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L'Empire chinois et l'alibi islamiste
Décembre 2001 - Régis Soubrouillard

Pour la Chine, qui voit ses projets énergétiques paralysés par un mouvement séparatiste dans la région du Xinjiang, la traque aux islamistes est actuellement une aubaine. Par ailleurs, Pékin compte bien profiter du nouveau contexte diplomatique pour s'imposer comme une puissance incontournable tout en redoutant une installation durable des Américains dans sa sphère d'influence régionale.

Le «nouveau Grand jeu» qui se noue en Asie centrale depuis les attentats du 11 septembre aura sans doute des répercussions sur l'influence régionale chinoise. Si la Chine peut tirer parti du changement de nature des préoccupations américaines, elle s'inquiète de l'arrivée massive de troupes armées dans sa zone d'influence.

L'arrivée des Etats-Unis dans la région réduit, en effet, sa marge de manœuvre et risque de reléguer au second plan ses efforts pour mettre sur pied autour d'elle, un groupe de puissances centre-asiatiques. D'autant plus que les Américains tentent de nouer des partenariats stratégiques avec le Pakistan et l'Ouzbékistan, afin de s'établir durablement dans la région. En assurant l'Amérique d'un soutien " passif ", la Chine espère pouvoir bénéficier d'une forme de reconnaissance diplomatique et économique ainsi que d'une certaine clémence sur la question des droits de l'homme, de Taïwan, du Tibet et surtout des musulmans séparatistes du Xinjiang.

Une région stratégique

Situé aux confins des mondes russes, persans, et chinois, le Xinjiang, est en effet stratégique à plus d'un titre. La région recèle des réserves d'hydrocarbures, constitue un sas d'accès vers l'Asie centrale, permet la liaison avec le Pakistan -et le Cachemire, sur lequel le régime de Pékin a des vues quoiqu'il s'en défende- et constitue une des clés de l'économie centre asiatique.

La Chine possède, en outre, 1700 kilomètres de frontières communes avec les républiques d'Asie Centrale et l'ouverture vers ces républiques doit justement se faire par la région du Xinjiang (littéralement : " nouveaux territoires ", une appellation que les Ouïgours récusent car elle émane de " l'occupant chinois " et lui préfèrent celle de Turkestan oriental), d'où la nécessité pour Pékin d'assurer la stabilité politique et économique de la province.

Marqués par diverses influences indo-iraniennes, islamiques, turques, mongoles, tibétaines et chinoises, le Xinjiang, qui demeure l'une des régions les plus pauvres du pays, n'est devenu une province qu'en 1884, après de multiples actes sécessionnistes menés par la population Ouïgour.

Désormais, l'un des objectifs du PCC est de faciliter le développement énergétique " autonome " de la région en rétablissant l'historique " route de la soie " qui reliait la vallée du fleuve jaune à la Méditerranée en passant par l'Iran, l'Irak et la Syrie (la route du Karakorum, fermée depuis le 11 septembre, est une partie de cette " route de la soie "). Au détail près que, faute de soie, ce sont désormais d'énormes projets d'acheminement de pétrole et de gaz du cœur de l'Asie centrale vers l'est chinois qui sont à l'étude depuis plusieurs années mais restent paralysés par les tensions qui règnent dans ces territoires. Ainsi, Pékin entend régler le problème du Xinjiang d'ici à 2004, date à laquelle doivent commencer les travaux pour la mise en place de ce réseau de " pipeline ".

Les terroristes Ouïgours liés à Ben Laden

Les réunions du groupe de Shanghai ont notamment permis à Pékin de faire pression sur le Kirghizistan, l'Ouzbékistan et le Kazakhstan, soupçonnés d'abriter une diaspora Ouïgour. Les autorités chinoises menaçaient par exemple de " couper " les rivières qui alimentent le Kazakhstan en eau. Ces dernières années, la Chine a également tenté un rapprochement avec le régime des talibans, pour essayer de juguler l'entrée massive de drogues par la province du Xinjiang et couper les vivres aux réseaux islamistes. Les avis divergent quant aux résultats de ces négociations : la Chine aurait obtenu la fermeture de certains camps d'entraînements, mais a considéré suite aux attentats du 11 septembre qu'elle avait tout intérêt à participer à l'élimination du régime taliban. Ainsi, des membres des services de renseignement chinois, se sont rendus aux Etats-Unis pour apporter leur connaissance du terrain aux services américains.

Si Pékin n'a, semble-t-il pas vu venir avec grand enthousiasme les troupes américaines à ses portes, les dirigeants chinois ont vite compris quels bénéfices ils pouvaient tirer de la nouvelle donne stratégique, trouvant là un alibi de poids pour réprimer la rébellion indépendantiste Ouïgour. Sur le plan intérieur, le gouvernement chinois profite, en effet, des informations qui évoquent les liens entre les organisations séparatistes Ouigours et le réseau Al-Qaeda. Selon le journaliste pakistanais Ahmed Rashid, auteur de «L'ombre des talibans» : «Les militants islamistes ouïgours s'inspirent depuis longtemps des rebelles afghans. Ils sont formés par eux et combattent à leurs côtés depuis 1986. De nombreux Ouïgours étudient également dans les madrasa (écoles coraniques) dirigées par les talibans. En 1998, lorsque ces derniers se sont emparés de la plus grande partie de l'Afghanistan, ils ont hérité au passage des Ouïgours qui se trouvaient encore dans le pays et de liens avec un certain nombre de groupes séparatistes au Xinjiang. Selon certains services secrets occidentaux, des militants ouïgours entretiendraient également des relations avec Oussama Ben Laden».

