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Russie : vers une nouvelle politique étrangère
Décembre 2000 - Julien Nessi

En accédant au Kremlin, le successeur de Eltsine s'est engagé à remettre de l'ordre dans un pays en pleine déliquescence. Sur le plan de la politique intérieure, il a tenté de réduire l'influence des apparatchiks, de renforcer la centralisation administrative et d'engager une réforme laborieuse de l'armée. Confronté à une économie gangrenée par des pratiques de corruption et à une instabilité politique permanente, l'homme fort du Kremlin s'est également donné comme objectif de restaurer l'autorité de l'Etat. De la "dictature de la loi" au "retour à l'ordre", Vladimir Poutine a cherché à imposer son style à la Russie post-eltsinienne. Un style que l'on retrouve sur le plan de la diplomatie et des relations internationales. Dès son arrivée au Kremlin, le président russe a constitué une nouvelle équipe de conseillers militaires et stratégiques chargés de plancher sur une nouvelle doctrine de politique étrangère. Après trois mois de réflexion basée sur les événements internationaux des dernières années, l'ancien agent secret propulsé à la tête de l'Etat finit par doter la Russie d'une nouvelle stratégie diplomatique.

Moscou parie sur l'Asie

Adoptée le 30 juin 2000, cette nouvelle doctrine de politique étrangère défend la vision d'un monde "multipolaire" face à "la domination des Etats-Unis". Privilégiant le renforcement de la présence russe en Asie, les stratèges du Kremlin mettent l'accent sur les relations avec l'Inde et la Chine pour rééquilibrer les rapports de force avec la superpuissance américaine. La Russie n'ayant plus les moyens de rivaliser avec l'arsenal militaire américain, le Kremlin préfère se tourner vers la région asiatique afin de jouer un nouveau rôle dans la seconde décennie de l'après-guerre froide. En quête d'affirmation et en perte d'influence, Moscou parie non seulement sur Pékin et New Delhi, mais aussi sur la Transcaucasie et les Etats d'Asie centrale. Selon la nouvelle doctrine, " la tendance à la mise en place d'un monde unipolaire avec une domination économique et militaire des Etats-Unis se renforce (…) et la Russie cherchera à créer un système multipolaire dans les relations internationales ". A la fois pragmatique et empreinte de realpolitik, la politique étrangère du nouveau président russe vise le maintien de l'équilibre stratégique avec les Etats-Unis. Dans ce contexte, le document d'orientation russe précise que " l'Asie a une importance croissante pour la Russie, en raison de sa situation géographique ".

Les facteurs du changement stratégique

Plusieurs raisons expliquent le retournement stratégique de la politique étrangère russe. En Europe, le Kremlin voit d'un mauvais œil l'élargissement de l'Alliance atlantique et son renforcement au lendemain de la crise du Kosovo. L'Organisation du Traité de l'Atlantique Nord (Otan) est perçue comme une menace persistante sur l'influence russe dans son pré-carré d'Europe de l'Est. Le nouveau concept stratégique de l'Otan et son rapprochement avec les Etats baltes, aux portes de la Russie, ne plaît guère aux stratèges de Moscou. Sur la question du désarmement, le projet américain d'un système national de défense antimissile (NMD) pour faire des Etats-Unis un sanctuaire a provoqué la colère des Russes. Même si ce projet a pour l'instant été repoussé par l'administration Clinton, son existence est considérée par le Kremlin comme une violation du traité russo-américain de défense antimissile ABM de 1972. Face à ce projet militaire américain, Vladimir Poutine a bravé la menace d'une nouvelle course aux armements. Enfin, cette nouvelle doctrine de politique étrangère trouve sa raison d'être dans la nécessité d'être présent au Sud de la Russie. Pour Moscou, la Transcaucasie et les Etats d'Asie centrale jouent un rôle géopolitique majeur. Foyer d'instabilité politique mêlant guerre de religions et pétrodollars où s'entrecroisent les intérêts de Washington, de Moscou et des capitales européennes, cette région est un véritable laboratoire de politique étrangère. Face à l'influence croissante des Américains et à la montée en puissance de courants islamistes radicaux, le Kremlin entend renforcer sa présence dans la région à travers de nouvelles coopérations.

La Chine et l'Inde, des partenaires précieux

Les 18 et 19 juillet 2000, le président russe effectue sa première visite diplomatique en Chine depuis son élection au Kremlin. Cette rencontre bilatérale entre Vladimir Poutine et Jiang Zemin a été l'occasion de mettre en œuvre les nouvelles lignes de la diplomatie russe. Moscou et Pékin se sont rapprochés pour dénoncer le projet américain d'un système national de défense antimissile (NMD) et exercer une pression diplomatique sur les Etats-Unis. Les deux pays craignent la violation du traité ABM de 1972 et la relance de la course aux armements. La Russie et la Chine ont également pu renforcer leur coopération dans la région d'Asie centrale pour lutter non seulement contre le terrorisme islamiste mais aussi pour réduire l'influence américaine dans une région considérée comme stratégique pour ses ressources en hydrocarbures.

Après le rapprochement diplomatique avec la Chine, Poutine parvient à intensifier les relations de son pays avec l'Inde lors de sa visite le 3 octobre dernier. La dernière venue d'un président russe en Inde remonte à celle de Eltsine en janvier 1993. Dans la droite ligne des orientations de sa nouvelle politique étrangère, le président russe signe avec le premier ministre indien, Atal Bihari Vajpayee, "une déclaration de partenariat stratégique". Au cœur de ce nouveau partenariat : le développement du commerce, de la coopération technique et militaire et le soutien de la Russie à la candidature de New Delhi au Conseil de sécurité des Nations unies. Le volet militaire est aussi l'un des principaux ressorts stratégiques de cette nouvelle coopération russo-indienne. New Delhi s'est engagé à poursuivre la modernisation de son potentiel militaire par l'achat de matériels et de technologies militaires russes.

Puissance affaiblie ballottée entre la nostalgie du passé et la réalité du présent, la Russie entend retrouver sa voix sur l'échiquier diplomatique. Cette nouvelle politique étrangère impulsée par Poutine parviendra-t-elle à enrayer le déclin inexorable de la Russie sur la scène internationale ?

Julien Nessi