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Sierra Leone : les diamants de la guerre
Juin 2001 - Julien Nessi

Depuis maintenant plus de 10 ans, ce pays anglophone d'Afrique de l'Ouest, au sous-sol riche en diamants, est plongé dans l'une des guerres civiles les plus tragiques du continent africain. Malgré plusieurs tentatives de paix et l'intervention des Nations unies, les bandes armées du Front révolutionnaire uni affrontent toujours le pouvoir en place à Freetown. Le contrôle et l'exploitation des gisements miniers et diamantifères par les belligérants et leurs alliés sont devenus l'enjeu de ce conflit sans fin. Autopsie d'une guerre d'usure où les pierres précieuses jouent un rôle trouble.

Livrée au chaos de la guerre civile depuis mars 1991, la Sierra Leone apparaît comme un modèle de "sale guerre africaine", marquée par de nombreux acteurs et une violence extrême entre les belligérants.

Une guerre complexe et imprévisible

En dix ans, le pays s'est transformé en vaste champ de bataille, coupé en deux zones d'influence. D'un côté, les rebelles du Front révolutionnaire uni (Ruf), menés par un chef militaire mystique, à la réputation sanguinaire, mais aujourd'hui sous les verrous, Foday Sankoh. Soutenus par Charles Taylor, ancien seigneur de la guerre devenu président du Libéria en 1997, les rebelles du Ruf ont pris position dans les régions du Nord-Est du pays, proche de la frontière avec le Libéria et à proximité des zones riches en diamants.

De l'autre côté, l'armée régulière du président élu Kabbah qui ne doit sa survie qu'à la présence du plus gros contingent de Casques bleus en Afrique (près de 10 000 soldats de la Mission des Nations Unies pour la Sierra Leone), à l'intervention de militaires britanniques, à la médiation d'une force d'interposition ouest-africaine (Ecomog), et à des milices d'autodéfense pro-gouvernementales. Le gouvernement et ses alliés sont parvenus à sécuriser la capitale Freetown et ses environs.

Facteur d'instabilité, cette multitude d'acteurs impliqués dans la guerre civile rend toute sortie de crise particulièrement complexe. Malgré les accords de paix signés entre les belligérants, le dernier en date remontant à juillet 1999, et les opérations de désarmement supervisées par les Nations Unies, commencées en mai 2001, la situation sur le terrain reste toujours aussi imprévisible. Au-delà des forces en présence, le véritable conflit réside dans le contrôle, l'exploitation et l'exportation des diamants tirés des zones de production du pays.

Les diamants, «nerf de la guerre»

Depuis le début de la guerre civile, les diamants sont au cœur du drame sierra-léonais. Les pierres précieuses, abondantes dans les régions du Nord-Est du pays, notamment dans le district de Kono et la zone de Kenema, sont devenues l'enjeu de la lutte entre les belligérants. Un "jeu de go territorial" entre les acteurs du conflit s'est mis en place autour des gisements de "kimberlites" devenant les zones de combat les plus féroces.

Les diamants permettent aux rebelles de se procurer des armes et de l'équipement militaire auprès de mercenaires sans scrupules, via certains pays africains peu regardants (Libéria et Burkina Faso). Ces gemmes attisent les convoitises et financent l'effort de guerre des protagonistes du conflit, à travers un vaste réseau d'exportation illicite sur le marché mondial. Selon les Nations unies, les diamants rapportent aux seigneurs de la guerre appartenant à la mouvance du Front révolutionnaire uni entre 25 et 125 millions de dollars par an. Un véritable trésor de guerre pour les rebelles de Foday Sankoh.

Dans un rapport rendu public en janvier 2000, une organisation non gouvernementale (ONG) "Partenariat Afrique Canada " dénonçait la montée en puissance du trafic des diamants en Sierra Leone : «L'enjeu de cette guerre n'a probablement pas été la victoire mais plutôt la réalisation de bénéfices provenant d'activités criminelles lucratives menées sous le couvert de la guerre. En fait, les diamants ont été le moteur du conflit qui a déstabilisé le pays durant près de 30 ans, dérobé son patrimoine et détruit toute une génération d'enfants». Pour cette ONG canadienne, l'exploitation des pierres précieuses serait même devenue l'unique cause de la guerre civile permanente qui dévaste le pays. En tout cas, après dix ans de conflit, près de la moitié des 4,5 millions d'habitants que compte le pays ont été déracinés, contraints à l'exil à l'étranger ou dans leur propre pays. Par ailleurs, selon un dernier bilan, la tragédie de la Sierra Leone aurait fait près de 50 000 morts. Les affrontements les plus violents ont souvent été déclenchés autour des zones les plus riches en diamants.

Les plaques tournantes du trafic

L'exportation des diamants de la guerre ne pourrait se faire sans le concours de pays africains voisins et alliés. Le Libéria et le Burkina Faso sont souvent cités dans les rapports de l'Onu comme les pays de transit et d'écoulement des diamants des rebelles sierra-léonais. Ces deux pays jouent le rôle d'intermédiaires de la contrebande des diamants du Ruf et constituent les rouages essentiels du circuit illégal d'exportation des pierres précieuses.

Le Burkina Faso se charge de commander des armes et de les livrer, via le Libéria, aux chefs de guerre sierra-léonais en échange de diamants. Le président libérien, Charles Taylor, met à la disposition des rebelles et des mercenaires ses bases aériennes pour la livraison des armes en provenance du Burkina Faso. En contrepartie, Monrovia reçoit des diamants bruts des groupes rebelles sierra-léonais. Le Libéria se charge alors de revendre les pierres précieuses sur le marché international. Selon les spécialistes du trafic de diamants, le Libéria exporte jusqu'à 60 fois plus de carats qu'il n'est capable d'en fournir.

