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L'étrange démocratie sud-africaine
Avril 2000 - Stephane Roman (de Johannesburg)

Etrange destin que celui de l'Afrique du Sud. Dans les années 60, alors que l'Afrique secouait les chaînes de la colonisation, le régime de Pretoria se durcissait et l'apartheid, sous la férule du Premier Ministre Henrik Verwoerd, devenait un projet politique, social, économique et culturel dont la cohérence n'avait d'égale que la démesure raciste. Alors que les peuples d'Afrique célébraient les nationalismes triomphants, la répression blanche obligeait les principaux dirigeants de l'ANC à prendre le chemin de l'exil.

C'est à cette singularité que, dix ans après la libération de Nelson Mandela et six ans après la prise de pouvoir de l'ANC l'Afrique du Sud ne semble pas vouloir renoncer. Mais la roue a bien tourné, et l'ex-paria de la scène internationale est désormais courtisée par les puissants de ce monde, tandis que ses voisins africains regardent vers les terres australes du continent avec un sentiment mêlé d'envie, d'agacement, d'admiration et de crainte. Car tel est bien le nouveau statut de l'Afrique du Sud de Nelson Mandela et de Thabo Mbeki : une réussite économique sur un continent qui traîne son sous-développement comme un fardeau et un modèle de démocratie dans une région où génocides et guerres ont, depuis plusieurs années, fait oublier jusqu'à la notion de régime démocratique.

L'Afrique du Sud peut en effet s'enorgueillir de posséder un système politique à bien des égards comparable à celui des pays occidentaux. Un système politique fondé sur le multipartisme, des élections au suffrage universel et proportionnel, une Constitution qui garantit le respect des droits de l'individu, un Conseil constitutionnel qui a fait la preuve de son autonomie à l'égard du Gouvernement constituent les principaux ingrédients d'une " recette " démocratique unique en Afrique. Or ce sont pourtant les ressorts de cette alchimie politique sud-africaine qui demeurent exotiques pour l'observateur nord-américain ou européen.

De fait, les commentateurs les plus acérés de la vie politique sud-africaine ont beau jeu de faire remarquer que la démocratie née des négociations Mandela-De Klerk est, au-delà de l'existence formelle d'institutions démocratiques, un régime à parti unique. Qu'est-ce en effet qu'un système politique au sein duquel un parti, l'ANC, accapare, à lui seul, plus des deux tiers de la représentation nationale ? Plus inquiétant, le concept de démocratie multiraciale semble avoir quelques difficultés, en Afrique du Sud, à dépasser le stade de l'abstraction juridique. De fait, le raz-de-marée ANC, lors des élections de juin dernier, a révélé la faiblesse des mouvements d'opposition et a souligné la polarisation raciale du scrutin.

Certes, les loyautés politiques évoluent : une partie des élites blanches libérales ont troqué le vote Democratic Party contre une affiliation à l'ANC. Ce même Democratic Party, au cours de sa quête d'un espace politique, n'a pas hésité à chasser en terres " afrikaaner " et est parvenu à supplanter le National Party comme principale formation d'opposition. Mais ces mouvements de recomposition demeurent marginaux à l'aune des deux éléments structurants de la vie politique sud-africaine : d'une part, l'ANC exerce une domination sans partage sur les mandats électifs ; d'autre part, le vote ANC est un vote noir, le vote d'opposition, lui, est un vote blanc, sinon métis.

Faut-il, dès lors, voir dans l'Afrique du Sud une démocratie de pacotille ? Les esprits peu charitables auront tôt fait de le penser. Il s'agit, pourtant, d'une vision singulièrement réductrice qui résiste mal à un examen rigoureux de la complexité politique sud-africaine.

De fait, les différents acteurs de la vie politique sud-africaine contribuent à faire de l'Afrique du Sud une démocratie vivante. A commencer par la coalition " ANC-SACP-Cosatu ", l'alliance de gouvernement, dont l'existence est loin de constituer un fleuve tranquille. C'est que la cohésion de cette " gauche plurielle " sud-africaine est des plus précaires tant les motifs de désaccord sont nombreux : l'orthodoxie monétaire et budgétaire, les appels du pied répétés aux marchés financiers, la réduction des effectifs du secteur public, les projets d'assouplissement du droit du travail ou encore les privatisations constituent autant de pilules amères que Thabo Mbeki fait avaler, lentement, mais avec dextérité, à ses alliés de gauche, quand ce n'est pas à ses propres ministres! Pourtant, ces désaccords menacent parfois de faire exploser le fragile attelage et le torchon a brûlé plus d'une fois, au cours des derniers mois, entre une Cosatu prompte à brandir la menace d'une grève générale et un Gouvernement jouant la carte du bras de fer. Derrière le caractère apparemment monolithique de l'alliance ANC-SAPC -Cosatu , on découvre donc une subtile orchestration de forces et de rapports de pouvoir où le désir de jouer en soliste le dispute souvent à la nécessité politique de s'en tenir à sa partition. Il en résulte un jeu précaire, parfois instable, souvent fécond, de surenchères et de compromis qui contribuent à " démocratiser " et médiatiser le processus de décision politique.

