>>> Bienvenue sur Cyberscopie, nous sommes le , il est .

Cachemire, le maillon faible ?
Décembre 2001 - Régis Soubrouillard

Terre d'un conflit interminable, le Cachemire symbolise l'instrumentalisation des foyers de tensions régionaux par les puissances chinoises, indiennes et pakistanaises. Dans le contexte actuel, le risque d'escalade est accentué, autant par le désintérêt américain, par la tentation des talibans d'exporter la Jihad, que par les difficultés internes des pouvoirs pakistanais et indiens.

Depuis le 11 septembre, le conflit qui oppose le Pakistan et l'Inde sur la question du Cachemire a pris une dimension nouvelle tant il concentre de problématiques à l'origine de nombreux foyers de tensions dans la région. Ce territoire himalayen, partagé après le premier conflit indo-pakistanais de 1949 est pour 2/3 du territoire administré par l'Inde, le 1/3 restant étant sous autorité pakistanaise. Par son relief, le Cachemire constitue, pour l'Inde, une muraille naturelle contre la Chine avec le massif du Karakorum, dont fait partie le K2, qui s'étend sur plus de 400 kilomètres et culmine à plus de 8000 mètres.

Détenant le titre peu enviable de " plus ancien conflit du monde contemporain ", il oppose, depuis 1947, deux puissances (voire trois avec la Chine, également partie prenante), qui ont entre-temps maîtrisé la technologie nucléaire -et se sont lancés selon le député René Galy-Dejean, auteur d'un rapport sur le sujet, dans une véritable course à l'arsenal nucléaire-. Ce qui constitue -si l'on inclut la Chine- une concentration nucléaire unique au monde dans une même sphère régionale. Le Cachemire représente à cet effet, selon le géographe Yves Lacoste une " zone test des rapports de force entre ces puissances nucléaires ". Soit une forme d'instrumentalisation du conflit par l'une où l'autre des puissances (par exemple utilisation chinoise du Pakistan dans ses relations houleuses avec l'Inde) au delà des simples considérations régionales.

Une région symbolique

Outre les considérations stratégiques, le Cachemire est également un élément symbolique dans les deux pays en conflit. Il constitue l'unique région Indienne à majorité musulmane. Tandis que du côté pakistanais, la question Cachemiri est interprétée comme un inachèvement de la partition indo-pakistanaise de 1947 et symbolise à cet effet, une des clés de la cohésion nationale. Assemblage hétéroclite de tribus, le Pakistan, qui a connu nombre de tensions entre ses différentes ethnies et communautés religieuses, s 'est longtemps défini surtout par son opposition à l'Inde.

Dans les deux pays, un renoncement au combat ou l'autorisation d'un référendum, incluant la possibilité d'une forme d'indépendance (ce qui souhaitent semble-t-il la majorité des cachemiris), constituerait un dangereux précédent. Le Pakistan et l'Inde font face chacun à des mouvements indépendantistes dans certaines régions, d'où la surenchère nationaliste et belliqueuse des autorités.

Les talibans, instruments de la politique pakistanaise

Alors que le Pakistan tente d'internationaliser le conflit en réclamant la médiation de l'ONU et la tenue d'un référendum, l'Inde estime, pour sa part, que le Cachemire n'est qu'un problème transfrontalier et refuse ce référendum. En 50 ans, ce contentieux a provoqué une course aux armements, trois conflits importants (1948, 1965 et 1971), de multiples attentats et coups tordus politiques de part et d'autre…

Longtemps les Américains ont considéré le Pakistan comme un partenaire peu fiable. Ainsi, dans sa politique étrangère Washington a ignoré le Pakistan, (outre quelques avertissements sur les combattants islamistes au Cachemire) pour concentrer ses efforts sur l'Afghanistan (stratégique sur le plan géopolitique) en soutenant les talibans, et l'Inde, afin de contrer l'influence chinoise dans la région. Les autorités américaines ont ainsi refusé de voir que les réseaux talibans étaient les instruments de la politique pakistanaise au Cachemire… Selon, l'un des biographes de Ben Laden, Yossef Bodanski, l'une des conditions des services secrets pakistanais pour autoriser l'entrée de Ben Laden en Afghanistan, était qu'il prépare des attentats au Cachemire et harcèle les troupes indiennes.

Christophe Jaffrelot estime lui, que ces dernières années, la politique pakistanaise envers les talibans était en partie parallèle à celle menée au Cachemire , on retrouve: " l'utilisation en première ligne des milices internationales composées de volontaires islamiques, un soutien direct à ces Moudjahidine, les mêmes réseaux religieux pour former des volontaires (à partir des camps afghans) et souvent les mêmes organisations ". Compte tenu de l'autonomie financière et militaire acquise par Ben Laden, il est, de ce point de vue, fort probable que l'arrêt du soutien pakistanais aux taliban ne suffise pas à stopper la guérilla.