Dans un rapport rendu public en décembre 2000, une commission d'enquête internationale de l'Onu met directement en cause le rôle joué par le Libéria dans la poursuite de la guerre en Sierra Leone. Après six mois d'investigation dans la région, les enquêteurs affirment que «le Libéria soutient activement le Ruf à tous les niveaux en lui fournissant l'entraînement, l'armement, le support logistique ainsi que l'asile pour ses combattants». A la suite de ce rapport accablant pour le Libéria, le Conseil de Sécurité a décrété en mars 2001 un embargo sur les ventes d'armes dans ce pays. L'Onu envisage également de lui appliquer une interdiction sur l'exportation des diamants afin de l'inciter à prendre des mesures pour mettre un terme à son rôle actif dans la guerre sierra-léonaise.

La Guinée et la Côte d'Ivoire sont également montrés du doigt par les Nations unies dans le circuit d'exportation illégale des diamants bruts des rebelles du Ruf sur le marché mondial. L'Ukraine apparaît également dans le rapport comme le fournisseur d'armes et d'équipements militaires des seigneurs de la rébellion sierra-léonaise.

Face à l'ampleur du trafic et préoccupé par «le rôle du commerce illégal des pierres précieuses dans la poursuite de la guerre civile en Sierra Leone», le Conseil de Sécurité des Nations unies a également imposé, durant 4 mois, de juillet à octobre 2000, un embargo sur les exportations de diamants non certifiés en provenance de la Sierra Leone. L'Onu a obligé le gouvernement Kabbah à instituer un système de certification des exportations légales de diamants avant de lever l'embargo.

Les mercenaires à l'assaut des gisements

Au sein de ce vaste trafic de diamants en provenance des bases rebelles de Sierra Leone, des sociétés de mercenaires jouent un rôle actif. Depuis la fin de la guerre froide, ces «racketteurs de guerre» ont investi le continent africain pour occuper le terrain laissé vacant par les grandes puissances. La Sierra Leone n'échappe pas à cette ruée vers les diamants d'une nouvelle génération de «chiens de guerre», prêts à tout pour mettre la main sur les richesses du pays.

En règle générale, ces mercenaires des temps modernes participent activement aux trafics de diamants et d'armes en tant que transporteurs, pilotes d'avions ou d'hélicoptères ou encore instructeurs de troupes improvisées. Ils peuvent être également engagés dans des sociétés privées de sécurité militaire. En Sierra Leone, ces mercenaires participent au vaste réseau de trafic de diamants bruts, extraits des bases rebelles dans la région du Nord-Est du pays. Selon la Commission des droits de l'homme de l'Onu, qui a remis récemment un rapport alarmant sur le mercenariat en Afrique, des mercenaires sont intervenus dans le conflit sierra-léonais en se livrant à la vente d'armes et de diamants. Les rapporteurs citent notamment le cas d'un homme d'affaires ukrainien, résidant au Libéria et arrêté en Italie en possession de grandes quantités de diamants, de cocaïnes et d'armes. Des marchands libanais contribuent également au trafic. Selon l'ONG "Partenariat Afrique Canada", les Anglais (Sandline International) et les Sud-Africains (Executive Outcomes) sont présents dans les zones diamantifères du pays à travers des sociétés de sécurité privées. Dans son rapport sur «les diamants et la sécurité humaine», l'organisation non gouvernementale souligne également le rôle trouble de certains diamantaires dans l'exploitation des pierres précieuses. Bref, les «diamants du sang et de la guerre» alimentent tout les trafics et attisent les convoitises des mercenaires et diamantaires dans un pays ravagé par dix ans de guerre civile.

Vers une certification des «diamants de la guerre» ?

Pour lutter contre les trafics illicites de diamants de guerre qui financent les conflits sanglants en Afrique, la communauté internationale commence à se mobiliser. Les principaux diamantaires d'Anvers, le plus grand marché mondial de vente et d'achat de diamants, se sont engagés en juillet 2000 à mettre en place un système de certification internationale des pierres précieuses. Ce dispositif a pour but d'identifier, du producteur au vendeur, l'origine des diamants bruts mis sur le marché, et ainsi d'enrayer le financement des forces rebelles dans les pays africains en guerre. L'Afrique du Sud, grand pays producteur de diamants au monde, a également donné naissance au
«processus de Kimberley», du nom de la ville sud-africaine qui, en l'an 2000, a organisé la première conférence internationale sur les diamants de la guerre. Regroupant 38 pays, des représentants du Conseil mondial du diamant et des ONG, ce mouvement a pour objectif de généraliser la certification des pierres précieuses dans tous les pays africains producteurs de diamants. Lors de la dernière conférence qui s'est tenue à Bruxelles du 24 au 27 avril 2001, les participants au «processus de Kimberley» se sont engagés à mettre en place un système international de certification des gemmes brutes.
Ils ont aussi affiché leur volonté de soumettre à l'Assemblée générale de l'Onu, d'ici la fin de l'année 2001, un avant-projet de convention internationale sur l'interdiction des diamants de la guerre. Même si les pierres précieuses provenant des zones de conflit ne constituent qu'une fraction du marché global de diamants bruts, les pays participants à «kimberley» cherchent à mettre un terme à la contrebande pour protéger leur marché.

Reste à savoir si ce système de certification sera suffisamment opérationnel pour enrayer les conflits africains financés par les trafics de diamants. Car, le risque est grand de voir les pierres précieuses trouver de nouveaux accès, plus discrets, au marché. Dans le cas de la Sierre Leone, un tel dispositif de certification est en vigueur depuis octobre 2000. En dépit de ces mesures, la tension sur le terrain reste toujours aussi instable.

Julien Nessi