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Quelle Russie en 2001 ?
Juin 2001 - Diploweb

En partenariat avec le site diploweb.com, Cyberscopie vous propose le début d'un entretien exclusif avec Isabelle Facon sur la Russie en 2001. Chargée de recherche à la Fondation pour la Recherche Stratégique, Isabelle Facon répond aux questions de Pierre Verluise, responsable éditorial de Diploweb.

PV. Quelles sont les principales idées fausses sur la Russie en l'an 2001 ?

I.F. Il est dommageable de toujours présenter, surtout dans la presse, les aspects les plus négatifs de la Russie : l'alcoolisme, la prostitution, la corruption… Il en résulte une image déformée des réalités.

En matière de relations internationales, il subsiste de nombreux clichés récurrents qui empêchent sans doute les pays occidentaux d'avoir une approche créative vis-à-vis de ce pays.

Trois clichés

Premier exemple : "La Russie est par nature dans un syndrome impérialiste". Or, la Russie a progressivement opté pour une approche plus pragmatique de ses relations avec les pays de l'ex-Union soviétique. Certes, il y a eu après l'éclatement de l'URSS (1991) des initiatives pour le moins contestables de la Russie à l'égard de certains " nouveaux Etats indépendants ", à la faveur de plusieurs conflits. Bien sûr, Moscou a essayé de jouer sur la question des minorités russes, en Ukraine comme au Kazakhstan. Mais on remarquera que cet " outil " n'a été utilisé que dans le discours et a perdu de son importance au cours des dernières années dans la ligne de la Russie à l'égard de l'ex-URSS. Le "syndrome impérialiste" a été progressivement dépassé. La Russie a peu à peu construit durant les années 1990 ses relations avec les pays de l'ex-URSS, surtout sur une base bilatérale, le cadre communautaire (CEI) n'ayant pas répondu aux attentes initiales. La Russie n'a pas construit ces relations dans l'espoir d'un rétablissement à l'identique de l'Empire. Elle a pris ses distances et des précautions lorsqu'une relation trop étroite avec tel ou tel Etat risquait d'être trop contraignante ou coûteuse, économiquement et politiquement. Avec l'Ukraine, sans doute la république dont l'indépendance est la plus délicate à admettre pour Moscou, les tensions ont été globalement surmontées (on pourra revenir sur les actuelles évolutions dans les relations entre les deux pays). Nous avons pourtant toujours tendance à mettre en avant les déclarations de tel ou tel nationaliste russe affirmant qu'il faut reprendre le contrôle de la flotte de la mer Noire. Quels sont les inconvénients de cette pratique ? D'une part, elle n'est pas porteuse de créativité dans nos approches envers la Russie. D'autre part, ce fonctionnement nourrit en retour certains stéréotypes au sein des élites politiques et militaires russes. En ce sens, il ne rend pas nécessairement service aux autres pays de l'ex-URSS.

Deuxième cliché : la permanence en Russie de réflexes militaristes, qui seraient doublés d'une posture anti-occidentale. Certes, il y a des blocages sur la voie de la réforme militaire et de la restructuration des industries d'armement, mais ces obstacles sont aussi bien d'ordre matériel et politique que de nature psychologique, philosophique… et il y a eu aussi des avancées. Pourtant, avant même de connaître le contenu de la nouvelle doctrine militaire russe, on avait déjà annoncé côté occidental qu'elle allait être plus dure, plus hostile à l'Occident. Une fois la nouvelle doctrine adoptée, peu en ont fait l'analyse et le public est resté avec les premières images.

