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Réfugiés chinois en Thaïlande : histoire d'une guerre secrète
Septembre 2000 - Reportage exclusif de Ruchdi Maalouf

Mae Salong ressemble à un village typique du sud de la Chine. Ses maisons chinoises entourent sa mosquée, comme dans beaucoup de villes du Yunnan. Dans la rue, les écritaux sont en chinois. Les habitants les plus âgés ne parlent pas d'autre langue. Pourtant, nous ne sommes ni en Chine, ni à Taïwan. Nous sommes en Thaïlande, à 100 km au nord de Chiang Mai, au coeur du Triangle d'Or. En marchant dans les rues calmes de Mae Salong ou en contemplant ce village paisible du haut du mausolée du général Tuan Shi-wen, on est loin de se douter que ce lieu et ses habitants ont été au centre des événements qui ont bouleversé l'histoire des peuples du Triangle d'Or.

Le professeur Ting

Tout commence en 1950. En Chine continentale, la situation des armées nationalistes est désepérée. Ses dirigeants ont déjà fui à Formose et le reste des troupes rend les armes partout. Mao Tse-toung a gagné la guerre contre le Kuomintang (KMT).
Le professeur Ting avait fui en 1949 avec Chang Kai-shek. Ne se résignant pas à la défaite, il est revenu sur le continent pour continuer le combat. Ting n'est pas un militaire, c'est un intellectuel francophone et spécialiste de calligraphie chinoise. Anticommuniste virulent, son arme est le discours et il parcourt les régions qui ne sont pas encore tombées aux mains de Mao Tse-toung pour exhorter la population à continuer la résistance. Il espère encore renverser la situation.
Au Yunnan, il rencontre Li Ko-kwei, un colonel accompagné d'un millier d'hommes qui ne se sont pas rendus. Le professeur Ting les convainc de se replier sur un territoire facile à défendre pour créer une base arrière à partir de laquelle une reconquête serait possible. Mais l'Armée Populaire de Libération de Mao Tse-toung contrôle déjà tout le Yunnan. Il ne reste plus qu'un espoir : entrer clandestinement en Birmanie. Les soldats anticommunistes traversent la jungle pour ne pas être repérés et s'installent à côté de la frontière du Laos, au bord du fleuve Mékhong. Ils prennent contact avec Chang Kai-shek à Taïwan et obtiennent son soutien.

Anticommunisme, opium et CIA

Les Américains, et au premier plan la CIA, les soutiennent également dans l'espoir de reconstruire une force militaire susceptible d'envahir le Yunnan. Quand éclate la guerre de Corée, en juin 1950, le général MacArthur espère ouvrir un front à la frontière birmano-chinoise. En effet, Mao Tse-toung soutient la Corée du Nord et 400.000 Chinois participent à l'offensive. La Chine communiste est l'ennemi et le gouvernement de Chang Kai-shek est alors le seul reconnu par la communauté internationale. L'ouverture d'un front au Yunnan permettrait de soulager l'armée américaine en Corée et peut-être de stopper la montée du communisme en Asie. Le danger est d'étendre le conflit et peut-être de déclencher une troisième guerre mondiale. C'est que l'armée soviétique soutient aussi la Corée du Nord. Le président américain, Harry Truman, refuse de suivre le général MacArthur et finit par le limoger. L'opération KMT devient clandestine : la CIA la mène à l'insu de la Maison-Blanche. Les moyens mis en oeuvre sont énormes. Une partie du financement provient de la vente de l'opium que les Chinois se sont mis à produire en Birmanie. Ce schéma deviendra un classique de la CIA et sera réutilisé dans d'autres opérations clandestines, comme au Nicaragua et en Afghanistan.

Pourtant, les armées du KMT ne parviennent pas à reprendre pied en Chine. Sur place, la population ne les soutient même pas.
En 1953, les Birmans décident se débarasser d'eux. Ils contrôlent alors une partie importante des Etats Shans, division de la Birmanie qui constitue 25% de son territoire. L'affaire est portée devant les Nations unies et une résolution de l'Assemblée Générale intime à Taïwan d'évacuer ses troupes.

Une évacuation en trompe-l'oeil a lieu mais la pression militaire birmane a affaibli les nationalistes chinois. Le professeur Ting imagine alors de fédérer les minorités ethniques contre les Birmans. Les Chinois du KMT leur fournissent des armes et rapidement, les rébellions embrasent le pays. La plupart ont recours au trafic de drogue pour se financer. La Birmanie devient le premier producteur d'opium au monde. En 1961, excédée par cette menace à sa frontière, la Chine communiste envoie 20.000 soldats à l'armée birmane pour déloger les troupes du KMT. Celles-ci s'enfuient en Thaïlande et au Laos.

