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L'imprévisible politique étrangère de Fidel Castro
Juin 2001 - Julien Nessi

Dernière dictature communiste du continent américain, Cuba mène depuis plusieurs années une diplomatie active sur la scène internationale. L'île rebelle des Caraïbes, dirigée depuis 42 ans par le leader révolutionnaire Fidel Castro, s'efforce de sortir de l'isolement diplomatique imposé par la superpuissance américaine. Soumis à l'embargo de Washington, et après l'une des plus graves crises économiques de son histoire, Cuba tente de se rapprocher de ses anciens alliés de la guerre froide (Chine et Russie), de réintégrer l'Amérique latine, et plus largement le monde hispanophone. Retour sur les stratégies diplomatiques du Lider Maximo.

Au début des années 90, le régime de Fidel Castro se retrouve bien seul. Marginalisé par la communauté internationale et abandonné par ses anciens alliés de la guerre froide, le leader révolutionnaire cubain est isolé sur la scène internationale. La disparition de l'URSS et le repli stratégique de la Chine accentuent la perte d'influence de La Havane. Placée en première ligne dans l'affrontement Est-Ouest durant les heures les plus sombres de la guerre froide, l'île rebelle des Caraïbes perd en quelques années son rôle d'avant-poste stratégique du camp socialiste.

Cuba se tourne vers l'étranger

La Havane traverse également la phase la plus difficile de son histoire durant les années 90. Maintenu sous pression par Washington, Fidel Castro est confronté à une grave crise économique. De 1989 à 1993, certains économistes vont même jusqu'à évaluer la chute du Produit intérieur brut cubain de près de 45 à 48% ! Face à l'effondrement du système économique cubain, le Lider Maximo est contraint de faire des concessions à sa doctrine socialiste. Castro ouvre alors son pays aux investissements étrangers et aux dollars… La nécessité de suivre de nouvelles voies économiques dicte la politique étrangère castriste dans les années 90. Pour l'historien Angelo Trento, spécialiste de l'Amérique latine, le jeu cubain dans l'après-guerre froide se définit par la recherche de nouveaux partenaires stratégiques et économiques : "Au cours des années 90, Fidel Castro s'est personnellement engagé dans une offensive diplomatique pour tenter de rompre l'encerclement des Etats-Unis, multipliant les rapports bilatéraux et multilatéraux et dénonçant, dans les instances internationales, l'inégalité des rapports Nord-Sud et l'injustice des lois du marché".

Washington ne baisse pas la garde

Considéré par le département d'Etat américain comme un " Etat hors la loi ", puis plus récemment comme un " Etat préoccupant ", Cuba fait toujours l'objet d'un embargo économique. En vigueur depuis les années 60, le dispositif américain d'interdiction du commerce avec La Havane n'est pas parvenu à renverser le pouvoir castriste. En dépit des changements géopolitiques majeurs survenus dans l'après-guerre froide, Washington monte toujours la garde en maintenant son régime de sanctions. En 1995, Bill Clinton, l'ancien chef de la Maison-Blanche, signe la loi Helms-Burton sous le pression du puissant lobby anticastriste. Cette décision provoque alors une vague de protestations à l'échelle internationale. Renforçant l'embargo de 1962, ce nouveau dispositif permet des sanctions contre les entreprises étrangères (canadiennes, européennes ou d'Amérique latine) investissant à Cuba. En 1999, changement de stratégie de la Maison-Blanche : l'ancien président américain assouplit les sanctions économiques à l'encontre de Cuba. Mais, les mesures ne sont que symboliques (réouverture des liaisons aériennes avec La Havane, la possibilité pour les exilés d'envoyer des dollars à Cuba ou encore l'accélération des formalités pour l'envoi de médicaments). Malgré ces signes de détente, la loi Helms-Burton continue à s'exercer sur l'île des Caraïbes. " Relique tropicale " de la guerre froide, l'embargo américain a pour objectif d'isoler et de marginaliser le régime cubain sur l'échiquier régional, et plus largement encore à l'échelle internationale. Avec la nouvelle administration Bush, la politique cubaine des Etats-Unis pourrait d'ailleurs se durcir et provoquer de nouvelles tensions.

