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La stratégie incertaine des Etats-Unis en Irak
Juin 2001 - Eric Maurice

Malgré l'embargo qui pèse sur lui, le régime de Saddam Hussein est toujours en place et n'a pas abandonné ses ambitions militaires. Pour trouver une issue à cette crise qui dure depuis dix ans, la nouvelle administration américaine doit revoir sa politique, dans un contexte régional marqué par l'instabilité.

1991 - 2001. Une décennie que Saddam Hussein a été chassé du Koweït et soumis à des sanctions sans précédent pour l'amener à désarmer - et le contraindre à quitter le pouvoir. Trois administrations américaines plus tard, le dictateur est toujours en place. Si les Etats-Unis sont devenus à l'occasion de la guerre du Golfe la puissance politique et militaire dominante dans la région, ils cherchent toujours comment atteindre les buts fixés lors de l'opération Tempête du désert.

Le maigre bilan des sanctions

Depuis dix ans, Washington a eu comme souci majeur d'empêcher l'Irak de reconstituer son arsenal conventionnel et chimique et de rependre ses recherches nucléaires. Mais depuis les bombardements de décembre 1998, les inspecteurs de l'ONU ont quitté l'Irak et les spéculations les plus alarmantes sur la reprise et l'avancement des programmes militaires circulent régulièrement. Un nouvel organe de contrôle, l'UNMOVIC (Commission de surveillance, de vérification et d'inspection de Nations unies), a remplacé une UNSCOM (Commission spéciale des Nations unies) déconsidérée par son instrumentalisation par les Américains, mais Bagdad refuse aux experts l'entrée sur son territoire. De ce point de vue, la politique américaine est dans une impasse.

De son côté, l'embargo économique et commercial frappe la population au lieu de faire pression sur le régime et est de plus en plus contesté. Devant l'insistance de la Russie, de la Chine et de la France et sous la pression des pays arabes qui doivent satisfaire leur opinion publique, les Etats-Unis se voient donc contraints de revoir leur stratégie.

Des sanctions mieux ciblées

Présenté fin mai par le Royaume-Uni mais inspiré par Washington, un projet de résolution envisage de recentrer l'action de l'ONU sur le contrôle du pétrole irakien, tout en facilitant la fourniture de nourriture et de médicaments à la population. Les contrats commerciaux seraient examinés par le Secrétariat général et non plus par le Comité des sanctions, considéré comme trop sévère. Des observateurs seraient postés aux frontières de l'Irak et dans des aéroports étrangers pour prévenir l'importation illégale de matériel militaire. Dans le même temps, les pays voisins auraient la possibilité d'acheter du pétrole irakien à prix réduit. Les paiements seraient alors déposés sur des comptes spéciaux que l'Irak utiliserait pour acheter des produits aux pays concernés. Enfin, les Nations Unies seraient amenées à établir une liste de compagnies autorisées à faire le commerce du pétrole irakien, ceci pour éviter que l'argent n'enrichisse des établissements liés à Bagdad.

Car si l'Irak peut aujourd'hui exporter autant de brut qu'il le désire, les revenus qu'il en tire doivent être déposés sur des comptes bloqués et principalement destinés à l'aide humanitaire et au dédommagements de la guerre du Golfe. Or Bagdad contourne largement ce dispositif. Des tonnes de pétrole sont exportées clandestinement par train et par camion vers la Turquie et la Jordanie, par oléoduc vers la Syrie et par des bateaux qui longent la côte iranienne pour échapper aux navires chargés d'imposer l'embargo. Ce brut est ensuite vendu à un tiers ou à la moitié de sa valeur sur le marché. A la fin de l'année 2000, de nouvelles sociétés basées en Biélorussie, au Liechtenstein ou en Malaisie sont également apparues, qui ne négocient que le brut irakien moyennant une surtaxe. On estime ainsi qu'en 2001, deux milliards de dollars pourraient finir dans les coffres de l'entourage de Saddam Hussein ou servir à des achats de materiel non contrôlés par l'ONU. Via les traders et les compagnies pétrolières traditionnels, la majeure partie de ce pétrole frauduleux finit d'ailleurs dans le réservoir des automobiles américaines, car l'Irak est aujourd'hui le sixième fournisseur des Etats-Unis.

Stabilité régionale et prix du pétrole

A court terme, le recadrage de l'embargo doit permettre à Washington de reconstituer un front politique face à Bagdad et de resserrer le contrôle de l'économie souterraine irakienne. Mais à plus longue échéance, les Etats-Unis restent confrontés à la même équation que lors de la libération du Koweït : comment se débarrasser de Saddam Hussein, et comment y réussir sans déstabiliser la région ? Depuis une décennie, les administrations Bush et Clinton ont soutenu et financé une coalition d'opposants composée principalement de Kurdes et de Chiites. Quelques semaines avant de quitter la présidence, Bill Clinton lui a encore alloué 12 millions de dollars. Mais faute de soutien véritable en Irak même et d'une capacité militaire propre à inquiéter l'armée de Saddam Hussein, cette opposition n'a jamais réussi à se poser en alternative crédible au régime en place. Depuis le soulèvement des Kurdes à la fin de la guerre, les Américains s'en tiennent au même discours : renverser Saddam, oui, mais à condition que l'Irak reste unie.

