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Timor oriental : le chemin étroit de l'indépendance
Juin 1999 - Julien Nessi

Depuis le mois de mai 1999, un vent de liberté souffle sur la "vingt septième province" de l'archipel indonésien. Pour la première fois en 24 ans d'occupation sanglante, l'Indonésie a signé avec le Portugal un accord historique sur l'avenir du Timor oriental. Sous l'égide des Nations unies, cet accord sans précédent prévoit un référendum sur l'autodétermination du peuple timorais. Entre l'autonomie spéciale ou l'indépendance immédiate, l'avenir du Timor-Oriental dépendra du résultat de ce scrutin. Cependant, malgré ce pas de géant, le chemin de l'indépendance timoraise est encore fragile et escarpé…

Une île martyre sous le règne de Suharto

Arrivé au pouvoir par un coup de force militaire en 1968, le président Suharto s'est illustré par une politique d'occupation sans merci à l'égard du Timor oriental. Ancienne colonie portugaise, la partie Est de l'île timoraise a été annexée en décembre 1975 par les troupes du dictateur indonésien. Déterminée et méthodique, l'armée indonésienne s'est emparée de l'île avec brutalité. Assassinats politiques, exécutions sommaires, rafles organisées, chasse aux dissidents orchestrés par une administration musclée ont rythmé l'histoire récente de la population timoraise. Depuis le début du conflit timorais, entre 200 000 et 300 000 personnes au minimum ont été tuées, représentant entre le quart et le tiers de la population timoraise. En 32 ans de règne sans partage, le président Suharto a réduit à néant les velléités d'indépendance de cette île montagneuse, située en marge de l'archipel indonésien. Condamnée par le Portugal et par les Nations unies, la politique d'occupation autoritaire de Suharto s'explique par la volonté de préserver l'unité indonésienne menacée par des menaces sécessionnistes. Suharto a cherché à maintenir coûte que coûte et au prix fort l'intégrité territoriale et l'identité culturelle de l'archipel indonésien en appliquant sa politique de "l'ordre nouveau". Géant démographique avec près de 202 millions d'habitants, et véritable Etat-archipel avec pas moins de 17 500 îles, grandes et petites, le président Suharto était obsédé par les menaces irrédentistes et les risques de dislocation territoriale. Imperturbable et autoritaire, Suharto n'a pas cédé une parcelle de territoire aux indépendantistes timorais malgré les accusations répétitives de l'ONU et de la communauté internationale. Jusqu'à la démission du président Suharto en 1998, le combat pour l'indépendance s'est heurté à ses méthodes autoritaires. Aujourd'hui, sur fond de transition politique, et à la veille de nouvelles élections générales, une autre alternative semble émerger après des années de violence et de répression.

Un tournant historique pour le Timor oriental

Succédant à Suharto, le nouveau président indonésien, B. J. Habibie, est arrivé au pouvoir en mai 1998 en déclarant vouloir régler le conflit timorais. Proche de la famille Suharto, ancien ministre de la recherche, le nouveau chef de la République indonésienne inaugure une délicate période de transition. Contesté par la population indonésienne, confronté à une crise économique sans précédent, et contraint de préserver l'héritage controversé de Suharto, B. J. Habibie prépare avec inquiétude les nouvelles élections. Cependant, le signe du changement est venu de sa volonté de mettre un terme à 24 ans d'imbroglio politico-militaire avec le Timor oriental. Après avoir annoncé un statut spécial pour l'île martyre, le gouvernement indonésien vient de tendre la main aux timorais en leur promettant un référendum sur l'autodétermination. Prévu dans l'accord du 5 mai 1999 signé avec le Portugal sous l'égide des Nations unies, ce référendum est une étape historique vers un règlement pacifique du conflit timorais. 600 000 électeurs du Timor oriental sur une population totale de 800 000 personnes devront choisir entre l'autonomie spéciale accordée par l'Indonésie, ou la séparation territoriale pure et simple du Timor oriental conduisant à une indépendance définitive. Dans le cas d'une acceptation de l'autonomie, le Timor oriental deviendra officiellement partie intégrante de la République indonésienne, et, dans le cas inverse, l'ONU entamera un processus devant mener à l'indépendance tant convoitée. Cette situation est donc inédite pour l'opposition du Timor oriental après des années de lutte sanglante. L'accord signé est la promesse d'un règlement futur de la question timoraise, et s'inscrit dans la stratégie de détente entamée par le nouveau président indonésien. Cet accord comprend trois documents inimaginables au début des années 90 : un plan d'autonomie du territoire, des arrangements de sécurité et les modalités du scrutin. Cependant, en dépit de ce pas de géant que représentent l' accord du 5 mai 1999 et le référendum qui doit suivre, de nombreuses embûches parsèment le chemin d'un règlement pacifique du conflit, et des menaces planent sur la préparation et le déroulement du scrutin.

De fragiles espoirs de paix

Depuis l'annonce du référendum sur l'autodétermination, le Timor oriental connaît un regain de violence communautaire entre militants de l'indépendance et opposants à toute séparation territoriale. Selon les observateurs internationaux et les journalistes présents à Dili, la capitale du Timor oriental, des milices pro-intégrationnistes, formées et soutenues par l'armée indonésienne, se livrent à une campagne d'intimidation sur la population timoraise. Oeuvrant dans l'ombre de l'armée officielle et des services secrets indonésiens, ces "escadrons de la mort" sabotent le processus de paix en cherchant à provoquer une guerre civile. Armées et organisées, ces milices pro-indonésiennes assassinent les leaders et les militants de l'indépendance et se livrent à des exécutions sommaires de Timorais. Faisant régner un climat de terreur dans l'île au moment de la préparation du scrutin, elles exacerbent les tensions intracommunautaires et sèment les germes d'une future guerre civile. A tel point que le leader historique de la résistance timoraise, Xanana Gusmao, emprisonné à Djakarta depuis 1992 et mis en résidence surveillée au mois de février 1999, a incité ses partisans à reprendre les armes pour empêcher les massacres. Le processus de règlement du conflit est donc très fragile et des menaces sérieuses de guerre civile planent encore sur l'île timoraise. Certains timorais appelant même à une présence plus soutenue de Casques bleus pour assurer la préparation du scrutin. Par ailleurs, la question de la viabilité économique de l'indépendance du Timor oriental se repose avec acuité. Administrés par l'Indonésie et liés économiquement aux investissements et aux entreprises indonésiennes, les Timorais sont, dans les faits, encore très dépendants de l'Etat-archipel. Une séparation brutale de l'île risquerait de la plonger dans le chaos économique, sans ressources et tout à coup privée d'administration. C'est pourquoi, certains leaders du Conseil national de la résistance timoraise (CNRT), la dissidence timoraise en exil, considèrent qu'un retrait précipité de la République indonésienne comporte des risques d'affaiblissement économique. Ils souhaitent plutôt une période de transition vers l'indépendance, voire, comme le précise Carlos BELO, ancien prix Nobel de la paix et évêque à Dili, "une période de réconciliation". Le résultat des élections générales du mois de juin en Indonésie est aussi une condition importante du bon déroulement du processus de règlement du conflit timorais. Ces élections historiques, les premières en 40 ans à offrir un minimum de garanties démocratiques, seront aussi déterminantes pour l'avenir du Timor oriental...

Julien NESSI