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Le jeu trouble du Pakistan
Mars 2001 - Julien Nessi

Seul Etat islamique au monde à posséder l'arme nucléaire, le Pakistan se trouve dans une région du monde à hauts risques. En confrontation ouverte avec l'Inde sur la question du Cachemire et secrètement impliqué aux côtés des taliban en Afghanistan, le «Pays des purs» détient les clefs d'un possible embrasement régional sur un sous-continent considéré comme une poudrière. Avec l'arrivée au pouvoir des militaires en octobre 1999, le Pakistan a fait un retour en force inattendu sur l'échiquier stratégique sud asiatique. Du Cachemire à l'Afghanistan, en passant par l'Asie centrale, retour sur les stratégies secrètes d'un Etat imprévisible.

13 octobre 1999. Pakistan. Islamabad. Le monde redécouvre avec stupéfaction et angoisse cette petite république islamique de l'Asie du Sud au lendemain d'un putsch militaire fomenté par le chef de l'armée, le général Pervez Musharraf. Ce changement brutal à la tête du pays fait craindre une nouvelle dérive militaire dans un pays à l'instabilité chronique. Pire encore, la communauté internationale redoute, avec cette nouvelle donne stratégique, une escalade de la violence avec l'Inde, l'ennemi viscéral, sur le dossier explosif du Cachemire.

Pourtant, presque un an et demi après le coup d'Etat de Musharraf, l'embrasement régional tant redouté ne s'est pas produit. De peur de déclencher un processus militaire irréversible sur un sous-continent en ébullition, le nouvel homme fort du régime poursuit la politique régionale élaborée par son prédécesseur Nawaz Sharif.
Face au géant indien, l'état major pakistanais ne relâche pas la pression aux frontières du Cachemire. Sur le front afghan, les services secrets pakistanais continuent à soutenir discrètement les taliban, alliés d'Islamabad pour des raisons stratégiques et économiques.

Le Pakistan du général Musharraf tente secrètement de renforcer la position stratégique d'Islamabad sur l'échiquier régional. Impliqué militairement et financièrement dans la poudrière mal éteinte du Cachemire, le Pakistan maintient également sa présence sur le territoire afghan. Et se tourne progressivement vers l'Asie centrale. Objectif : étendre sa zone d'influence pour faire contrepoids au géant indien.

Le Cachemire, une poudrière mal éteinte

Véritable baril de poudre entre l'Inde et le Pakistan, la région du Cachemire envenime les relations entre les deux pays. Cette province himalayenne à cheval sur le territoire des deux frères ennemis du sous-continent est à l'origine de deux des trois guerres que l'Inde et le Pakistan se sont livrés depuis l'éclatement en 1947 de l'empire britannique des Indes. Depuis 1989, les deux pays nucléaires rivaux ne cessent de faire monter la pression au Cachemire dans un climat d'équilibre de la terreur. Aussi bien Islamabad que New Delhi font de cette région, considérée par certains experts comme " la plus dangereuse du monde ", une question vitale pour leur identité et leur intégrité territoriales. C'est un conflit durable aux conséquences imprévisibles transformant le Cachemire en poudrière explosive. Les étincelles entre les deux Etats se rallument très régulièrement dans la région à l'occasion d'accrochages entre les mouvements indépendantistes pro-pakistanais et les forces militaires indiennes. Malgré toutes les tentatives pour régler ce dossier hautement sensible entre les deux pays, la dernière en date remontant à la déclaration de Lahore en février 1999, aucune solution n'a été trouvée pour faire baisser la tension. Pour l'instant, la stratégie pakistanaise consiste à soutenir les mouvements indépendantistes régionaux dans leur guerre contre l'Inde.

Dirigé aujourd'hui par un ancien chef de l'armée pakistanaise, le général Musharraf, Islamabad poursuit la course aux armements pour dissuader son voisin indien de toute volonté hégémonique dans la région. Enfin, les généraux pakistanais au pouvoir tentent de faire de l'Afghanistan, et plus loin encore, de l'Asie centrale, des zones d'influence et d'approvisionnement pour contrebalancer la puissance du géant indien.

L'Afghanistan, un allié stratégique

Dominé depuis septembre 1996 par les taliban, l'Afghanistan revêt une dimension stratégique pour le Pakistan. Après avoir soutenu les extrémistes islamistes dans leur conquête du pouvoir, Islamabad a toujours cherché à exercer une influence sur Kaboul. Selon les spécialistes de la région, le territoire afghan serait même devenu une
«province pakistanaise» pour les services secrets pakistanais. Pourquoi le Pakistan s'est-il lancé dans l'aventure périlleuse en Afghanistan ? Selon Michael Barry, spécialiste de cette partie du monde, «l'objectif du Pakistan est de vassaliser l'Afghanistan pour faire face à l'Inde».