Le jeu trouble de la Chine avec les talibans

Car, dans sa stratégie offensive, l'un des objectifs de Ben Laden vise à s'affranchir de tout concept d'Etat-nation pour rétablir un califat sur tout le monde musulman, du Pakistan (la bombe atomique) à l'Arabie saoudite (le pétrole), de l'Algérie aux Philippines, de la Turquie au Xinjiang.

Pour autant les liens de la Chine avec les talibans sont plus ambiguës qu'il n'y paraît : alliée du Pakistan, aux côtés des Etats-Unis dans le cadre de projets pétroliers, la Chine a parié, comme les Etats-Unis, sur une forme de stabilité du régime qui favoriserait ses projets énergétiques dans la région, tout en tentant de limiter les liens entre les talibans et les séparatistes Ouïgours.

De plus, si le régime chinois focalise, de façon opportuniste, son attention sur les talibans, l'aide aux ouïgours n'est pas le seul fait des réseaux afghans. Ainsi, des combattants ouïgours capturés par les Russes en Tchétchénie au printemps 2000 se sont révélés avoir été formés en Turquie, pays membre de l'Otan…

S'il ne fait guère de doutes que les réseaux Al-Qaeda aient essaimé jusqu'au Xinjiang -l'un des principaux lieutenants de Ben Laden est un " Chinois Ouïgour "- inspirant ou entraînant, des membres de réseaux séparatistes ouïgours à l'origine d'opérations terroristes, le régime chinois, lui, a largement exagéré la menace séparatiste afin de justifier une campagne aveugle de répression contre une minorité ethnique rebelle, allergique au pouvoir chinois, et qui s'oppose à ses projets énergétiques.

Pékin entre nationalisme et impérialisme

Pour contrer cette ethnie, la Chine mène au Xinjiang, comme au Tibet, une politique de colonisation (à raison de 300.000 nouveaux venus par an), en favorisant, d'un point de vue économique, l'établissement des Han dans la région, devenus majoritaires au Nord du Xinjiang en quelques décennies. Les Han détiennent la quasi-totalité des postes-clés dans les domaines politiques, économiques et militaires, la plupart des pratiques religieuses sont fortement réprimées et, les inégalités politiques et économiques ne cessent de s'accroître entre les Han et les Ouïgours.

Par ailleurs, chaque année plusieurs dizaines de Ouïgours sont exécutés par une justice expéditive, sous des prétextes aux consonances nationalo-communistes, tel récemment " crime de séparatisme contre l'Etat ". Face à cette politique d'annihilation culturelle, l'islam joue de plus en plus un rôle identitaire contre l'assimilation dans le milieu chinois. La politique chinoise s'assimile de ce fait à celle d'un régime impérialiste qui, devant la résistance armée, préfère refuser son caractère multiethnique et instrumentaliser une population, en qualifiant d'islamiste l'ensemble d'une ethnie qui comprend aussi de nombreux laïcs. Le 11 septembre au secours du nationalisme et de l'impérialisme chinois…

L'opportunisme diplomatique de Pékin

De fait, la crise actuelle représente une opportunité pour la Chine qui espère, outre améliorer ses relations avec les USA, faire oublier son statut de " puissance rouge " et des années de guerre froide pour intégrer une fois pour toutes le grand jeu politico-économique international.

Toutefois, l'arrivée des Etats-Unis en Asie bouscule la politique étrangère chinoise dont l'un des objectifs premiers était d'expulser les Américains des sphères d'influence chinoise. De plus, les relations entre les USA et l'Ouzbékistan inquiètent les autorités qui estiment que l'un des buts américains est de favoriser l'émergence d'une puissance " alternative " dans la région, qui serait le " porte voix " de l'Oncle Sam.

Cette initiative risque de troubler les timides efforts de coopération amorcés avec la création du groupe de Shanghaï. D'autant que l'Ouzbékistan reste largement marqué par son passé impérial, qui en fit l'un des poids lourds de l'Asie Centrale aux 15è et 16è siècles.

Par ailleurs, si le Xinjiang représente le plus grand danger pour la cohésion du pays, c'est la question de Taïwan, l'" autre modèle chinois ", qui reste la priorité du régime de Pékin. La Chine entend persuader les Etats-Unis qu'une pacification à long terme du monde asiatique requiert notamment une baisse de tension dans la région. La pensée chinoise est qu'en s'alliant avec les Etats-Unis contre leur nouvel ennemi numéro 1, le terrorisme, en retour les Américains, ne pourront continuer à vendre des armes à Taiwan et participer ainsi à l'exacerbation des tensions régionales, ce qui devrait à terme aider la cause de la réunification nationale. L'hypothèse est pour le moment encore très optimiste, le président taiwanais ayant déclaré suite à un entretien avec des responsables américains qu'il avait obtenu l'assurance que les Américains se refusaient " à sacrifier Taiwan ". Une façon explicite de sous-entendre que la coopération sino-américaine, en forme de " real politik ", reste largement placée sous le signe de la méfiance réciproque…

Régis Soubrouillard