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Davos 2000 a-t-il répondu aux vraies questions ?
Mars 2000 - Jean-Pierre Nessi

Le Forum économique mondial de Davos aura été cette année plus défensif que jamais. Pour la première fois, le gotha de l'économie mondiale a adopté une attitude plus tempérée face aux attaques de la société civile et des nations qui font les frais de la mondialisation et de la nouvelle économie. Cependant, malgré le souci de prendre en compte les conséquences sociales de la mondialisation, les congressistes n'ont pas vraiment répondu aux questions.

Le regain de vigueur de la dimension sociale de l'économie

Les thèses développées cette année ont tenu compte des valeurs fondatrices du Forum, définies par son fondateur, Klaus Schwab : l'esprit d'entreprise est à la base de tout progrès économique, et, par voie de conséquence, social . Elles ont, pour la première fois, mis à l'ordre du jour la responsabilité sociale des "global leaders". Le vice-premier ministre du Québec, Bernard Landry n'a-t-il pas lui-même remarqué : " Les grands patrons que j'ai rencontrés m'ont donné l'impression d'avoir compris qu'après Seattle, il fallait changer d'attitude à l'égard de la mondialisation, et qu'on ne pouvait plus se contenter d'être obsédé par son compte d'exploitation ". Sans compter la présence du syndicaliste José Bové qui a permis de rappeler aux participants du Forum mondial la leçon reçue à Seattle. Il semble en effet que ce soit dégagée une conclusion largement partagée sur le fait que l'on ne pouvait plus se satisfaire d'une globalisation vue à travers le seul prisme de sa dimension économique : la globalisation ne doit pas être stoppée, car ses effets économiques positifs restent précieux aux yeux de ses acteurs principaux, mais il faut la considérer sous d'autres approches. Il n'est qu'à remarquer la présence de Frère Samuel, aumônier du collège Stanislas à Paris, invité au titre des " cent jeunes " prometteurs, pour mettre en évidence le souhait des organisateurs du Forum de prendre en considération les conséquences sociales de la mondialisation. Outre le fait que Frère Samuel appartient à la Communauté religieuse Saint-Jean, il est également expert à l'Association pour le progrès du management, et intervient également au Centre des jeunes dirigeants d'entreprise. Sa participation au Forum de Davos cette année est symptomatique de la prise en compte de valeurs telles que l'éthique dans l'entreprise et le management des ressources humaines.

La Net économie au centre des débats

La nouvelle économie ne pouvait pas ne pas tenir aussi la vedette de ce sommet. Nombreuses ont été les interventions démontrant que, grâce à elle, les taux de croissance se trouvaient " boostés ", comme c'est le cas aux Etats-Unis depuis presque une décennie, ainsi qu'en Europe, dans une moindre mesure et depuis beaucoup plus récemment. Internet, nouvel eldorado et miracle économique, a séduit les participants de Davos, captivés et fascinés par les " success stories " de la nouvelle économie. C'était le sens de l'intervention de Tony Blair, qui a évoqué aussi bien le commerce inter-entreprises, que l' e-commerce avec les particuliers. Cependant, le sommet de Davos aura aussi été l'occasion d'évoquer la face cachée d'une économie fondée sur les valeurs Internet. Le nouveau paysage économique s'avère en effet contrasté. D'une part, les rapprochements considérables entre groupes situés sur des secteurs " convergents ", comme l'audiovisuel, la fourniture d'accès à Internet ou encore les télécommunications sont à la mesure des enjeux des marchés émergents comme la télévision interactive sur le net, ou encore l'internet sur le téléphone portable avec toutes les possibilités de e-commerce associées. D'autre part, les études récentes de l'UNESCO montrent que l'accès à Internet reste l'apanage des pays les plus favorisés, tandis que les pays en voie de développement sont encore loin de pouvoir proposer un accès de masse à la Toile. Alors que dans nos pays les taux de connexion à Internet peuvent varier de 10 à 50%, le risque est grand que dans les PVD, le taux d'accès n'atteigne pas 1% pendant encore de nombreuses années. La Net économie ne pourra alors qu'accroître les inégalités entre ces deux groupes de pays, et cette analyse controversée a été présentée également pendant le sommet. Les effets de la mondialisation de l'économie, et encore plus de la nouvelle économie sont négatifs pour le partage des richesses et du savoir, et les " global leaders " devraient se préoccuper davantage de cet aspect. D'autant plus qu'il est évident que les monstrueuses fusions auxquelles nous assistons (ex : absorption de Time Warner par AOL, rapprochement des sociétés du groupe Murdoch avec l'allemand Kirsch...) risqueront de diminuer le pluralisme auprès de l'internaute occidental , mais plus encore de marquer l'inégalité Nord-Sud.

Des questions restées sans réponse

Cependant, malgré ces prises de conscience des participants (qui ont chacun payé la modique somme de 120 000 FF pour participer aux cinq jours de ce sommet), il semblerait que les vrais sujets n'ont pas été traités. En effet, les préoccupations majeures du XXIème siècle qu'ils ont exprimé au cours de la cérémonie d'ouverture concernent, par ordre d'importance, le changement climatique, la fin de l'éthique traditionnelle, et l'inefficacité du système international. Ils se voient jouer un rôle également dans l'amélioration de la stabilité financière, tandis qu'ils voient dans le rôle des Etats le règlement des points ci-dessus, mais également l'amélioration de la démocratie. Les effets négatifs de la mondialisation n'ont été cités qu'en sixième place de leurs préoccupations, bien que Bill Clinton ait affirmé, lors de son arrivée, qu'il n'était " pas d'accord avec ceux qui méprisent les nouvelles forces cherchant à se faire entendre dans le dialogue global " (José Bové l'avait-il entendu lorsqu'au même moment les vitrines du MacDo de Davos éclataient ?).
Dans le même registre, le fait que George Soros n'ait pas fait recette lorsqu'au cours de son intervention, il a prôné une politique d'aide en faveur des Balkans et d'autres régions en difficulté. Alors qu'un seul mot de sa part suffisait, il y a quelques années, à faire chavirer une monnaie, ou à créer des variations erratiques du cours de la bourse. Quant à Bill Gates, il s'est montré toujours fervent partisan du marché mondial. Mais il en a surtout profité pour annoncer le lancement de Windows 2000 en organisant une conférence de presse devant un parterre considérable de journalistes économiques…

Jean-Pierre Nessi

Pour en savoir plus
  • "Les prédateurs au cœur sec" , Jean Ziegler

  • "Le livre noir du libéralisme", Editions de l'Aire, 1996

  • "Le faiseur d'or", Max Gallo

  • "Courrier de l'UNESCO", numéro de Février 2000