Troisième cliché : la solidarité de principe entre populations slaves orthodoxes, par exemple durant la crise du Kosovo (1999). Alors que les Russes, pour beaucoup, ne le vivent plus sur ce mode. Le soutien de la Russie aux Serbes devait à des enjeux ayant trait à son propre statut sur la scène internationale, dans les relations avec les Occidentaux - désir de participer au règlement et au choix des moyens nécessaires pour le règlement de la crise, rôle du Conseil de sécurité de l'ONU, problème de la non-ingérence dans les affaires intérieures des Etats, place de l'OTAN dans la nouvelle architecture de sécurité européenne, etc. Quand je discutais avec des Russes durant cette crise, ils critiquaient souvent le régime de Slobodan Milosevic. Notamment parce qu'ils considéraient que ce dernier avait floué la Russie en sollicitant ses conseils et son aide à certains moments pour mieux trahir ces mêmes conseils quand cela lui semblait plus opportun. Le véritable fondement de la réaction des Russes était que l'Alliance attaquait un Etat souverain, la Serbie (par identification, cela les inquiétait) ; qu'elle consolidait son statut d'acteur central de la sécurité européenne dans l'après-Guerre froide ; qu'elle avait contourné le Conseil de sécurité de l'ONU.

Un pays-continent parfois méconnu

PV. Les efforts français de connaissance de la Russie vous semblent-ils à la hauteur de l'enjeu et de la complexité du sujet ?

I.F. Il y a eu, dans les premiers temps qui ont suivi la disparition de l'URSS, une phase de " perplexité ", peut-être. La diffusion des travaux reste insuffisante. Il existe un déficit de diffusion à l'échelle internationale des travaux réalisés, non seulement sur la Russie mais encore sur l'ensemble de la zone post-soviétique. Le milieu de la recherche et de l'expertise françaises ne communique pas toujours très bien en son sein et avec l'extérieur (le problème linguistique aidant). Les conceptions anglo-saxonnes, notamment américaines, très présentes notamment sur Internet, s'imposent plus facilement. Il en résulte une forme de déséquilibre. La presse française quant à elle propose souvent une couverture de la Russie qui cherche à faire
rentrer les réalités dans une grille de lecture préétablie, en partie négative.

Le jeu américain

PV. Comment caractérisez-vous la réflexion américaine sur la Russie ?

I.F. A différents égards, une partie des élites politiques et militaires russes a durant les années 1990 donné l'impression par ses déclarations et postures que les stéréotypes de la Guerre froide n'étaient pas complètement dépassés et que les Russes essayaient confusément de recréer avec les Etats-Unis le partenariat stratégique privilégié, de " grand à grand ", de la Guerre froide. La déception de cet espoir, source de tensions et de frustrations, a parfois conduit à des discours voire à des postures dignes de cette période. Côté américain également, il existe des analyses et des initiatives qui laissent à penser qu'on voit toujours la Russie à travers le prisme des stéréotypes de la Guerre froide. La crainte existe dans certains cercles que la Russie puisse redevenir à terme un " concurrent " majeur sur la scène internationale. Les écrits américains sur la Russie reviennent souvent sur le rôle " nécessairement négatif " que la Russie joue dans l'espace ex-soviétique, sur l'influence excessive que l'armée exercerait sur le pouvoir politique, expliquant à travers cette grille de lecture telle ou telle décision de politique intérieure ou étrangère de Moscou… Certaines analyses sont plus habiles que d'autres et vont moins directement au but, mais souvent ces axes d'interprétation restent sous-jacents.

PV. Les Américains, de leur côté, ne restent pas inactifs, par exemple sur l'écharpe sud de la Russie.

I.F. Il existe certainement une volonté de présence et d'influence. Le GUUAM a été " encouragé " par certaines initiatives des Etats-Unis, notamment à travers le Partenariat pour la Paix. Cela s'explique en partie par les attentes attachées aux ressources énergétiques de la mer Caspienne. Pas uniquement. De toute façon, l'intérêt des Américains s'est modifié avec le temps, parce que les espoirs sur les ressources réellement présentes dans la Caspienne ont été revus à la baisse. Un autre enjeu, le principal sans doute, est d'empêcher la Russie de rétablir son influence de manière trop extensive et exclusive dans la région. Une majorité des Etats de la CEI sont déterminés à s'opposer à toute tentative de Moscou de leur dicter quoi que ce soit ; dans ce cadre, dans certains cas, le soutien des Américains a été un outil utile d'affirmation, de démonstration d'indépendance vis-à-vis de Moscou. De là à dire un atout décisif, il y a un pas délicat à franchir.

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