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La RDC, eldorado de l'Afrique
Juin 2001 - Eric Maurice

Qualifié de «guerre mondiale africaine», le conflit qui a éclaté en République démocratique du Congo en 1998 a été le théâtre de l'ambition des puissances régionales. Mais derrière les motifs politiques, les intérêts économiques sont rapidement devenus la vraie raison du conflit. Les ressources naturelles du Congo enrichissent aujourd'hui les dirigeants des pays belligérants.

L'assassinat de Laurent-Désiré Kabila par ses gardes personnels, en janvier 2001, a ouvert une nouvelle page de l'histoire de la République démocratique du Congo (RDC). Son fils et successeur Joseph Kabila, âgé seulement de 29 ans, a rapidement renoué avec les pays qui comptent dans la région des Grands Lacs, mais aussi avec les puissances étrangères comme les Etats-Unis, la France et la Belgique, l'ancienne puissance coloniale. Il s'est également engagé à mettre fin à une guerre qui a mis aux prises six pays africains et plusieurs armées congolaises opposées, et qui aurait fait, selon différentes estimations, entre 2,5 et 3 millions de morts depuis 1998.

Une conséquence du génocide rwandais

La déstabilisation de la RDC, qui s'appelait encore Zaïre, débute en 1994 avec le génocide rwandais. Le massacre de près d'un million de Tustsis et de Hutus modérés par les milices interhamwes (Hutus extrémistes) entraîne la prise du pouvoir du Front patriotique rwandais (FPR, tutsi) et la fuite vers le Zaïre des génocidaires et de populations hutues chassées par les nouveaux maîtres de Kigali. Mais pour mettre fin à des incursions militaires menées depuis le Zaïre par les interhamwes, le FPR, appuyé par des opposants au maréchal Mobutu regroupés au sein d'une Alliance des forces démocratiques pour la libération du Congo (AFDL) envahit le pays en septembre 1996. Des dizaines de milliers de Hutus reprennent le chemin du Rwanda, tandis que les interhamwes fuient vers l'Ouest. Cette guerre s'achève en mai 1997 avec le renversement de Mobutu par Laurent-Désiré Kabila.

Au fil des mois, le président autoproclamé de la RDC cherche alors à s'affranchir de ceux qui l'ont installé à Kinshasa et se rapproche même des extrémistes hutus. En représailles, le Rwanda lance en août 1998 une offensive contre son ancien protégé, avec l'appui du Rassemblement congolais pour la démocratie (RCD). Les rebelles comme le gouvernement faisant appel à des alliés, ce nouveau conflit prend rapidement une ampleur internationale, qui aujourd'hui encore rend difficile tout retour à la paix.

Un enjeu pour les puissances régionales

Le Burundi et l'Ouganda se joignent en effet au Rwanda, tandis que l'Angola, la Namibie et le Zimbabwe viennent au secours du régime de Kabila, chacun ayant un intérêt politique ou militaire à intervenir.

Pour le Burundi, déchiré comme le Rwanda entre Hutus et Tutsis, l'opération au Congo est l'occasion de se prémunir contre les agissements des milices hutues de l'autre côté de la frontière. L'Ouganda, lui, intervient pour trois raisons : la lutte contre les Hutus au profit de ses alliés tutsis, l'aide au Mouvement pour la libération du Congo (MLC) et au Rassemblement congolais pour la démocratie (RCD-ML) qu'il soutient depuis longtemps, et la lutte contre des rebelles ougandais basés dans l'est du Congo. Sans compter l'ambition personnelle du président Museveni de jouer un rôle dans les affaires de l'Afrique.

Présent en RDC depuis 1997, l'Angola y a trouvé un nouveau champ de bataille contre les rebelles de l'Unita, qui avaient été soutenus de longue date par Mobutu. Protéger Kabila est pour le président dos Santos le moyen de couper son adversaire de tout soutien logistique. Proche allié de l'Angola, la Namibie l'a suivi dans le conflit congolais, en partie parce que l'Unita est réputée soutenir ses propres rebelles. Enfin, le Zimbabwe, qui est avec la Namibie l'un des deux belligérants sans frontière commune avec la RDC, s'est engagé dès le début de la crise aux côtés de Kinshasa, en vertu du rôle régional que s'attribue le président Robert Mugabe, notamment face à son rival Museveni.

