>>> Bienvenue sur Cyberscopie, nous sommes le , il est .

Afrique du Sud : la fin de l'ère Mandela ?
Février 1999 - Julien Nessi

L'Afrique du Sud s'apprête à tourner une nouvelle page de son histoire en 1999. Après plus de quarante années d'apartheid, et une transition politique considérée comme "miraculeuse", les sud-africains vont se rendre aux urnes en mai ou juin 99 pour élire un nouveau président et renouveler le Parlement. Cette deuxième élection multiraciale a valeur de test infaillible pour cette juvénile démocratie, mais surtout de tournant symbolique. Nelson Mandela, le père de cette nouvelle nation sud-africaine et le garant symbolique de sa stabilité, ne se représentera pas pour le compte de l'ANC. Ces élections majeures vont redessiner les contours d'une Afrique du Sud engagée dans l'ère de l'après Mandela.

Un bilan contrasté pour Mandela

" L'heure est venue de soigner les vieilles blessures et de reconstruire une nouvelle Afrique du Sud " déclarait Nelson Mandela, le soir du scrutin du 2 mai 1994, constatant l'ampleur des résultats de l'ANC. Son parti politique, l'ANC, venait de remporter haut la main les premières élections libres et multiraciales du pays avec plus de 60 % des voix. Depuis ce jour historique, l'Afrique du Sud a vécu cinq années de "réconciliation politique", marquées par le travail inlassable de la justice, une politique de redistribution des richesses au profit de la majorité noire et la volonté farouche de sortir le pays de l'apartheid. Mais, malgré ces efforts, le bilan de Nelson Mandela apparaît plus que compromis à la veille de nouvelles élections. Les disparités raciales existent toujours et les inégalités économiques, héritées de l'apartheid, sont plus criantes que jamais. La remontée du chômage, consécutive au tournant libéral de la politique économique du gouvernement en 96, fragilise une population noire déshéritée. Quelques chiffres édifiants témoignent des difficultés réelles du pays à se sortir des années de l'apartheid. Sur près de 38 millions d'habitants, 17 % de la population sud-africaine vivent encore dans les ghettos noirs, les célèbres " townships " vestiges de l'apartheid. Et ce sont toujours les Noirs qui sont les plus durement touchés par ces inégalités criantes : 27 % des foyers noirs vivent avec moins de 500 francs français par mois. Et selon des statistiques gouvernementales datant de l'année 1997, le taux de chômage frappe davantage les Noirs (28,7%) que les Blancs (3,7 %). Cette persistance des inégalités entre Noirs et Blancs exacerbe les tensions intérieures et rend la " réconciliation " plus délicate que jamais. Néanmoins, la politique d'ouverture prônée par un président détenteur d'un capital de popularité historique parvient à réguler ces mécontentements. Grâce à son aura internationale, à sa popularité et à sa légitimité de chef historique, Nelson Mandela dispose encore d'une marge de manœuvre. Mais l'approche imminente de son retrait de la vie politique renforce les doutes sur l'avenir du pays.

Les résultats des élections de 1994
Sur une population totale de 38 millions d'habitants, seule-ment 19,5 millions de sud-africains se sont rendus aux urnes en mai 1994. Les résultats des principaux partis sont les suivants : l'ANC a obtenu plus de 62,6 % des voix, record électoral jamais égalé dans les autres démocraties pour un seul parti politique. Le Parti national (PN) de Frederik De Klerk est parvenu à 20,39% des voix, un résultat salvateur pour les Blancs d'Afrique du Sud. Enfin, le troisième parti, l'IFP (Inkata freedom Party) de Buthelezy, a obtenu 10,54 % des voix, ce qui en fait une force d'opposition non négligeable.

 

Des menaces planent sur l'après Mandela

Ces échéances électorales vont faire entrer l'Afrique du Sud dans une nouvelle période qui semble plus incertaine que jamais. Pendant cinq années, Nelson Mandela est parvenu à assurer une transition pacifique à son pays grâce à sa stature de légende vivante et de leader démocratique incontesté. Or, son dauphin désigné, Thabo Mbeki, actuel vice-président de l'ANC, est contesté dans ses propres rangs et se trouve confronté à une montée en puissance des tensions intérieures et des mécontentements de la population Noire. La cohabitation imposée par le prestige de Nelson Mandela risque de se fragiliser après les élections. De nouvelles embûches font aujourd'hui irruption devant l'imminence du retrait de Nelson Mandela. Car, depuis 1994, l'ANC connaît des divisions internes. Mbeki et sa nouvelle équipe devront affronter le malaise qui règne dans leurs rangs. Premier malaise : les militants de l'ANC n'ont toujours pas digéré le virage à droite du parti en 1996 avec l'application d'une politique économique plus libérale et moins soucieuse de la gestion sociale du pays. Ce tournant libéral, imposé par la crise économique et la pression internationale, a provoqué une démobilisation de la base des militants noirs de l'ANC. A ce premier malaise perceptible à la base du parti viennent se greffer des tensions aiguës avec les syndicats alliés (la confédération syndicale COSATU, l'aile gauche de l'ANC et le Parti Communiste sud-africain). Pour remédier à ces mécontentements et satisfaire les revendications des Noirs sud-africains, Thebo Nbeki, qui gère les affaires courantes de l'ANC, a renforcé son discours social et politique. Cet homme d'appareil et de dossiers a réhabilité le discours électoraliste sur la nécessité d'un retour au pouvoir Noir. Se faisant l'écho de la " rage croissante " des Noirs défavorisés, il affiche un discours pro-Noir, au risque de remettre en cause la transition fragile du pays et la cohabitation avec les Blancs. Ses récentes déclarations notamment sur " le mirage de la transition devant la persistance des inégalités " atténuent les efforts de paix et de stabilité entrepris par Nelson Mandela. Autres malaises perceptibles : de nombreux sud-africains ne sont pas encore inscrits sur les listes électorales à deux mois du scrutin. Une situation qui alimente les rumeurs sur la crédibilité et la représentativité de ces élections générales. D'autre part, l'Afrique du Sud traverse une période de remontée du chômage, et l'économie du pays se recompose pour satisfaire aux nécessités de la mondialisation et se protéger de la crise financière internationale.

Les défis de l'après Mandela s'avèrent plus difficiles que jamais et ne manqueront pas de rendre la tâche ardue au futur leader du pays.

Julien NESSI