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«Pour tout l'or noir de la Caspienne»
Juin 2000 - Reportage exclusif de Dimitri Beck et Vincent Prado

La découverte en mer Caspienne de l'un des plus gros gisements au monde, au mois de mai, confirme l'énorme potentiel de la région."L'univers impitoyable" des barons du pétrole envahit la Caspienne. D'Atyrau (Kazakhstan) à Bakou (Azerbaïdjan) en passant par Turkmenbashi (Turkménistan), au cœur des nouvelles républiques musulmanes héritées de l'ex-URSS, la quête de l'or noir attise toutes les convoitises des adorateurs du "dieu dollar".

Bingo sous la mer Caspienne ! L'or noir dort bien là, comme prévu, par 4 500 mètres de profondeur. A 75 kilomètres au large des côtes kazakhes, le site de Kashagan dévoile l'un des plus gros gisements de pétrole au monde jamais découvert. Le jackpot pèse 30 milliards de barils selon les estimations, de quoi nourrir à lui tout seul, quatre ans et demi de la consommation américaine, la plus gourmande au monde. Kashagan remporte la palme du plus important forage actuel en mer avec plus de 5 milliards de francs investis par l'OKIOC (Offshore Kazakhstan International Operating Company), un consortium composé des plus grandes multinationales. Cette découverte récente et la convoitise de nombreux autres sites placent la Caspienne au cœur d'un " Grand échiquier ", métaphore géostratégique employé par le politologue américain Brzezinski dans son livre phare sur la région. Bill Clinton l'a déclaré " zone d'intérêt stratégique pour les Etats-Unis ". De leur côté, Vladimir Poutine et ses généraux russes jouent les va-t'en guerre, refusant de voir leur ancien empire se réduire comme une peau de chagrin. Face à eux, des chefs rebelles du Caucase, sous couvert d'un islamisme radical, se battent comme des chiens de guerre pour leur indépendance envers Moscou. Dans ce " war game " qui n'a rien d'une simulation, le pétrole de la Caspienne devient l'acteur principal.

Un monde sans pitié

La ruée vers l'or noir a déferlé sur la région dans les années 90. En Azerbaïdjan, l'euphorie bat son plein avec la signature de contrats pétroliers pour un montant total de 60 milliards de dollars. De triste centre pétrolier soviétique, Bakou, la capitale, renoue avec le dynamisme d'une ville en pleine mutation. Les hommes d'affaires et la jet set se retrouvent dans les bars et les cafés branchés de la ville. Les téléphones portables sonnent de partout et les gros moteurs V12 de Mercedes et autres 4X4 aux vitres teintées boivent l'essence comme du petit lait. Mais, comme dans toutes les anciennes républiques de l'ex-URSS, la corruption et la notion de clan gangrènent le pays. Une élite d'anciens apparatchiks et d'oligarques se taillent la part du lion des pétrodollars pendant que la population attend encore les lendemains qui chantent et qui sentent le pétrole. " Perdus au milieu de nulle part ", les puits turkmènes naissent au cœur d'un paysage lunaire où les chameaux coupent la route des camions soviétiques tout droit sortis d'un film de Mad Max. Des pétroliers voient le Turkménistan comme le " futur Koweït " d'Asie centrale, en partie grâce à ses ressources en gaz. Ses pipelines filent, plongent et surgissent comme des vers de terre géants dans le désert de Karakoum où défilaient autrefois les caravanes de la route de la soie. A Turkmenbashi, la raffinerie cinquantenaire rend l'âme à petit feu dans des derniers soupirs de monstre malade à bout de souffle. D'épais brouillards de vapeur s'échappent des tuyaux percés, dans un concert de sifflements rauques de moteur d'avion. Juste derrière, la relève est assurée par un Mécano flambant neuf d'installations modernes dont la construction s'achève.

