectée par la récession économique actuelle, émet des doutes sur les résultats politiques du gouvernement. Vingt ans après l'arrivée au pouvoir de Khomeiny, le pays est toujours dépendant à 80% du pétrole pour ses revenus extérieurs. Cette dépendance à " l'or noir " est justement l'un des principaux reproches faits par les insurgés au régime impérial. La dévaluation continue du prix du baril a encore aggravé la situation économique, le chômage et l'inflation touchent durement le pays. Mais par dessus tout, les Iraniens fustigent le manque de prévisions à long terme des responsables politiques au pouvoir depuis vingt ans. La position dans laquelle se trouve le gouvernement illustre bien le dilemme iranien. Partagé entre un clan de réformateurs, un clan de conservateurs et des citoyens iraniens qui adhèrent encore massivement à la révolution islamique, le gouvernement doit ménager toutes les susceptibilités. Le dernier meeting du président a d'ailleurs révélé tout l'attachement populaire au régime islamiste, la foule ayant largement scandé des slogans anti-américains et anti-israéliens au grand dam de M. Khatami. A côté de cela, le gouvernement se sent poussé à de nécessaires changements. Des changements possibles à une seule condition : composer avec tous les Iraniens. Et principalement avec les paysans, principaux bénéficiaires de la révolution islamique et défenseurs actifs du régime en place, et le clergé chiite, pièce maîtresse du pouvoir spirituel et temporel en Iran.

La jeunesse, moteur des réformes

Face à l'immobilisme de la société actuelle et des institutions, le président Khatami joue la carte de la durée politique car il sait que les changements se feront par la jeunesse. Nés après la révolution, les jeunes représentent aujourd'hui la moitié de la population. Ces enfants du " baby-boom " post-révolutionnaire atteignent désormais l'âge de la majorité électorale - 15 ans en Iran - et constituent le défi principal du régime pour la prochaine décennie. Ces jeunes ont déjà largement contribué à la victoire inattendue de M. Khatami à l'élection présidentielle de 1997 contre un adversaire issu du sérail conservateur. Le véritable test pour le gouvernement aura lieu le 26 février prochain avec les premières élections (municipales) au suffrage universel organisées depuis le début du régime. Les deux factions, réformatrices et conservatrices, s'affrontent déjà depuis deux semaines à coup de meetings et de rassemblements. Mais le vrai choc aura sans doute lieu au printemps de l'année prochaine avec les élections législatives générales. Le contrôle du Majlis (parlement), verrou encore dominé par les conservateurs, permettra d'accélérer la politique des réformes et donnera au président Khatami la pleine mesure de son pouvoir institutionnel.

Pour l'heure, toute l'attitude de M. Khatami consiste à avancer masqué et à attendre que les Ayatollah commettent leurs propres fautes, condamnables aux yeux des Iraniens. Cette attitude conciliante peut parfois irriter ses partisans qui souhaiteraient plus d'empressement dans les réformes et plus de distanciation face aux conservateurs, mais elle permet surtout d'isoler les éléments " durs " du régime. Cette stratégie du président réformateur sera-t-elle payante ?

Philippe VOGEL