Les "Forces Chinoises Irrégulières"

Mais la Birmanie est déstabilisée. Le 2 mars 1962, un coup d'Etat porte Ne Win, le chef de l'armée, au pouvoir. Une partie des Chinois est rapatriée à Taïwan. Les autres restent en Thaïlande. La 3ème Armée, dirigée par le général Li Wen-huan, s'installe dans le village de Tham Ngob. Tuan Shi-wen choisit le site de Mae Salong pour la 5ème Armée.

Le gouvernement thaïlandais accepte de les accueillir en tant que réfugiés, à condition qu'ils participent à ses campagnes militaires contre le Parti Communiste de Thaïlande (PCT).

Les troupes du KMT sont incorporées à l'armée thaïlandaise et deviennent les "Forces Chinoises Irrégulières" (sic). En 1971, elles parviennent à déloger un maquis communiste important qui menaçait Chiang Khong, port important du Mékhong et point de passage au Laos. La bataille a lieu à Pha Taang et c'est un grand succès militaire malgré de nombreuses pertes. Un cimetière militaire est construit pour commémorer la campagne.

Impressionné par leur efficacité, le gouvernement thaïlandais décide de déployer les forces chinoises irrégulières le long de la frontière nord, de la Birmanie au Laos. En comptant les camps de réfugiés où vivent les familles, plus de 70 sites sont créés. Jusqu'en 1980, les Chinois paient le tribut du sang pour s'installer en Thaïlande. Ils participent à de nombreuses opérations militaires et assurent la protection de grands travaux dans les zones dangereuses du nord du pays.

Tout ce temps, leur seule ressource est le trafic de drogue. Plutôt que de produire opium et héroïne, ils se contentent de les taxer quand ils traversent le nord du pays. Mais, sous la pression internationale, le gouvernement thaïlandais décide d'éradiquer la culture du pavot et de lutter contre le trafic sur leur sol. Les Chinois se reconvertissent dans des cultures de substitution.

Aujourd'hui, la reconversion semble avoir réussi. Mae Salong, village-symbole de l'installation de ces Chinois en Thaïlande, vit de la culture du thé et des litchis. Le tourisme s'y développe et le lieu est très prisé des Taïwanais.

Le trafic de drogue a évolué. Après les Chinois du KMT, ce sont les nationalistes shans qui ont pris son contrôle. L'opium a été remplacé par l'héroïne. Puis en 1996, Khun Sa, le rebelle shan le plus influent, s'est rendu aux autorités de Rangoun. L'Afghanistan a succédé à la Birmanie au rang de premier producteur d'opium au monde et la Chine est devenue la voie de transit principale.

"Ceci est notre futur..."

En abandonnant l'espoir de rentrer dans une Chine libérée du communisme, les Chinois du KMT ont renoncé au trafic de drogue. Ils ont compris que l'avenir de leurs enfants se trouvait en Thaïlande et ils ont décidé de s'y intégrer. Ils ont conservé leurs traditions mais la nouvelle génération a déjà adopté celles de la Thaïlande.

Chaque village important a son école chinoise, les petits écoliers s'y rendent le soir, après l'école thaïe. Près d'un tiers des Chinois sont musulmans (c'est une religion très répandue au Yunnan) et l'obligation scolaire est très lourde pour leurs enfants. En plus du cours de thaï et du cours de chinois, ils doivent aller prendre des cours d'arabe à la mosquée !

Les différentes religions n'empêchent pas les jeunes de tous célébrer le Nouvel An thaï, la fête la plus importante en Thaïlande. Cette cérémonie de purification se transforme en une bataille d'eau géante d'une semaine, comme dans le reste du pays. Ils sont tous fiers d'être Thaïlandais. Le général Lei, le successeur du général Tuan à Mae Salong, a commenté cette réussite par des mots très durs : "Ceci est notre futur. Notre passé est comme un cauchemar."

Les liens avec Taïwan n'ont jamais été rompus. Bien qu'ils n'y voient pas une seconde patrie, les jeunes y trouvent du travail plus facilement qu'en Thaïlande. "Malheureusement, chaque famille a un enfant qui est parti à Taïwan", confie Amorn. Ce Chinois de soixante ans était un enfant quand sa famille a quitté le Yunnan. Amorn est son nom thaï et si on lui demande son nom chinois, il répond : "un seul nom suffit bien". Après avoir travaillé comme architecte à Bangkok, il a décidé de rentrer à Mae Salong où il cultive les litchis. Il n'aime pas repenser au passé. "Notre histoire est bien triste. Nous n'avons connu que l'exil et la souffrance."
Lorsqu'on l'interroge sur la défaite électorale du Kuomintang à Taïwan, il hausse les épaules en disant ne pas s'intéresser à la politique, puis lance : "Vous savez, tout ce qu'on voulait, c'était rentrer chez nous."

Ruchdi MAALOUF