Les belligérants organisent le pillage du Congo

Mais au-delà de ces bonnes raisons politiques, la présence en RDC revêt une importance toute particulière pour les intervenants. Outre le café et le bois, l'ancien Zaïre regorge de pétrole, d'or, de diamants, de cuivre, de cobalt, d'uranium et de titane notamment. Ainsi les lignes de front coïncident pratiquement avec les pourtours des grandes zones minières du pays.

Publié en avril 2001, le rapport d'une commission d'enquête des Nations unies accuse de «hauts responsables militaires et politiques» des pays belligérants de s'adonner à «un pillage à grande échelle des ressources naturelles et à leur exploitation systématique». Les chefs d'Etat rwandais et ougandais, Paul Kagamé et Yoweri Museveni, sont en particulier accusés d'être «sur le point de devenir les parrains de l'exploitation illégale et du prolongement du conflit», et les experts de l'ONU jugent que le Zimbabwe traite la RDC comme une «colonie économique». «Les activités commerciales des pays agresseurs en RDC dépassent le qualificatif d' "exploitation illégale" pour atteindre celui de "pillage systématique", dont les destinataires finaux sont, dans leur ordre d'importance économique, les pays suivants : les Etats-Unis, l'Allemagne, la Belgique et le Kazakhstan», conclue la commission d'enquête.

Les minerais nourrissent l'économie de guerre

Un peu plus d'un an après le début de la guerre, le Rwanda est devenu un marchand d'or important et le Zimbabwe un exportateur de diamants, alors que ces deux pays ne disposent pas de mines de ce genre.

Aujourd'hui, l'objet de toutes les convoitises est le coltan, un minerai nécessaire à la fabrication des condensateurs présents dans les téléphones portables et les ordinateurs. Extrait dans la zone contrôlée par Kigali, par «des prisonniers des forces congolaises», précise l'ONU, le matériau est acheminé vers le Rwanda et l'Ouganda pour être revendu en Europe et aux Etats-Unis. Selon les experts de la commission d'enquête, l'exploitation de l'or, de manière «industrielle», et des diamants congolais est organisée par le gouvernement de Kampala, au profit de proches du pouvoir, dont le propre frère de Museveni. Le braconnage des éléphants pour leur ivoire ou des gorilles pour leur viande, ainsi que l'exploitation forestière illégale sont également largement répandus. Enfin, le rapport affirme que «le gouvernement congolais permet à des militaires angolais, namibiens et zimbabwéens de tirer des revenus de l'exploitation de diamants en violation des pratiques légales».

Ce pillage systématique et généralisé du Congo sert avant tout à financer la guerre et l'occupation du territoire. L'argent de l'or ou des diamants est employé à l'achat d'armes et de munitions ainsi qu'à l'entretien des divers contingents. Début 2001, on estimait à presque 50 000 le nombre de soldats étrangers présents en RDC : 17 000 à 25 000 Rwandais, 12 000 Zimbabwéens, 10 000 Ougandais, 2000 à 5000 Angolais et 2000 Namibiens. Et à son tour, la puissance militaire rassemblée créé les conditions du pillage. Car cette économie de guerre enrichit d'abord les militaires présent sur le terrain, les cercles du pouvoir dans les différents pays et les intermédiaires, pas forcément africains, impliqués dans les trafics.

Les occupants vont chercher à garder leurs avantages

Avec la volonté affichée de Joseph Kabila de mettre fin au conflit, le déploiement des Casques bleus et le début d'un dialogue politique entre factions congolaises, les chances de la paix sont aujourd'hui plus solides qu'elles ne l'étaient au début de l'année 2001. Pour autant, les enjeux économiques sont tels pour chacun des protagonistes que le chemin sera long et les négociations serrées. Successeur de son père par la grâce des Angolais et des Zimbabwéens, Kabila doit s'attendre à ce que ses alliés ne maintiennent leur confiance et leur appui qu'en échange du renouvellement des concessions minières dont ils jouissent actuellement.

A l'inverse, le Rwanda, l'Ouganda et le Burundi, qui ont déjà entamé leur retrait, ont intérêt à faire baisser la pression internationale qui pèse sur eux en tant que pays agresseurs. Mais ils ne consentiront sans doute à se retirer complètement que lorsqu'ils auront obtenu les garanties, par Kinshasa ou par leur influence sur les groupes armés congolais, que la manne que représente la RDC ne leur échappera pas. Les armes se tairont peut-être, mais le Congo a peu de chances de recouvrer sa souveraineté économique.

Eric Maurice