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La Libye en quête d'un nouveau rôle
Septembre 2001 - Julien Nessi

Depuis la suspension de l'embargo contre son pays, le colonel Kadhafi fait un retour inattendu sur la scène internationale. Après des années d'isolement en raison de son soutien aux mouvements terroristes et de son implication supposée dans deux attentats meurtriers, le «bouillant colonel» tente de redonner une impulsion à sa politique étrangère. De l'affaire des otages de Jolo au projet plus récent d'Union africaine, retour sur les tactiques diplomatiques du dictateur libyen.

Maître incontesté de Tripoli depuis son coup d'état le 1er septembre 1969, le guide de la Révolution libyenne n'a pas fini de surprendre. Après avoir soutenu les organisations terroristes les plus variées, de l'Armée de libération nationale (Ira) en Irlande du Nord aux guérillas islamistes en Asie, Mouammar Kadhafi cherche à jouer de nouvelles cartes géostratégiques. Après les années noires, de 1992 à 1999, marquées par un embargo international contre son pays en raison des attentats du 747 de la Pan Am et du DC-10 d'UTA, le «messager du désert» tente de sortir de son isolement et de retrouver une influence régionale. En multipliant les gestes de bonnes volontés à l'égard de la communauté internationale mais aussi en se tournant vers l'Afrique et vers l'un de ses anciens alliés : la Russie.

1992-1999 : les années noires

21 décembre 1988. Un Boeing 747 de la compagnie américaine Pan Am explose en plein vol au-dessus du village écossais de Lockerbie. 270 personnes, dont 11 habitants du village où sont tombés les débris de l'appareil, trouvent la mort.

19 septembre 1989. Un DC-10 d'UTA se désintègre en plein vol au-dessus du Niger. Les 170 passagers et membres d'équipage sont tués sur le coup.

Ces deux attentats meurtriers, attribués aux services secrets libyens, provoquent une réplique immédiate de la communauté internationale à l'égard de Kadhafi. Devant le refus libyen de collaborer avec les enquêteurs, le Conseil de sécurité des Nations unies, sous la pression des Etats-Unis et de la Grande-Bretagne, votent, en mars 1992, la résolution 748. Désormais, la dictature libyenne est soumise à un embargo aérien, militaire et diplomatique. En novembre 1993, les sanctions sont renforcées par un gel des avoirs financiers de la Libye à l'étranger et des restrictions pétrolières.

Ces sanctions vont isoler Tripoli considéré alors comme une base arrière du terrorisme et comme «un ennemi de l'Occident». Durant les années 90, le colonel Kadhafi est marginalisé et ses marges de manœuvres sont très étroites. La fin de la guerre froide renforce également son isolement. La Russie se détourne de son ancien allié libyen et Kadhafi perd son rôle stratégique sur le continent noir. Durant ces années noires, le " bouillant colonel " exerce une influence marginale et se contente de conduire une diplomatie «militaro-financière», basée sur la vente de pétrole et la menace militaire.

La Libye en voie de réhabilitation

Afin de rompre l'isolement dans lequel il a plongé son pays, Kadhafi finit par changer d'attitude. Il multiplie les gestes de bonnes volontés sur les dossiers encombrants de la Pan Am et du DC-10, réinvestit le terrain de la médiation régionale en Afrique, et s'illustre dans la crise des otages occidentaux de Jolo.

Après de longues tractations, supervisées par le secrétaire général des Nations unies, Kadhafi accepte de livrer en avril 1999 deux ressortissants libyens, accusés par les Etats-Unis et la Grande-Bretagne d'être impliqués dans l'attentat sanglant de Lockerbie. En échange de cette décision, le chef de l'Etat libyen obtient la suspension de l'embargo voté 7 ans plus tôt. Il faudra attendre le 31 janvier 2001 pour que le verdict d'une cour écossaise tombe : l'un des agents libyens, Al-Megrahi, est condamné à la prison à vie ; l'autre suspect, Al-Amine Fhimah, obtient l'acquittement faute de preuves. En dépit de ce jugement, le colonel Kadhafi ne reconnaît pas officiellement la responsabilité de son pays dans cette sinistre destruction.