Les craintes américaines

Le risque actuel est, en effet, de voir Ben Laden, jouer des conflits préexistants pour essayer d'exporter la Jihad sur un autre front, en tentant de canaliser les taliban qui quittent l'Afghanistan vers le Cachemire. Depuis l'arrivée de Ben Laden en Afghanistan, les opérations de guérillas les plus spectaculaires menées contre l'Inde l'ont été par des mouvements islamistes financés par lui et entraînés par les services secrets pakistanais. Dans sa dernière allocution télévisée, diffusée par la chaîne Al Jezira, Ben Laden faisait justement une allusion à ses " frères du Cachemire qui sont massacrés sans que l'ONU ne lève le doigt ".

Conscients de la relative fragilité du pouvoir de Mousharraf et des visées de Ben Laden, les stratèges américains ont étudié plusieurs scénarios de prise de contrôle de l'arsenal nucléaire et militaire Pakistanais en cas notamment, de renversement de Mousharraf par les islamistes ou d'envenimement sévère du conflit au Cachemire. Le Pakistan possède, en effet, des missiles de conception chinoise et nord-coréenne, capables d'atteindre certaines capitales d'Asie du Sud-Est ou du Moyen-Orient, que les américains ne veulent pas voir tomber dans des mains talibanes. La Chine n'a jamais compté son soutien militaire et technologique au Pakistan, soucieuse de voir émerger un rival de poids dans la sphère influence indienne…

La fragilité du pouvoir de Mousharraf

Si l'Inde et le Pakistan se sont tous deux alliés aux USA contre le terrorisme, la tension s'est largement avivée ces dernières semaines. Un haut responsable militaire indien allant jusqu'à déclarer que " la situation était proche de 1965 ", date du second conflit militaire indo-pakistanais. D'ores et déjà, les indiens ont massivement bombardé des positions militaires pakistanaises au Cachemire avant la visite de Colin Powell, au Pakistan en octobre. Actuellement, ce sont chaque jour une dizaine de personnes qui trouvent la mort lors d'attentats ou d'affrontements.

Mousharraf, qui semblait vouloir jouer l'apaisement, pour se concentrer sur le front afghan se trouve ainsi fragilisé. La plupart de ses soutiens politiques au Cachemire étaient, en effet, des groupes islamistes radicaux qui n'acceptent pas son soutien aux Etats-Unis et se livrent à une surenchère provocatrice.

De par sa position géographique stratégique, le Pakistan est en train de prendre une importance géopolitique considérable. Les Etats-Unis ne peuvent, sous aucun prétexte s'aliéner le Pakistan, qui reste fébrile et secouée par une branche islamiste importante, qui souhaite profiter de l'invulnérabilité du pays pour envenimer le conflit du cachemire. Face à cette indémêlable conflit, prise en tenaille entre trois puissances (la Chine a procédé à l'annexion de la région de l'Aksai Chin et apporte son soutien au Pakistan dans l'objectif d'obtenir d'autres portions de cette région stratégique), il n'est guère étonnant de constater que la population souhaite, elle, en majorité l'indépendance. Pourtant, moins que jamais, la population cachemirie n'est maître de son destin…

La question afghane liée au Cachemire

C'est là l'un des points faibles de l'opération américaine. Une intervention technique et militaire, obnubilée par Ben Laden et qui à force de négliger la stratégie politique, en oublie d'éteindre les conflits à l'origine de la montée en puissance du terrorisme international. Si la chute de Kaboul constitue une victoire incontestable pour l'Alliance du nord, il n'en reste pas moins que le repli taliban sur les zones tribales frontalières peut s'interpréter comme une volonté de continuer le combat en profitant des solidarités ethniques pachtounes, sachant que l'Inde soutient l'Alliance du Nord et que l'absence de représentation pachtoune à Kaboul constitue une défaite et probablement un facteur d'inquiétude sur le plan intérieur pour Mousharraf. Le second risque, et non des moindres, est de voir les réseaux talibans et Ben Laden, tenter de faire du Pakistan la base arrière de son combat contre les Etats-Unis, en s'appuyant sur la base pachtoune présente dans les zones frontalières avec l'Afghanistan que Mousharraf ne contrôle plus.

Si à court terme, c'est la réaction des pachtounes et l'habileté politique de l'Alliance du Nord qui décideront de l'avenir de l'Afghanistan, pour Olivier Roy, chercheur au C.N.RS., " la question afghane ne peut trouver une solution durable que si l'on règle le conflit indo-pakistanais sur le Cachemire, dans la mesure où une grande partie du soutien pakistanais aux taliban s'explique par le besoin du Pakistan de disposer de combattants talibans entraînés susceptibles d'aller se battre au Cachemire. Idéalement, il aurait fallu outre une opération militaire, entamer des négociations pour apaiser au plus vite le contentieux cachemiri, car tant que le problème n'est pas réglé, le Pakistan aura, à moyen ou long terme, la tentation de jouer de son influence et de la question religieuse pour, à nouveau, mobiliser des combattants afghans ".

Régis Soubrouillard