La société sud-africaine elle-même est plus complexe qu'il n'y paraît. La communauté noire, notamment, ne peut être réduit à un " peuple noir " indifférencié et stéréotypé qui voterait, comme un seul homme, pour l'ANC. Dans certaines provinces, les appartenances ethniques brouillent encore les pistes : ainsi dans le Kwazulu-Natal, l'Inkhata Freedom Party (IFP) de Mangustu Buthelezi, bien qu'en perte de vitesse face à l'ANC, conserve une audience significative auprès de l'électorat zulu. Or l'IFP, quoique allié à l'ANC et représenté au sein du Gouvernement, revendique des valeurs spécifiques, bien distinctes de celles incarnées par le parti majoritaire. Porte-parole des intérêts zulus, défenseur des prérogatives des Provinces face à l'Etat central, parangon des solutions libérales sur le plan économique et sociale, l'IFP fait figure d'allié retors pour l'ANC. Certes, son fonds de commerce ethnique, l'incarnation d'une improbable identité zulu, ne lui laisse guère de marge de progression. Pourtant, l'IFP n'hésite pas à jouer les trouble-fête, à faire entendre sa voix discordante au sein de l'équipe gouvernementale et à jouer le rapport de force au niveau provincial et, quoique plus rarement, au niveau national.

Plus significatif, encore, de la vitalité de la société civile sud-africaine, l'existence de structures locales de sociabilité, héritées du combat contre l'apartheid, souligne la pérennité d'un mouvement " civique " qui s'était constitué à la fois contre l'oppression blanche et en marge de l'appareil politique de l'ANC. Ces " communautés ", dont les fonctions étaient multiples (éducation, formation, santé, logement etc.), ont certes été partiellement phagocytées par un ANC qui voyait d'un mauvais œil l'existence de structures sociales, indépendantes et structurées. Pourtant, nombre de ces " communautés " sont demeurées attachées à leur indépendance. Fédérées au sein de la SAMCO, elles n'ont pas hésité à présenter des candidats indépendants face à ceux de l'ANC lors des élections locales de 1995 et pourraient renouveler ce choix lors des prochaines élections en novembre 2000.

Certes, à bien des égards, l'Afrique du Sud demeure une démocratie en devenir dont l'observateur occidental parvient sans peine à identifier les signes d'immaturité. L'ANC, par exemple, n'a pas encore tout à fait renoncé à un discours politique, essentiellement destiné à son électorat populaire et calibré à cet effet, qui fait la part belle à une logomachie révolutionnaire héritée de la période de lutte et désormais peu en phase avec les valeurs de la " Rainbow Nation ". Mandela lui-même n'a pas toujours su résister aux sirènes d'un discours politique dur. N'avait-il pas qualifié, lors de la cinquantième conférence de l'ANC, l'opposition parlementaire " d'ennemi implacable " et les groupes de lobbying " d'instruments anti-patriotiques à la solde de gouvernements étrangers " ? De même, certains " idéologues " de l'ANC, dont beaucoup ont fait leurs classes dans l'URSS des années 60 et 70, évoquent de manière quasi rituelle la nécessité de supprimer la frontière entre l'Etat et l'ANC. Autrement dit, la transformation du pays nécessite l'institution d'un " Parti-Etat ANC ", seul susceptible de déraciner la domination blanche sur l'appareil étatique sud-africain.

Si cette surenchère verbale, qui mêle de manière étroite opportunisme politique et dogmatisme idéologique, ne manque pas, parfois, d'inquiéter, il reste que la démocratie sud-africaine est une démocratie bien vivante: les libertés individuelles sont préservées, la presse y est libre, les institutions fonctionnent correctement et un débat politique a le mérite d'exister. Mais l'Afrique du Sud est aussi une démocratie profondément exotique à l'aune des critères occidentaux : les problématiques, essentiellement raciales, issues de la période d'apartheid continuent de structurer le débat politique sud-africain. Là réside peut-être le défi auquel sera confronté le pays durant les prochaines années : la " normalisation démocratique ", c'est-à-dire une disparition des clivages raciaux au profit d'une polarisation politique droite-gauche. Ceci supposerait cependant un éclatement de l'ANC qui, pour le moment, demeure bien improbable.

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Le Democratic Party est l'héritier du Parti libéral : ce dernier, essentiellement composé de blancs anglo-saxons était un opposant à la politique d'apartheid

Le National Party est l'ancien parti de l'apartheid

South African Communist Party

La Cosatu est la plus puissante fédération syndicale d'Afrique du Sud.

Political Report of the President, Nelson Mandela, to the 50th National Conference of the ANC : Mafikeng, December 16, 1997, Mathibe Printing and Publishing, Johannesburg, p. 12-18

Stéphane Roman
A Johannesburg