Car la même Realpolitik commande le maintien du régime tel qu'il est comme elle a commandé l'intervention au Koweït : la stabilité du Golfe Persique est pour Washington un enjeu de sécurité nationale. La région regroupe 75 % de la production mondiale de pétrole, dont les Etats-Unis sont le premier consommateur. Depuis 10 ans, ces derniers cherchent à contrôler le flux de la production et, par-delà, le prix du brut. Tout en assurant à leurs compagnies pétrolières des conditions d'exploitations favorables. Depuis qu'elle n'est plus plafonnée, la production irakienne a retrouvé un niveau comparable à celui d'avant 1990, ce qui n'est pas pour déplaire à Washington dans un contexte d'instabilité des cours. D'où l'accent mis sur le contrôle des revenus. Mais l'approvisionnement sans heurts de l'économie américaine suppose avant tout la stabilité politique de la région. Or, dans les prochaines années, l'équilibre des forces pourrait être modifié.

L'avenir incertain du Golfe

Le pivot de la présence américaine, l'Arabie Saoudite, se prépare à la succession du roi Fahd, âgé de 80 ans et malade. Mais le prétendant au trône, le prince Abdallah, n'a que deux ans de moins et serait lui-même remplacé par le prince Sultan, actuel ministre de la Défense âgé de 73 ans. La règle dynastique plaçant les frères et demi-frères du souverain au premier rang de l'ordre de succession et 25 d'entre-eux étant toujours vivants, le principal producteur de pétrole au monde, dont les réserves égalent celles de l'Irak, du Koweït et de l'Iran réunis, risque ainsi de traverser de nombreuses années d'instabilité avant l'installation d'une nouvelle génération au pouvoir. De plus, Abdallah est réputé pour être moins favorable aux Etats-Unis que le prince Sultan. Déjà le royaume, confronté à une crise économique sans précédent, ne défend plus systématiquement les hausses de production qui avaient pour effet de le priver de pétrodollars non négligeables. Depuis 1997, l'Arabie Saoudite s'est rapprochée de l'Iran au sein de l'OPEP. Si cette coopération venait à se transformer en alliance politique, les intérêts diplomatiques, militaires et pétroliers américains seraient mis à mal. Mais l'avenir de la République islamique est difficile à prévoir. Les succès électoraux des réformateurs n'ont pas entamé la mainmise des mollahs sur le régime, et le rapprochement amorcé entre Téhéran et Washington est resté lettre morte. L'administration Bush étant a priori moins ouverte que celle de Clinton, la stratégie envers l'Irak devrait toujours s'inspirer du besoin de faire barrage à l'influence iranienne dans le Golfe.

L'incertitude est également de mise au Koweït où l'émir Cheikh Jaber est malade. Ici, les deux branches de la famille al-Sabah accèdent au trône à tour de rôle, ce qui pourrait attiser les rivalités dans les prochaines années. Les successeurs potentiels du souverain étant là aussi de la même génération et de santé plus ou moins fragile, l'émirat risque de se retrouver en position de grande faiblesse face à l'Irak, qui pourrait être tenté de profiter une nouvelle fois de la situation.

Le poids de la question palestinienne

Plus largement, la stratégie américaine doit également prendre en compte la guerre de moins en moins larvée que se livrent Israéliens et Palestiniens depuis l'automne 2000. Une aggravation du conflit et des positions perçues comme pro-israéliennes pourraient mettre en péril le leadership régional acceptée par les pays arabes depuis la guerre du Golfe, notamment si la posture antisioniste irakienne trouvait écho dans l'opinion publique arabe. Même s'ils répugnent à lier problème palestinien et question irakienne, les Etats-Unis se voient obligés de prendre en considération les intérêts de leurs alliés arabes. De même que la conférence de Madrid en 1991, qui a mené au processus de paix d'Oslo était une conséquence directe de la guerre du Golfe, l'échec de ce processus remettrait en cause la légitimité de la politique américaine envers l'Irak.

Une administration divisée

A la Maison Blanche, l'entourage du président Bush paraît divisé sur la stratégie à suivre contre Saddam Hussein. D'un côté, le secrétaire d'Etat Colin Powell et la conseillère pour les questions de sécurité Condoleezza Rice cherchent avant tout à contrer les efforts militaires de Bagdad, et préconisent pour cela une approche plus souple mais plus ciblée des sanctions. De l'autre, le vice-président Dick Cheney et le secrétaire à la Défense Donald Rumsfeld font du renversement de Saddam Hussein une priorité et réclament un soutien accru à l'opposition irakienne. Ces deux aspects d'une stratégie sont difficilement dissociables d'un point de vue américain. Reste à savoir le dosage que choisira George W. Bush, sachant que son pays ne peut plus vraimant se permettre d'agir de manière unilatérale, au risque d'être isolé et d'échouer.

Eric Maurice