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"Les eaux troubles" de la Russie contemporaine
Mars 1999 - Julien Nessi

La Russie est-elle devenue la terre d'asile de la criminalité organisée ? Un terrain de prédilection pour de nouveaux barons de la finance et de la politique ? Plongée dans une transition douloureuse vers l'économie de marché, entre chaos économique et mystère politique, l'ex-URSS subit de plein fouet le fléau de la corruption et de la délinquance. Au moment où le pays devrait s'administrer une thérapie de choc pour sortir de l'impasse actuelle, les russes assistent avec impuissance à la criminalisation de l'économie, de la finance et de la politique. Retour sur un phénomène alarmant et une corruption orchestrée à tous les niveaux.

Une économie de l'ombre inquiétante

Alors que le FMI a accordé l'année dernière un prêt historique de 22,6 milliards de dollars au gouvernement d'Eltsine , la Russie continue de s'enfoncer dans une crise économique grave. Confronté à l'effondrement du rouble, à une hyper-inflation dramatique et à une libéralisation sauvage de son économie, le pouvoir semble dans l'incapacité de résoudre cette descente aux enfers. De plus, entre 20 à 30 % de la population vit en dessous du seuil de pauvreté, et la plupart des fonctionnaires sont impayés depuis plusieurs mois. Cette situation de déliquescence de l'économie et de la société semble pourtant faire le bonheur de certains. C'est le cas de nouveaux barons de la finance et de la politique qui ont réussi à s'engouffrer dans les brèches de la transition vers l'économie de marché et qui ont fini par alimenter et renforcer une économie de l'ombre déjà présente sous l'ère Brejnev. Car, depuis l'arrivée au pouvoir du président Eltsine, une véritable économie parallèle s'est organisée, héritière des pratiques du marché noir. Selon une étude récente portant sur l'évaluation de l'argent détourné, entre 1992 et 1996, près de 60 milliards de dollars aurait quitté la Russie ! Et les sorties illégales annuelles avoisineraient les 12 milliards de dollars ! Des évasions fiscales et financières qui transitent dans l'ombre de l'économie officielle et qui permettent aux mafias russes de prospérer. D'ailleurs, certains spécialistes considèrent que l'économie souterraine représente entre 25% à 45% de la circulation monétaire, et que les salaires échappant à l'impôt constituent 80% de cette masse financière. Comparé au budget de l'Etat (20 milliards de dollars par an), il est légitime de s'interroger sur ces circulations d'argent. La transition vers l'économie de marché dérape et transforme le pays en "nouvel éden" pour l'affairisme et le clientélisme. Car, ce qui surprend le plus dans cette Russie d'un nouveau genre, c'est l'immobilisme du pouvoir politique.

Un pouvoir politique insaisissable

Face à cette situation, le pouvoir fait la sourde oreille et semble désemparé. Mais, s'agit-il vraiment d'une incapacité décisionnelle ? Ou bien est-ce plutôt l'expression d'une connivence et d'une complicité entre groupes mafieux et hiérarques de l'administration d'Etat ? Réponse de Jean-Robert Raviot, spécialiste de la Russie : "alchimie précaire et mystérieuse, le pouvoir russe résulte surtout de tractations entre les lobbies, le Kremlin, les gouverneurs des régions ou les maires". Ce mode de fonctionnement trouble profite aux détenteurs de capitaux politiques, les apparatchiks de l'ère libérale, et de capitaux financiers, les nouveaux barons de la criminalité organisée. L'imbrication entre pouvoir politique et monde de la finance est telle que la Russie arrive au hit parade pour la corruption des signatures de contrats douteux. Une mécanique perverse s'est mise en place avec la complicité des plus hauts dignitaires de la Russie postcommuniste. Selon Marie Mandras, chercheur au Centre d'Etudes et de Relations Internationales, l'administration actuelle serait même devenue un "vecteur de corruption institutionnelle". Car, contrairement aux idées reçues, la Russie a préservé son système bureaucratique pour accompagner le pays vers la libéralisation. Cette situation donne aux administrations un monopole de fait dans l'octroi des autorisations et des procédures administratives. Permis de construire, tampons d'autorisation, ou encore cachets de l'autorité locale pour obtenir un prêt bancaire sont quelques uns des privilèges des fonctionnaires. Ainsi, certains n'hésiteraient pas à négocier chèrement leurs autorisations à des entrepreneurs. Cette corruption institutionnelle, présente dans les provinces, prend de l'ampleur dans les hautes sphères de l'Etat.

Une montée en puissance de la pègre russe

Au delà de la corruption rampante qui sévit à tous les niveaux, la Russie devient la base arrière de groupes mafieux et de gangs financiers, préfigurant une forme de pègre russe. Ainsi, selon Hélène Blanc, experte et criminologue au CNRS, "les mafias russes s'organisent par clans ethniques (slaves, caucasiennes, asiatiques, ouzbeks, tchétchènes, azéries…) sur la base de critères territoriaux ou corporatistes". Chaque clan mafieux s'est accaparé un marché spécifique : trafic d'organes et d'enfants ; vente de matières fissiles et nucléaires ; prostitution et pédophilie ; racket organisé ou encore criminalité informatique. Certains chefs de gang sont même devenus de puissants entrepreneurs politico-mafieux à la tête d'un petit empire économique. Véritables hommes d'affaires internationaux, ils se protègent derrière des investissements légaux ou font œuvre de charité afin d'évacuer les soupçons. Deux parrains présumés mais protégés de la mafia russe ont récemment fait parler d'eux : Sergueï Mikhaïlov et Boris Berezovski. Le premier a été arrêté, jugé pour être finalement acquitté en Suisse l'année dernière pour ses activités financières dans les industries de pointe et l'informatique. Mais aucune preuve n'a été retenue contre lui. Le second a bâti sa fortune sur Logovaz (société de distribution de voitures), puis avec le groupe pétrolier Sibneft avant de s'emparer d'une chaîne de télévision et de plusieurs titres de presse. Sa puissance financière et politique est telle qu'il est à l'abri des poursuites judiciaires dans son propre pays. Ces nouveaux barons de la finance et de la politique ont tissé un véritable réseau d'influence leur assurant un avenir prospère et lucratif. Depuis la fin de l'empire soviétique, cette criminalité organisée a connu un développement exponentiel. Selon les dernières études, le nombre de groupes mafieux est passé de 700 en 1990, à près de 8000 en 1995, regroupant environ 100 000 personnes. Aujourd'hui, la Russie compterait entre 10 000 et 12 000 clans criminels. Certains estiment que la part de la criminalité organisée représenterait près de 10% du PNB russe. Sans compter les banques, les entreprises privées et publiques aux mains de parrains sans scrupules. Une situation alarmante qui n'a pas l'air d'inquiéter outre mesure le président Eltsine préoccupé d'abord par sa propre succession. Aussi, à 9 mois de nouvelles élections législatives, et peut-être d'élections présidentielles anticipées, les nouveaux barons de la Russie continuent de fourbir leurs armes et de prospérer en toute quiétude.

Julien NESSI