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Péninsule coréenne : les obstacles à la réunification
Mars 2001 - Eric Maurice

Une poignée de main historique entre chefs d'Etat ennemis, les retrouvailles de familles séparées depuis 50 ans, un dialogue politique et une coopération économique établis, l'année 2000 aura marqué un tournant indéniable dans les relations entre Corée du Nord et Corée du Sud. Depuis la division de la péninsule après la Seconde guerre mondiale, jamais la réconciliation n'aura été aussi proche, la réunification autant évoquée. Pourtant l'avenir du processus est incertain. La confiance reste à bâtir entre les deux Etats et l'attitude des grandes puissances sera déterminante.

Une politique de la main tendue

La rencontre entre le dirigeant nord-coréen Kim Jong-il et le président sud-coréen Kim Dae-jung, le 13 juin 2000 à Pyongyang, fut le premier aboutissement de la politique de la main tendue menée par celui-ci depuis son entrée en fonction en 1998. Appelée «sunshine policy», cette démarche reposait sur trois principes : ne tolérer aucune provocation militaire de la part du Nord, ne pas menacer celui-ci, encourager la réconciliation. De longues négociations impliquant également les Etats-Unis et le Japon, des pourparlers entre officiels de haut niveau et une amorce de coopération commerciale et touristique ont permis le dégel entre deux Etats toujours officiellement en guerre.

Hautement symbolique, la visite de Kim Dae-jung de l'autre côté de la frontière la plus militarisée au monde a également produit quelques résultats politiques importants. Pour la première fois, Kim Jong-il a accepté la présence des forces américaines dans la péninsule et le principe d'une réunification sur la base d'une formule «un pays, deux gouvernements, deux systèmes» proposée par Séoul. Les deux pays ont aussi décidé de rouvrir la voie ferrée qui traverse la zone démilitarisée, de construire une autoroute menant à un complexe industriel construit en commun, et de développer les échanges culturels et faciliter les investissements au Nord.

Séoul et Washington, deux stratégies différentes

Les Etats-Unis ont voulu profiter de ce climat de détente pour régler avant la fin du mandat de Bill Clinton le problème qui les préoccupe le plus, à savoir le programme nucléaire nord-coréen et l'exportation de missiles vers des pays comme l'Iran, la Libye ou le Pakistan. Mais en traitant directement avec Kim Jong-il, notamment lors de la visite de Madeleine Albright à Pyongyang, fin octobre 2000, ils ont de fait relégué Séoul au second plan.

Face au Nord, Séoul et Washington ne poursuivent pas les mêmes objectifs. Kim Dae-jung veut favoriser l'ouverture politique, économique et culturelle d'un pays reclus depuis plus de cinquante ans, pour prévenir toute volonté d'attaque militaire et préparer la réunification. Il est conscient que le rapprochement ne pourra pas intervenir avant vingt ou trente ans, du fait de la nature du régime à Pyongyang et des inégalités de développement. Il favorise donc une politique de petits pas basée sur la bonne volonté, avec à court terme le souci de préserver la population du Nord. Les Américains, en revanche, voient un enjeu principal, la pérennité et la sécurité des 37 000 Gis basés au Sud depuis la guerre, et une urgence, stopper les programmes militaires nord-coréens.

Le facteur Bush

L'équipe Bush ne cache pas que le Nord, qui dispose du missile Taepodong I d'une portée de 8000 km, est le premier visé par le bouclier anti-missile qu'elle veut mettre en place. Alors que Clinton semblait prêt à accorder une aide contre l'arrêt des programmes d'armements, le nouveau président américain exigera d'abord un engagement précis. Lors de la visite de Kim Dae-jung à Washington, début mars, il a répété qu'il considérait Pyongyang comme «une menace». Il a écarté l'idée d'une reprise prochaine du dialogue et n'a pas fait mystère de ses doutes sur le bien-fondé de la «sunshine policy». Autour de son équipe, des voix s'élèvent même pour remettre en cause l'accord de Genève signé en 1994, qui prévoyait des livraisons de pétrole au Nord et la construction de deux réacteurs nucléaires civils contre l'abandon d'un projet de centrale pouvant servir à l'industrie nucléaire militaire.

Les Etats-Unis exigent un retrait des forces nord-coréennes déployées le long de la zone démilitarisée, une réduction de l'armement conventionnel et des mesures claires en ce qui concerne les armes de destruction massive. Cette intransigeance peut être efficace mais elle demande un sens diplomatique très affiné. Et alors qu'un accord entre les Etats-Unis et la Corée du Nord ne renforcerait pas forcément le processus de réconciliation entre Séoul et Pyongyang, un regain de tension entre l'administration Bush et le régime communiste conduirait sans aucun doute à un arrêt de ce processus. L'avenir de la «sunshine policy» se joue donc en partie à Washington.

Que cherche Kim Jong-il ?