Les forçats du pétrole

Au Kazakhstan, pendant que les puits de Makat et Dossor se vident de leurs dernières gouttes d'hydrocarbures, épuisés après des dizaines d'années de bons et loyaux services, Tengiz stocke à ciel ouvert trois millions de tonnes de soufre jaune canari sous forme de blockhaus longs comme des stades olympiques et hauts comme un immeuble de deux étages. Alors qu'au large, Kashagan confirme l'avenir pétrolier du pays.
Sur le site azéri de Bibi Heybat percé comme un gruyère, les pompes " tête de cheval " se balancent comme des métronomes, ahanent de façon monotone et aspirent inlassablement le sous-sol. Au cœur des forêts de derricks, les forçats du pétrole pataugent dans des mares d'huile et bricolent avec un matériel hors d'âge comme au temps de Staline. Sur ces mêmes étendues désolées, les oubliés de l'or noir sont cantonnés dans des quartiers de fortune, faits de taudis délabrés et rafistolées de patchwork de tôles et de planches de bois récupérées, digne d'un squat en attente d'un bulldozer. Un décor apocalyptique bien réaliste que l'agent secret James Bond traverse dans son dernier film Le monde ne suffit pas. En mer, Neft Dachlari est un voyage dans le temps. " Si nous avions été dans un système capitaliste, cette cité n'aurait certainement jamais vu le jour " raconte Chahin Ismaïlov, l'ingénieur en chef sur ce site. Dans les années 60, les Rochers du pétrole représentaient le fleuron des gisements offshore de l'URSS. Aujourd'hui, son réseau de routes sur pilotis tombe en ruine en pleine mer. La cité pompe pourtant toujours le sous-sol, après 50 ans d'activité et des dizaines de morts.

Main basse sur les routes de l'or noir

Entre parcours du combattant et casse-tête géopolitique, la guerre des pipelines de la Caspienne se joue à coups de milliards de dollars. " Nous devons pouvoir modifier les voies de nos exportations très facilement, juste comme ça " résume d'un claquement de doigts sec, Mike Kangas, de Tengizchevroil au Kazakhstan. Que ce soit par convoi de wagons-citernes d'un kilomètre de long, par pipelines ou en bateau, les majors doivent disposer de voies économiquement rentables et politiquement stables. A chacun la sienne. Les Américains soutiennent un axe transcaspien et surtout le projet d'oléoduc Bakou-Ceyhan via le couloir transcaucasien. En débouchant sur le port turc en Méditerranée, il évite la Russie et l'Iran. La voie iranienne, dite du sud, reste encore inconcevable pour Washington même si elle ouvre sur le Golfe Persique. Une route où les Européens, les Français en tête, prennent déjà leur marque. Quant à la voie nord par la Russie, elle transportera courant 2001 le pétrole kazakh de Tengiz jusqu'au port russe de Novorossïisk sur la mer Noire.

Une poudrière balkanique

" Un pipeline est une zone de chantage " résume clairement le conseiller économique de l'ambassade de France au Kazakhstan qui " n'est jamais à l'abri d'un attentat ". L'exemple de la Tchétchénie où les Russes se sont jetés corps et âme dans un bourbier sanglant, le montre bien. La région de la mer Caspienne, perçue comme une alternative au poids lourd Moyen-Orient, concentre tous les symptômes d'une poudrière balkanique. Et ses diversités ethnique et religieuse peuvent à tout moment servir d'instrument détonateur au nom du " dieu dollar ". Une découverte colossale de gaz peut soudain changer la donne géopolitique. Le site azéri de Shah Deniz, là où l'on attendait du pétrole, réoriente la stratégie régionale autant des pétroliers que des politiques. " La mer Caspienne reste un des derniers coins au monde avec autant de potentiel et de gisements non exploités " confirme Yann Douarin d'une société parapétrolière à Bakou. Mais, " il est encore trop tôt pour parler d'eldorado ".

Agence ZONE F
Texte : Dimitri Beck
Photos : Vincent Prado

L'Agence Zone F dispose de l'intégralité du reportage comprenant notamment une centaine de photographies.