Quant à l'autre attentat, celui du DC-10 d'UTA, la Cour d'assises de Paris condamne par contumace, en mars 1999, six membres présumés des services secrets libyens à la réclusion criminelle à perpétuité. Trois mois plus tard, en juin 1999, l'association française SOS-Attentat porte plainte contre Kadhafi pour complicité dans cet attentat. Cette poursuite qui envenime les relations entre la Libye et la France connaît néanmoins une issue heureuse pour Kadhafi. En mars 2001, la Cour de cassation referme définitivement ce dossier visant le chef de l'Etat libyen. En dépit de deux verdicts défavorables contre son pays et le maintien des sanctions par les Etats-Unis et la Grande-Bretagne, Kadhafi a pu redorer son image.

Au même moment, le leader révolutionnaire fait également un retour discret sur la scène régionale africaine. Afin de réintégrer le jeu diplomatique sur le continent noir, Kadhafi cherche à devenir un partenaire incontournable dans la résolution des conflits. «Le bouillant colonel» parvient, en 1999, à exercer avec succès une médiation sur plusieurs conflits. Il obtient ainsi, en avril 1999, une avancée majeure dans le conflit qui dévaste la République démocratique du Congo en arrachant un accord de paix, dit de Lusaka, entre les pays belligérants. La médiation libyenne permet également d'ébaucher des solutions dans la guerre entre l'Erythrée et l'Ethiopie, dans le conflit soudanais ou encore en Somalie.

Mais, son véritable «baptême médiatico-diplomatique», Kadhafi le doit à son intervention réussie, à partir d'août 2000, dans l'affaire des otages de Jolo. En négociant directement auprès des rebelles musulmans d'Abbu Sayyaf, qui détiennent 21 otages, dont 10 étrangers, sur l'île de Jolo, dans le sud des Philippines, Kadhafi obtient la libération progressive des otages occidentaux. Tous les otages vont être libérés par petits groupes grâce à la médiation libyenne et le paiement, jamais officiellement reconnu, de millions de dollars de rançon. Le «bouillant colonel» se refait ainsi une santé diplomatique et redore son blason aux yeux des grandes capitales. Grâce à cette affaire, il fait un retour fracassant sur la scène internationale et retrouve un certain pouvoir d'influence et de décision.

A la conquête du continent noir

L'Afrique est également devenue ces dernières années un nouveau terrain d'action pour Kadhafi afin de sortir de son isolement et de sa mise à l'écart. De la création de la Communauté des Etats sahélo-sahariens (Comessa) en février 1998 au projet d'Union africaine (UA) plus récemment, le leader libyen tente de revenir en force sur la scène régionale africaine. A travers la naissance de ces deux organisations régionales, Kadhafi entend jouer un rôle plus affirmé, voire étendre son rayon d'action sur le continent noir. Derrière cette volonté de promouvoir l'unité africaine, le leader libyen cherche également à concurrencer les leaderships sud-africain ou nigérian, mais aussi à contenir les jeux américain et européen en Afrique.

Créée en février 1998 à l'issue d'un sommet organisé à Tripoli, la Communauté des Etats sahélo-sahariens (Comessa) constitue le premier acte du revirement africain de Kadhafi. A la fois Union économique et organisation régionale de sécurité mutuelle, la Comessa regroupe aujourd'hui 11 Etats (Libye, Tchad, Soudan, Mali, Niger, Burkina Faso, Erythrée, République centrafricaine, Sénégal, Gambie et Djibouti). Née sous l'impulsion énergique de Kadhafi, cette jeune communauté économique est, dans les faits, dominée par la Libye. Tripoli finance en effet près de 75% du budget de la Comessa grâce à l'argent de son pétrole, l'Etat libyen possédant des réserves en hydrocarbures prometteuses. C'est donc un outil d'influence diplomatique pour la Libye sur une région importante du continent africain.