En effet, pour Islamabad, le territoire afghan contrôlé par les taliban offre de nombreux atouts. Régime islamique ayant pour loi suprême la Charia, le Pakistan est idéologiquement proche de son voisin afghan. Cette proximité identitaire explique le soutien sans faille d'Islamabad au régime des taliban. Plus important encore, face au géant indien, le Pakistan est à la recherche d'alliés stratégiques dans la région. Pendant la guerre froide, Islamabad a longtemps joué la carte chinoise pour se prémunir de l'Inde comme celle-ci a pu parier sur la Russie pour tenir à distance la Chine communiste. Or, l'après-guerre froide a changé le jeu des puissances régionales. Dorénavant, la Chine est de plus en plus méfiante vis-à-vis de la nouvelle puissance nucléaire pakistanaise et la Russie craint un Pakistan trop protecteur de l'islamisme en Asie. Devant le risque d'isolement sur l'échiquier stratégique régional, le Pakistan tente de faire de l'Afghanistan des taliban un «pays diligenté». Une victoire totale des extrémistes religieux dans leur pays arrangerait le parrain pakistanais qui pourrait ainsi renforcer sa mainmise en Afghanistan. Car Islamabad ne cache pas son intention de rééquilibrer les rapports de force face à la puissance indienne dans la région. Pour les stratèges militaires pakistanais, l'Afghanistan renforce «la profondeur stratégique» dont a besoin le Pakistan dans sa rivalité avec l'Inde.

Le Pakistan est aussi prêt à jouer un rôle pour mettre fin à l'impasse entre Washington et les taliban afghans à propos d'Oussama ben Laden, le terroriste présumé le plus recherché par les Etats-Unis. Réfugié en Afghanistan, le milliardaire d'origine saoudienne est soupçonné par la CIA d'être à la tête d'un vaste réseau islamiste dans le monde et d'avoir orchestré des attentats contre les intérêts américains. Washington réclame aux taliban son extradition pure et simple. Or, les maîtres de Kaboul refusent toujours de livrer Ben Laden à la justice américaine.

Dans cette guerre des nerfs, le Pakistan tente de jouer le médiateur entre les deux pays. Influent auprès de l'Afghanistan, Islamabad espère ainsi se rallier la Maison-Blanche. Un moyen d'obtenir un soutien plus actif des Etats-Unis dans son face-à-face avec l'Inde.

Islamabad parie sur l'Asie centrale

L'avènement d'un régime islamiste pro-pakistanais en Afghanistan sert aussi les intérêts économiques du Pakistan. Depuis la disparition de l'Empire soviétique en 1991 et le retrait des russes des cinq républiques d'Asie centrale, le Pakistan voit dans cette nouvelle donne stratégique régionale de nouveaux débouchés. L'industrie pakistanaise souhaite atteindre les marchés nouvellement libres de l'Asie centrale. Pour Islamabad, un Afghanistan soumis sert de corridor terrestre et de voie commerciale pour acheminer les ressources tant convoitées de l'Asie centrale. Surpeuplé et dénué de sources d'énergie et de matières premières, le Pakistan lorgne notamment sur les hydrocarbures du Turkménistan. Pour Michael Barry, spécialiste de la région, «le principal enjeu est le gaz naturel turkmène, que la firme américaine Unocal et la compagnie saoudienne Delta Oil se proposent d'acheminer vers Karachi par gazoduc à travers l'oasis afghan de Herat, conquise par les taliban en septembre 1995». Le Pakistan a aussi en ligne de mire l'électricité du Tadjikistan et du Kirghizstan.

Islamabad considère les richesses d'Asie centrale comme un nouvel eldorado à conquérir afin de renforcer sa puissance dans la région. Pour Olivier Roy, spécialiste de l'Asie centrale, le Pakistan aurait même un dessein encore plus ambitieux. Selon l'universitaire français, les services secrets pakistanais «nourrissent l'espoir que les 5 Républiques d'Asie centrale se retirent de la Communauté des Etats Indépendants (CEI) donnant naissance à un espace géopolitique musulman conservateur dominé par le Pakistan». Pur scénario prospectif ou hypothèse crédible ? En tout cas, le Pakistan n'a pas fini de brouiller les cartes entretenant un jeu trouble dans une région encore instable…

Julien Nessi