Le problème majeur de George W. Bush comme de Kim Dae-jung demeure l'incertitude concernant les intentions de Kim Jong-il. Souhaite-t-il vraiment une réconciliation avec le Sud ? Jusqu'où est-il disposé à aller ? Le «Cher leader» avance prudemment et calcule chacun de ses pas selon un but intangible, son maintien au pouvoir. Mais l'ouverture au monde est-elle compatible avec la pérennité d'un régime fondé sur «le juche», idéologie de l'autosuffisance ?

Dans un pays qui compte plus d'un million de soldats, le soutien de l'armée est indispensable. Tant que celle-ci ne se sentira pas menacée, Kim Jong-il fera preuve d'une certaine bonne volonté, car l'avenir du régime passe actuellement par le développement économique. Déstabilisée par la famine et les pénuries d'énergie, la Corée du Nord risque l'effondrement. Le tout, pour Pyongyang, consiste à profiter de l'aide humanitaire et capitalistique sans céder le pouvoir, ce qui passe par une limitation des contacts entre la population et l'extérieur pour éviter velléités d'exode et revendications politiques et sociales. La visite surprise de Kim Jong-il à Shanghai, fin janvier 2001, démontre bien l'attrait d'un modèle chinois alliant développement économique et maintien du parti unique.

La position de la Chine

Parrain politique et soutien financier de la première dynastie communiste au monde, la Chine trouverait un intérêt à une baisse de la tension dans la région. La présence militaire américaine perdrait sa principale justification et le bouclier anti-missile un argument de poids. Mais une Corée du Nord déstabilisée exposerait ses régions frontalières à un exode massif de réfugiés, jusqu'à présent indésirables. De même, une péninsule réunifiée modifierait à son désavantage l'équilibre régional, en créant à sa porte une puissance politique alliée aux Etats-Unis et une centre économique à fort potentiel.

Le point central de la politique étrangère chinoise est Taiwan, mais le maintien en vie d'un régime ami est aussi important dans une péninsule qui a historiquement été le théâtre d'une lutte d'influence avec le Japon. Dans les mois qui viennent, Pékin devrait donc favoriser une certaine ouverture de la Corée du Nord, tout en la soutenant face aux exigences américaines dans un contexte de dépenses militaires accrues et de tension liée au projet de bouclier anti-missile. D'autant que Jiang Zemin, qui cherchera en 2002 le renouvellement de son mandat à la tête de la République populaire, ne fera rien pour contrarier la faction la plus nationaliste du Parti.

Le Japon observe, la Russie s'impose

Ancienne puissance coloniale de la péninsule, Tokyo œuvre à la détente aux côtés des Sud-coréens et des Américains, mais joue un rôle discret du fait de son faible poids politique hérité de la défaite de 1945 et du mauvais souvenir laissé par sa présence. Le Japon participe à l'aide humanitaire, mais n'envisage pas d'un bon œil la perspective de mettre sa «diplomatie du portefeuille» au service de l'émergence d'une puissance économique concurrente.

Quant à la Russie, qui partage une frontière avec la Corée du Nord, elle s'est brusquement imposée dans le jeu diplomatique. Lors d'une visite à Pyongyang à la fin de l'été 2000, Vladimir Poutine s'est fait le porte-parole de Kim Jong-il, appuyant sa demande d'une aide au développement d'un satellite contre l'abandon de son programme balistique militaire. Surtout, venu à Séoul fin février, le président russe a recueilli les réserves de Kim Dae-jung sur le bouclier anti-missile. Fort de ses liens avec la Corée du Nord, Moscou se place donc en nouveau parrain du dialogue et en concurrent direct des Etats-Unis dans la région.

Quelle marge de manoeuvre pour Kim Dae-jung ?

Lauréat du prix Nobel de la paix pour le grand tournant qu'il a initié, le président sud-coréen cherche un nouveau souffle. Sa politique audacieuse, bien accueillie quand elle produit des résultats comme la réunification des familles, demeure risquée dans un pays qui a fondé son identité sur la lutte contre le frère ennemi communiste. Il est très critiqué par l'opposition et une partie de la presse de son pays, qui lui reprochent d'avoir trop cédé sans rien obtenir de probant en retour. L'armée nordiste est toujours positionnée le long du 38e parallèle, les organisations humanitaires ne sont toujours pas autorisées à accéder librement aux populations affamées, et les discussions entre les deux pays restent entièrement soumises au bon vouloir de Kim Jong-il.

Le dictateur a su mettre à profit les visites de Kim Dae-jung et Madeleine Albright pour donner au monde l'image d'un dirigeant débonnaire et souriant, tout en expliquant à son peuple que les dirigeants ennemis venaient reconnaître sa puissance. Il serait donc vain, pointent les critiques, d'attendre un geste de sa part après lui avoir permis de redorer son image, renforcer son pouvoir et obtenir de l'aide.

Kim Dae-jung doit tenter d'assouplir la position des Etats-Unis. Mais avant tout, il compte sur la visite à Séoul de Kim Jong-il, qui devrait avoir lieu à la fin du printemps, pour récolter les premiers fruits de sa " sunshine policy ". Une nouvelle étape est impérative, sous peine de voir les espoirs de l'année 2000 s'envoler, et la réunification s'éloigner.

Eric Maurice