La stratégie de pénétration en Afrique du «messager du désert» se retrouve aussi dans son projet des «Etats-Unis d'Afrique», baptisé
«Union africaine». Lancé par le colonel Kadhafi en septembre 1999, ce projet de nouvelle confédération africaine, davantage économique que politique, rassemblant les Etats membres de l'Organisation de l'Unité africaine (OUA), est passé à l'état de réalité en moins de deux ans. Le leader libyen est parvenu à donner naissance à cette Union africaine, en revoyant toutefois à la baisse ses ambitions. En juillet dernier, à l'occasion du 37ème et dernier sommet de l'OUA, à Lusaka, en Zambie, les chefs d'Etat et de gouvernement africains ont avalisé la formation de cette Union, entrée officiellement en vigueur quelques mois plus tôt. Cette Union continentale, chère à Kadhafi, devrait ainsi succéder d'ici un an ou deux ans à l'OUA. La naissance de cette Union africaine constitue en tout cas une victoire diplomatique indéniable pour le dirigeant libyen, devenu en peu de temps le nouveau chantre de l'Afrique. Reste à savoir si cette nouvelle organisation continentale parviendra à aller au-delà d'un changement de sigle pour être véritablement une zone économique et politique efficace à l'échelle du continent noir.

La Russie de retour en Libye

Depuis la suspension des sanctions internationales contre Tripoli, Moscou se rapproche discrètement du colonel Kadhafi. Très rapidement, la Russie a renoué ses relations diplomatiques avec la Libye, son ancien allié durant la guerre froide. La coopération économique et militaire entre les deux pays connaît une nouvelle étape. En mai 2001, le dirigeant libyen reçoit, pour la première fois, un ministre russe des Affaires étrangères. La visite d'Etat du chef de la diplomatie russe Igor Ivanov, les 6 et 7 mai à Tripoli, va être l'occasion pour les deux pays de renforcer leur coopération. La Russie semble intéresser par les projets de développement du marché pétrolier libyen, tandis que la Libye est davantage attirée par les contrats d'armements russes.

A l'issue de cette rencontre, les relations russo-libyennes prennent un nouvel élan. Moscou annonce notamment une enveloppe de 20 milliards de dollars sur les 10 prochaines années à des projets pétroliers et d'énergie électrique. Un projet d'accord militaire est également élaboré. Il prévoit un règlement de la dette libyenne à la Russie liée aux contrats de vente d'armes signés par le passé, mais aussi une modernisation de l'armement libyen, composé à 90% de matériels soviétiques. Cette rencontre a ainsi permis aux deux pays de renforcer leur coopération dans des domaines stratégiques. Après cette visite historique, le Kremlin a par ailleurs invité le numéro un libyen à se rendre à Moscou. Et le président russe soutient, durant ses déplacements à l'étranger, la «levée immédiate et définitive» de l'embargo contre Tripoli.

Pour le colonel Kadhafi, ce rapprochement avec une ancienne grande puissance est aussi une manière d'agacer les Etats-Unis, qui maintiennent leur régime de sanctions contre la Libye. Le Pentagone considère toujours la " Jamahiriya " libyenne comme un "Etat voyou" et le régime de Tripoli figure sur la liste américaine des pays soutenant le terrorisme.

Depuis maintenant quelques années, le colonel Kadhafi redessine ainsi les contours d'une nouvelle politique étrangère. Il ne cherche plus à provoquer la communauté internationale mais tout simplement à briser son isolement. Avec pour obsession de normaliser ses relations extérieures et de réintégrer le système international. Reste à savoir jusqu'où il sera capable d'aller…

Julien Nessi