Cuba réintègre l'Amérique latine

En confrontation permanente avec la superpuissance américaine, Cuba tente de jouer la carte de l'influence régionale sur le continent sud-américain. Bénéficiant d'une position géostratégique avantageuse, l'île révolutionnaire des Caraïbes cherche à revenir sur la scène locale. Après les ouvertures économiques de son régime, le leader de la révolution cubaine fait un retour en force sur le front de la diplomatie. Après la visite remarquée du pape Jean-Paul II, La Havane reçoit le 9ème sommet ibéro-américain en novembre 1999. Officiellement consacré à la " situation financière internationale dans une économie globalisée ", le sommet rassemble plus de 14 chefs d'Etat et de gouvernement d'Amérique latine, d'Espagne et du Portugal. Un véritable défilé des plus grands dirigeants que compte la communauté des Etats hispanophones. Cuba n'avait pas reçu de sommet diplomatique aussi important depuis celui du mouvement des pays non alignés en 1979, en pleine guerre froide. Durant deux jours, le chef de la révolution cubaine dispose d'une tribune inespérée pour obtenir une reconnaissance internationale et revenir sur la scène sud-américaine. Mission réussie pour Fidel Castro en échange de quelques concessions sur la dissidence anticastriste, autorisée à rencontrer, pour la première fois à l'intérieur de l'île, les chefs d'Etat étrangers. A l'issue du sommet, les participants adoptent la " Déclaration de La Havane " qui condamne notamment l'application extra-territoriale des lois nationales, en faisant explicitement référence à la loi Helms-Burton. Le sommet permet également à Cuba de se rapprocher des Etats d'Amérique latine, partenaires considérés comme stratégiques dans la lutte contre les Etats-Unis. Salué par la presse internationale comme une victoire diplomatique pour La Havane, l'événement consacre la réintégration de Cuba dans la région.

Une île stratégique pour Moscou et Pékin

Appliquant sa stratégie de contournement de l'embargo américain, Fidel Castro se rapproche de ses anciens alliés idéologiques de la guerre froide, la Russie et la Chine. Absentes dans la région depuis la fin de la guerre froide, les deux grandes puissances renouent discrètement leurs relations avec La Havane pour des raisons stratégiques et militaires. Dotées d'un centre d'espionnage et d'observation à Cuba, elles souhaitent renforcer leur présence sur l'île, située à moins de 160 kilomètres des côtes américaines. Face à la menace que représente la mise en place d'un bouclier antimissile américain, les deux puissances entendent consolider leur potentiel militaire et stratégique. Quant à Fidel Castro, il compte sur un réchauffement des relations avec la Russie et la Chine pour obtenir des aides financières et enrayer la crise économique de son pays.

Le rapprochement de Cuba avec la Russie s'est traduit par la venue de Vladimir Poutine à La Havane du 13 au 17 décembre 2000. C'est la première visite d'un dirigeant russe sur l'île des Caraïbes depuis l'effondrement de l'Union soviétique. Tournant historique dans les relations entre La Havane et Moscou dans la courte histoire de l'après-guerre froide, ce voyage officiel relance les échanges économiques et la coopération militaire entre les deux pays. Durant son séjour à Cuba, Vladimir Poutine en profite même pour visiter la station d'écoutes et d'espionnage russe de Lourdes, dans la banlieue de La Havane. Un signe politique clair en direction des Etats-Unis. Par ailleurs, le retour de la Russie dans la région est vivement souhaité par les Etats d'Amérique latine. Quant à la Chine, son rapprochement avec Cuba est plus discret. Une semaine et demi après la visite russe, le chef d'état-major de l'armée chinoise se rend au Palais de la Révolution pour s'entretenir avec Fidel Castro. A l'issue de cette mission diplomatique, les deux pays signent le 27 décembre 2000 un accord de coopération militaire. Pour la Chine, l'île socialiste des Caraïbes représente un intérêt stratégique face aux Etats-Unis en cas de conflit avec Taïwan. Selon Washington, l'Empire du milieu dispose d'une base d'observation similaire à celle de la Russie. Pour le Lider Maximo, le jeu chinois répond à son souhait de sortir de l'isolement diplomatique et de jouer à nouveau un rôle sur la scène internationale.

Julien Nessi